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Intéressement, désinvolture et vieilles ficelles
En économie, l’intéressement est une rengaine ancienne de la droite. Sous le régime du Général de Gaulle, elle a eu, avec la participation, son heure de gloire. Vieux rêve néo-bonapartiste : l’ambition était d’instaurer, sous la tutelle du monarque républicain, un système économico-social nouveau, celui de l’association capital-travail.
Et puis le projet ayant avorté, avec la victoire du « non » au référendum de 1969, l’intéressement a beaucoup perdu de son actualité. Tout juste quelques responsables de la droite – et parfois aussi de la gauche – ont-ils agité cette thématique un peu comme un hochet, sans trop y croire, comme preuve de leur bonne volonté, dans les périodes où le pouvoir d’achat était en berne.
De prime abord, on serait donc enclin à ne pas attacher trop d’importance à la sortie de Nicolas Sarkozy, lors de sa prestation télévisée du 24 avril, sur cette question de l’intéressement. Comme la ritournelle est ancienne et comme précisément le pouvoir d’achat pique du nez, on aura pu penser qu’il a seulement fait comme beaucoup de ces prédécesseurs. Et tiré une bien vielle ficelle.
En apparence, donc, rien de très nouveau. Comme tant d’autres avant lui, le chef de l’Etat a promis que son premier ministre déposerait un texte dans les 15 jours sur l'intéressement, en précisant qu'une entreprise qui distribuera une partie de ses bénéfices à ses salariés paiera moins d'impôts sur les bénéfices.Croix de bois, crois de fer ! « Le premier ministre déposera dans les 15 jours un texte sur l'intéressement », et ce sera « un projet de société », a juré Nicolas Sarkozy.
Il a tellement insisté qu’on lui aurait presque donné le bon dieu sans confession. « Il y a des entreprises qui font des profits et c'est tant mieux, des profits souvent considérables et c'est tant mieux (…) Il faut que chaque salarié puisse en profiter », a-t-il poursuivi. Avant enfin de lever le voile sur son remède-miracle : « Les entreprises de moins de 50 salariés ne sont pas obligées en France de faire la participation ou l'intéressement, désormais une entreprise qui distribuera une partie de ses bénéfices à ses salariés paiera moins d'impôts sur les bénéfices (…) Il faut qu'un tiers des profits aille aux salariés, un tiers à l'investissement, un tiers aux actionnaires »
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En clair, Nicolas Sarkozy a formulé une promesse déjà mille fois entendue et jamais vraiment suivie d’effet. Sur le coup, on s’est donc pris à penser qu’il ne fallait pas trop y prendre garde. Vieux précepte chiraquien qui semble avoir gardé de son actualité sous ce nouveau régime : les promesses n’engagent que ceux qui y croient.
On aurait tort pourtant de prendre cette sortie sarkozienne sur le mode de la dérision ou de la moquerie. Car la question de l’intéressement constitue assurément un symbole. Mais un symbole de quoi ? Nous allons chercher à le mesurer….
Prenons un cas d’école, une entreprise exemplaire entre toutes : le groupe du luxe LVMH. Chacun conviendra que s’il y a bien un groupe industriel qui est proche du chef de l’Etat, c’est celui-là. Un groupe modèle. Son PDG, Bernard Arnault, qui a été le témoin de mariage de Nicolas Sarkozy (avec Cécilia) faisait donc partie des intimes qui ont été conviés au Fouquet’s, au soir du second tour de l’élection présidentielle. Le principal collaborateur de Bernard Arnault est en outre Nicolas Bazire, qui est l’ancien directeur de cabinet d’Edouard Balladur à Matignon et un ami très proche de Nicolas Sarkozy.
La proximité entre ce groupe et le chef de l’Etat est si grande que ce dernier a même un jour tancé une délégation des journalistes des Echos venus l’interroger et leur a reprochéde refuser la prise de contrôle de leur journal par son ami.
Un groupe fidèle, donc. Mais aussi un groupe richissime. Un groupe capable donc d’être un formidable terrain d’expérimentation sociale. Les preuves de la richesse de ce groupe sont légion. Mediapart en a fourni de nouvelles en publiant une enquête sur la folle expansion des revenus des PDG du CAC 40.
C’est peu dire, en effet, que Bernard Arnault croule sous l’argent. Avec 4 millions d’euros de salaires par an en 2007, 80 millions d’euros de plus-values sur ses stock-options, l’obtention d’un nouveau plan de stock-option pour un montant de 36,8 millions d’euros (le quart de ce qui a été distribué dans tout le groupe) ; et 371 millions d’euros de dividendes, le PDG de LVMH est riche comme Crésus. Et quelle est l’enveloppe consacrée à l’intéressement dans son groupe ? Ceux qui ont lu notre enquête sur « Le milliardaire boulimique » le savent: 35,2 millions d’euros. Soit moins pour tout le groupe LVMH, qui compte plus de 70.000 salariés, que pour le dernier plan de stock-options au profit du seul Bernard Arnault.
Cela suggère au moins qu’il n’ypas grand-chose à attendre de la réforme en faveur de l’intéressement annoncée par Nicolas Sarkozy. Une promesse mille fois entendue, oui, mais pimentée cette fois de beaucoup de désinvolture ou de cynisme.


Tous les commentaires
Il y a quelque chose de malsain à vouloir faire miroiter aux salariés l'intéressement et parfois l'actionnariat. Qu'à titre personnel des salariés souhaitent se constituer un portefeuille d'actions, rien que de plus normal mais que l'on souhaite à tout prix faire des salariés de "faux actionnaires" rémunérer aux bénéfices, c'est souvent un attrape nigaud. Les entreprises disposent de mesures pour minimiser la part d'intéressement ou d'actions destinés à leurs salariés. Par ailleurs les fonds de pension (dont les fonds appartiennent à d'anciens salariés) transforment ceux ci en prédateurs du travail des autres est plus que vicieux. De gros groupes qui font d'énormes bénéfices ont de quoi rémunérer correctement leur personnel et ne pas les faire vivre d'espoirs incertains. Quant aux petites entreprises qui dégagent de petits bénéfices, la rémunération par l'intéressement sera souvent un leurre pour justifier des salaires plus bas encore. Tout travail mérite salaire et la distribution de primes, laissées à l'initiative de chaque entreprise en fonction des résultats, est bien suffisante sans un encadrement législatif qui se fera automatiquement au détriment du salaire de base.
D'accord avec vous.
Jean-Louis Legalery Cette conception de l'intéressement par le pouvoir actuel sent fâcheusement le paternalisme façon 19ème siècle. Par ailleurs, à la lecture de votre excellent article, on ne peut être qu'effaré, une fois encore, par le culot du chef de l'Etat qui ose faire des reproches à un groupe de journalistes des Echos, parce qu'ils ont refusé l'offre d'achat de son meilleur ami. Là ce n'est plus le 19ème mais le Moyen-Âge.
Cher Laurent Mauduit, L'expression « association capital-travail » est un concept qui raisonne comme un Tabou. Sans doute même, dans le cerveau, la bouche et les oreilles des tenants d’un marxisme puritain, « l’association capital-travail » est-elle de nature incestuelle ? Auquel cas, cela ouvrirait des discussions riches sur le lien "capital travail" . Mais peut-être cette « résonance » (mot cher à E. Plenel et B. Stora) n’est-elle qu’une fausse impression liée au passé… De trois mots dont les significations respectives sont multiples et en débat permanent, le groupe nominal fait un monstre de rigidité. Là où l'on serait en droit d'attendre un mouvement, une lutte, une tension entre deux pôles opposés mais inséparables, « l'association capital travail » emprisonne les rapports sociaux dans un dogme quasi religieux. L’expression « tue » la pensée. Comment discuter sur un jugement de dieu ou un interdit absolu, une « pure loi » ? Questions : Ne peut-on envisager des verrous de sécurité et des perspectives pour l’intéressement et la participation préservant la liberté (et/ou l’indépendance de « classe » ?) des salariés : - La garantie du salaire ainsi que des augmentations, des avantages, droits et primes y afférentes - Non-obligation de la participation et solutions alternatives possibles à l’intéressement - Création de fonds syndicaux comme en Allemagne, je crois. Amitiés
Cher Alexy Fortin, Il n'était pas dans mon intention d'user d'une formule qui "tue" le débat, tout au contraire. Alors juste quelques remarques: 1. Le débat sur les "verrous" me semblent très intéressants. Cela nuance ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans mon propos. 2. Mais les évolutions du capitalisme d'actionnaires dans lequel nous sommes risquent de balayer de plus en plus toutes ces pistes. C'est le fond de ma conviction. A l'époque du capitalisme rhénan, il y avait du "grain à moudre". Désormais, ce n'est plus le cas. Nous assistons à une déformation absolument sans précédent du partage de la valeur ajoutée des entreprises au profit du capital et au détriment du travail. Le partage des richesses de LVMH n'est pas le produit de l'appétit formidable de Bernard Arnault. Plus profondément que cela, c'est le révélateur de ce que génère ce capitalisme patrimonial. Ma petite note sur l'association capital-travail était donc juste un petit clin d'oeil historique. De toutes façons, nous n'en sommes plus là. Les dérives du système économique actuel, ses excès sont d'une toute autre nature. En amitié.
C'est toujours un plaisir de vous lire. Vous êtes le sens même de la mesure en journalisme. Vous avez raison la formule qui « tue » est une expression trop forte, trop violente et les rapports incestuels sont plus ceux qui lient les médias au grand capital que le salariat à l'actionnariat selon les médiaparteurs . Nous n'en sommes plus évidemment à "l'intégration du prolétariat et au corporatisme". Comme vous le démontrez dans votre article sur les rémunérations des grands patrons, il y a un saut quantitatif qui est fait. Ce passage de la quantité à la qualité, Daniel Cohen l'avait justement souligné lors d'une réunion du club "mémoire et politique" (dont ce site semble être entre autres un prolongement heureux) en posant la responsabilité du manager face l'actionnaire dans l'hypertrophie de la valeur des entreprises et la course aux stock options fondée sur des bilans dopés au stéroïdes financiers (mais j'ai pu mal comprendre). L’autre jour j’ai entendu Michel Rocard sur France Culture revenir sur sa position en se prononçant pour la suppression des produits financiers dérivés. Les choses avancent…Nicolas Sarkozy lui-même ne juge-t-il pas sévèrement le capitalisme financier ? Si la nouvelle gauche rejoint la droite bonapartiste, l’avenir s'éclaire...
"raisonner et résonner" vilaine faute d'orthographe mais joli lapsus
ALM au delà de la polémique que représente concrètement cette participation pour les salariés dont les entreprises sont déjà concernées par cette obligation? ..;pour Prolonger Cordialement.
Puis qu'il y aura donc un projet de loi sur le sujet, je me pencherai sur le sujet. Et dans un prochain article, je vous apporterai la précision.
La conclusion de cet article se passe de commentaires : si "l'intéressement" avait un sens et un avenir, les "amis" de celui qui le prône aujourd'hui (Sarkozy) ne l'appliqueraient-ils pas, de façon autre que marginale?
Cher Laurent, tu sais que je te lis attentivement depuis longtemps. J'avoue, ce jour, ne pas te suivre vraiment. Un point d'histoire d'abord : la participation ( obligatoire) a été instituée par un décret de 1959 et l'intéressement (contractuel) par une ordonnance de 1967. Au grand dam du patronat de l'époque qui, lui aussi, ne croyait pas vraiment à cette vieille lune gaullliste de l'association capital-travail. En 1969, la droite des affaire a d'autant plus volontiers contribué à mêler ses voix à la gauche pour virer De Gaulle, lors du référendum sur la réforme du Sénat et la décentralisation, qu'elle avait l'assurance que l'homme du recours affiché comme tel ( Pompidou) et l’homme des lendemains argentés (Giscard) ne poursuivraient pas plus avant sur la participation et l’intéressement. Ce qu’ils ont fait, ou plutôt pas fait au cours de la décennie suivante. Cela n’a pas empêché que les disposition légales demeurent et que nombre d’entreprises y aient recours, même si les clefs de redistribution sont souvent assez opaques. Les syndicats sont, il est vrai, peu mobilisés sur ces questions, préférant ( ou devant) plus se consacrer aux questions de salaires et d’emploi. Pour autant les montants des fonds immobilisés par la participation et l’intéressement sont considérables. Au point que le gouvernement envisage, on l’a appris lundi, de les taxer afin d’alléger les déficits publics, ce qui ne me semble pas un scandale et pourrait être fait par un gouvernement de gauche, pour autant, bien évidemment qu’on taxe tout autant les stock options, ce qui ne semble pas dans les tuyaux à l’Elysée et Matignon, sauf erreur de ma part. Cela répondrait à la critique ancienne – de gauche – sur l’épargne salariale qui, en étant exemptée de charges, contribue à priver la protection sociale de ressources qui lui seraient dûe s’il s’agissait de salaires. L’application de la CSG a remédié pour partie à cette distorsion. Mais j’en arrive au point qui me chiffonne dans ton point de vue. L’intéressement serait « désinvolture et vieilles ficelles » au vu de la façon dont Bernard Arnault se goinfre de stock options et autres gâteries financières. Je partage ton indignation, mais qu’est-ce que ça à voir avec le dispositif d’ensemble de la participation et intéressement ? N’étant pas ( ou plutôt de moins en moins) porté aux jugements définitifs j’ai retenu dans la séquence d’actualité de ces derniers mois que Nicolas Sarkozy veut effectivement faire beaucoup en faveur de la participation et de l’intéressement et qu’il n’y a pas forcément lieu, a priori, de s’indigner, mon avis étant qu’il est en train de mettre le doigt dans quelque chose qui ressemble à un piège politique. Et qu’il conviendrait plus de resserrer la mâchoire du piège que de crier très fort pour qu’il s’en détourner. J’avais surtout retenu sa « sortie » de février dernier, dont il a repris l’idée jeudi, où il conviendrait de partager les profits des entreprises en trois parts : une pour les salariés, une autre pour les actionnaires et la troisième pour les investissements. Je me souviens qu’alors, Laurence Parisot qui avait applaudi au projet présidentiel ( son projet aussi) d’élargir le champ de la participation et de l’intéressement aux entreprises de moins de 50 salariés, avait avalé de travers les « trois parts ». Là encore, je crois qu’un gouvernement de gauche, ne se serait pas déshonoré à proposer une telle mesure. Nicolas Sarkozy est-il devenu de gauche ? Bien sûr que non. Ce qui motive, et même lui mord la nuque, c’est sa promesse sur le pouvoir d’achat. Il est prêt à tout pour qu’il y ait le début de commencement d’un frémissement en la matière. C’est une question de survie politique et, dans ce cas, il pense d’abord à sa pomme qu’aux yachts de ses copains. L’hypothèse est audacieuse je le reconnais, mais c’est une façon aussi de dire que la « politique » ne procède par seulement de déterminants économiques et sociaux mais a aussi sa part d’autonomie. Pour en revenir au taulier de la maison LVMH, moi qui ne suis pas journaliste économique, je me demande s’il serait possible de chiffrer un partage des profits en trois tiers et d’en montrer les conséquences au regard de la situation actuelle. Ce serait pertinent ?
Cher Jean-Michel, Tu sais, de ton côté, le plaisir que j'ai à écouter tes remarques et observations. Tu es l'un de ceux qui me force à appliquer cette ligne de conduite qu'aime tant citer notre confrère Edwy Plenel et si difficile à suivre: "penser contre soi-même". En bref, je te donne raison contre moi sur beaucoup de points. Disons que sortant de cette enquête sur les revenus des PDG et ayant découvert la politique de rémunération du groupe LVMH, j'ai été stupéfait en entendant Sarkozy annoncer ce projet sur l'intéressement. Et cette stupéfaction, je l'ai exprimée à chaud. Comme un coup de colère. Tu apportes, toi, beaucoup de nuances. Et tu as raison. Parce qu'il n'y a, effectivement, pas que du cynisme dans le comportement de Sarkozy. Il y a sûrement, comme tu le dis, la recherche un peu pathétique d'une solution sur cette question du pouvoir d'achat. En ce qui concerne ta dernière suggestion, je la retiens. Il faut chercher à mesurer comment s'effectue le partage de la valeur ajoutée des entreprises. Avec ma consoeur Martine Orange, nous allons donc suivre ton idée. Poursuivre notre enquête sur cette autre facette. Mais j'ai une intuition: j'ai le sentiment que le fameux partage en trois tiers (une vielle idée, défendue en d'autres temps par Rocard) apparaîtra, sous ce capitalisme d'actionnaires, comme une pratique pré-historique. Une vielle lune. C'est à mon sens la part d'idéalisme qui sourd de ton propos. En suggérant que l'on chiffre un partage en trois tiers des profits, tu suggères que ce serait politiquement possible. Or, sous ce nouveau capitalisme, dont les ressorts n'ont plus rien à voir avec ceux du "capitalisme rhénan", cela me semble incongruité. En vive amitié.
La lecture de vos propos sur l'intéressement me laisse perplexe. Affirmer que l'association du travail au capital serait une vieille idée de droite est en effet assez étonnant sur un plan historique. Elle est le thème des réflexions de Charles Fourier dans les années 1820-1830 et Charles Fourier ne me paraissait pas vraiment un néo-bonapartiste. Il est bien évident par ailleurs qu'à l'époque de de Gaulle, ses idées sur l'intéressement et la participation étaient violemment combattues par le patronat.
L'analyse de Nicolas Sarkozy comme néo-bonapartiste ne me semble pas refléter son comportement. Je pense qu'une meilleur qualification serait néo-boulangiste, ce qui explique parfaitement son attitude en ce qui concerne l'intéressement et la participation (comme son soutien de la politique internationale de Bush)