Le Manifeste du Comité de Savoir Public
Manifeste du Comité de savoir public
pour la connaissance et le développement des services et des ressources publiques
Vers un service public de réflexion sur les services publics et les ressources communes
Le partage des choses privées et des choses publiques est en pleine redistribution, sous nos yeux. Nous ne savons plus très bien ce qui, dans la société de demain, de la santé, de l'éducation et de la recherche, de l'enfance et de la vieillesse, des ressources naturelles, de la richesse et de l'endettement, ou encore de la propriété intellectuelle et artistique fera l'objet d'un souci collectif ou ne sera qu'une occasion de jouissance ou d'inquiétude individuelles.
Moteur de cette redistribution, un phénomène de grande ampleur affecte les services publics à travers le monde. S'est répandue l'idée qu’un certain nombre de ressources et d’activités participant au bien commun ou reconnus jusqu’alors d’utilité publique pourraient s’avérer plus efficaces et plus profitables à tous si elles étaient administrées de façon privée ou selon des modalités partiellement ou totalement privatisées. Les services publics ont été soumis à un « Nouveau management public » prônée par l’OCDE : la mise en concurrence des services publics, l'imposition de nouvelles normes de « gouvernance » et de mesure de la « performance » sont envisagéescomme la seule façon de leur permettre de contribuer plus efficacement à la croissance et au bien être général.
Cette politique a pourtant de tout autres effets lorsqu'elle s'accompagne, comme c'est le cas depuis vingt ans dans les pays de l'OCDE, d'une restriction constante des budgets alloués. L'injonction de se montrer « performant » avec des budgets resserrés se traduit en réalité par la redéfinition des missions en fonction d’objectifs économiques, par la précarisation des agents, par la détérioration du service rendu, pourtant simultanément accompagnée d'une nouvelle facturation aux usagers, qui ont cessé d'être égaux devant le service public – ils sont ainsi appelés à financer par leur endettement personnel le renchérissement des prestations publiques ou le recours au privé face à la détérioration inéluctable du service.
La crise économique et sociale que nous subissons depuis 2008 a pourtant révélé les limites d’un modèle de société qui place l’intérêt général entre les mains d'agences, de sociétés et d’experts privés dont les intérêts particuliers seraient censés coïncider avec ceux de la communauté. Plus encore, cette crise met en cause les modèles d'expertise, d'évaluation et de « gouvernance » que l'on impose aujourd'hui à tous les services publics, à toutes les formes d'organisation sociale : ces modèles proviennent en effet des secteurs de la banque et de la finance qui ont manifesté leur absence de clairvoyance en se dirigeant avec persévérance au devant d'une crise prévisible et ruineuse pour l'économie mondiale.
S'est-on demandé si la crise annoncée pouvait résulter d'un quelconque défaut propre au modèle, par exemple le chiffrage abstrait de la « performance » à court terme ou la prise de décision confiée à des directions rendues irresponsables par le volume des salaires et par la soustraction à tout véritable contrôle public de leur action ? On a préféré renflouer ces secteurs grâce à des fonds publics, sans concessions majeures, et continuer de s'inspirer de ce modèle aveugle pour soumettre à de nouvelles normes les derniers services publics qui ne l'étaient pas encore tout à fait, ainsi l'hôpital et l'université, où sont entrés le calcul de la « performance » à court terme et le recul de la collégialité au profit de directions mieux payées, plus dépendantes du pouvoir politique, et moins soumises au contrôle de la communauté.
L'expérience du délitement des services et des ressources publiques est une expérience que fait désormais chacun, aussi bien les usagers que l'ensemble des agents, quelle que soit leur catégorie. Pourtant il n’existe pas de lieu permettant de comparer ces expériences et d’en tirer un savoir commun qui permettrait au public de prendre la mesure de ces bouleversements et de redéfinir le type de société qu’il veut. L’élaboration d’un savoir commun prenant en compte le point de vue de tous les acteurs, experts, politiques, universitaires, fonctionnaires et usagers, fait partie du projet intellectuel des sciences humaines et sociales dont il traduit l’objectif de réflexivité. Mais l’université et les autres institutions d’enseignement supérieur et de recherche, où ces sciences humaines et sociales sont cultivées, sont aujourd’hui soumises à leur tour à des réformes qui remettent en cause leur capacité réflexive à élaborer ce savoir commun.
En effet l’impératif d’améliorer l’utilité économique de l’enseignement et de la recherche conduit à une recherche de la valorisation marchande des savoirs sous la forme d’innovations, d’expertise ou de formation professionnelle, et au développement de formes d'évaluation inadaptées à la mesure de la rigueur et de l'originalité véritables de la recherche. Les chercheurs, membres de laboratoires en concurrence, eux-mêmes soumis à des classements mesurant superficiellement leurs performances, sont désormais encouragés à publier vite, sur des sujets visibles et consensuels, afin d'être lus et cités le plus grand nombre de fois possible. Ils sont soumis à l'expertise opaque d'agences et d'experts nommés par le pouvoir, le plus souvent anonymes – protégés de toute discussion publique de leur évaluation –, et qui arbitrent cette nouvelle lutte pour la vie des équipes contre les équipes, des disciplines contre les disciplines, des individus contre les individus dans la course à la reconnaissance. La recherche perd, en même temps que sa capacité à être partagée, sa capacité à être originale, forte et indépendante.
La mise en concurrence des services publics s’accompagne aujourd’hui d’un démantèlement plus général des moyens communs d’action et de pensée, non seulement dans la recherche mais dans toute la société. La soumission de chaque secteur et de chaque catégorie à des évaluations individualisées produit une fragmentation des expériences et des points de vue qui rend difficile la construction de perceptions communes. L’assèchement des ressources publiques paraît d’autant plus inexorable qu’il empêche les populations qu’il frappe de mesurer tout ce que leur situation a de commun avec celle des autres populations touchées. La sujétion des principaux médias aux grands groupes économiques et au pouvoir achève de rendre ce partage du savoir impossible.
Le Comité de savoir public se donne pour finalité d'œuvrer à constituer un tel espace commun de réflexion et de partage d'information sur les services et les ressources communes. Il s'appuie sur les forces encore vives des services publics d'aujourd’hui, en particulier sur le service public d'enseignement et de recherche. Il en mobilise toutes les énergies et ressources qui pourront être détournées en vue de dresser un tableau général et partagé de la mutation des services et des ressources publiques, de construire les outils propres à défendre l'existence de choses communes et à en former de nouvelles.
Le Comité de savoir public appelle toute la communauté universitaire à se mobiliser pour construire ce nouvel espace de partage du savoir et l'ouvrir à toute la société, en s'appuyant sur les sources d'information encore indépendantes et celles qui sont à inventer.
Il s'agit d'abord de revenir au fondement de la constitution des services et des ressources communes : l'existence d'un souci et d'une expérience commune, de formes collectives de partage du savoir et de décision, mises en cause aujourd'hui par la privatisation des savoirs et des expériences, par la fragmentation des pensées critiques. La privatisation de l'expérience du monde est l'avant-garde de toutes les privatisations. Face à cela, il s’agit de contribuer à l’émergence de ce qu’on pourrait appeler un service public de réflexion sur les services publics et les ressources communes.


Tous les commentaires
UNE PRIORITE : LA LANGUE FRANCAISE. Elle est le premier outil, accessoire, véhicule de la pensée etc. Depuis à peu près 30 ans, nous assistons à sa lente agonie. Elle est en passe de devenir un dialecte. Les règles grammaticales sont à la langue ce qu'est le code la route à la conduite. Du reste, en linguistique, la langue se dit "code". A l'origine existait la Tour de Babel puis on a éprouvé la nécessité de créer des règles afin que les locuteurs puissent se comprendre. Les enseignants actuels sont les premiers à mal parler. Et que l'on me rétorque pas que "la langue évolue", les voilà tous devenus docteurs en linguistique...... La langue évolue en fonction des nouvelles situations. En aucun cas, on ne peut prendre par exemple un mot tel que "gérer" qui s'utilise pour un budget et rien d'autre et le sustituer à "administrer", "régir", "s'occuper de ", "contrôler", "résorber", "dominer" etc. De même que le personnel est un ensemble de personnes; on ne peut pas soudain sous le couvert de l'illettrisme à la mode, parler des personnels d'un établissement. Nous ne sommes pas devant une nouvelle situation. J'ai même entendu : "L'ensemble des personnels". Bref, la liste est longue. Je prépare depuis des années un petit manuel dans lequel j'ai noté toutes ces erreurs en les corrigeant et en expliquant. Reste à savoir s'il sera trouvera éditeur. En effet, puisque le monde de l'édition (surtout scolaire et universitaire) utilise ce type de langage, pourquoi voulez-vous qu'un éditeur accepte de publier ce manuel qui lui met le nez dans sa m... ? A suivre...
J'espère qu'il n'y a pas trop de fautes dans le manifeste du coup... Défendre "la" langue française revient souvent à en défendre une version particulière, qui n'est pas, précisément, commune. Mais la politique de démantèlement des services publics se définit aussi par son vocabulaire, ses néologismes et ses barbarismes qui transportent avec eux des évidences et une vision du monde. On pense aux analyses de George Orwell sur la politique et la langue anglaise, à celles de Klemperer sur la Lingua Tertii Imperii, à Bourdieu dans "Langage et pouvoir symbolique", et plus récemment au livre d'Eric Hazan sur la novlangue du néo-libéralisme ou "Lingua Quintae Respublica" : http://www.orwell.ru/library/essays/politics/english/e_polit http://fr.wikipedia.org/wiki/Lingua_Tertii_Imperii http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1983_num_7_1_1127 http://www.homme-moderne.org/raisonsdagir-editions/catalog/hazan/lqr.html
Il est frappant de constater les synchronismes entre les transformations de la langue et du langage - souvent dénoncées comme des appauvrissements et défendues comme des modernisations - et celles des institutions et du "lien politique". Karl Kraus, avant Orwell et bien avant les actuels défenseurs de la langue française en avait déjà fait l'observation et l'analyse, prophétisant dès le début du XXe siècle l'avènement des dictatures en Europe et de la barbarie nazie. Les analyses récentes de son oeuvre de satiriste par Jacques Bouveresse sont à ce titre fort intéressantes grâce aux nombreux points de comparaison qu'elles offrent avec les pratiques actuelles de la langue française dans les milieux politiques et académiques, les medias et chez les citoyens (J. Bouveresse, Satire et prophétie: les voix de Karl Kraus, Marseille, Agone, 2007). En attirant l'attention sur le lien conjoncturel entre les mutations de la langue et celles des structures politiques et sociales, elles permettent aussi d'engager la résistance en évitant peut-être l'écueil d'une crispation sur la seule dénonciation de l'illettrisme à laquelle les thuriféraires de la "modernité" répondent trop facilement par l'accusation d'archaïsme, d'immobilisme ou, pire peut-être, d'intellectualisme. La défense de langues riches et rigoureuses dans lesquelles le sens des mots ne serait pas dévoyé doit impérativement être associée à la dénonciation des démantèlements institutionnels et des mutations sociales que traduisent et servent les barbarismes et les néologismes.
Outre la publicité du présent manifeste, quels sont les moyens concrets dont vous disposez pour parvenir à atteindre votre objectif ? Quelles garanties donnez vous à celles et ceux pour que ce manifeste ne demeure pas qu'une déclaration d'intention ? Car si la langue et l'attention aux mots importe, encore faut-il que le projet - pour lisible qu'il soit dans le manifeste - ne devienne pas une langue morte née. H.
Cher H-ermes, en parlant de moyens concrets vous êtes le messager dont nous avons besoin : et en effet le savoir commun ne peut se construire uniquement sur un site internet. Nous reparlerons à la rentrée de moyens concrets, je crois, et j'espère avec vous (de mon côté je vais tenter de faire ma petite expérience et j'espère en reparler, si ça marche à peu près correctement !). Mais il faut aussi laisser à ce texte un peu de temps pour exister et être discuté. Car une édition de ce type est déjà une forme de moyen concret pour constituer un savoir commun sur le démantèlement des services public. Il est aussi, il me semble, une déclaration d'intention assumée, dont les seuls garants (puisque vous demandez des garanties) ne peuvent être que les gens dont ils exprime la pensée. Quelle est la vôtre ? Etes-vous d'accord avec tout ? A quels moyens concrets pensez-vous de votre côté ?
Sur toutes les questions de service publique, je suis toujours aussi surpris de voir qu'on parle si peu de "cahier des charges" en terme de contenu et en terme de responsabilité. Un exemple pour me faire comprendre.
Un service public utilisé chaque jour par tous les résidents en France, est le système de voiries. Sa qualité, son développement, son entretien sont sous la responsabilité d'instances démocratiquement élues que sont les municipalités, les conseils généraux, les conseils régionaux et le gouvernement. Ces instances doivent établir les cahiers des charges et décider des budgets, et contrôler l'execution des décisions. Et ce sont des entreprises privées qui mettent en oeuvre la réalisation. On mesure bien que selon la capacité des élus des différentes instances, et des administrations qui les aident à tous les niveaux à assumer leurs responsabilités, les trottoirs et les chaussées sont d'une qualité variable, mais on peut dire quand même que globalement "ça marche". Et les élus doivent affronter leurs électeurs sur ces questions à chaque scrutin. La question du bien être des travailleurs des entreprises privées de travaux publics se pose, non pas dans le cadre de la question du service public, mais dans le cadre de la défense des droits du travail dans les entreprises (et je ne dis pas ici que tout va bien pour les ouvriers et les cadres des TP !)
Dans les questions de privatisation je trouve qu'on devrait davantage regarder ces questions de cahiers des charges, et voir à partir de là ce que le service public (qui ne veut pas dire service mis en oeuvre uniquement par des fonctionnaires, comme le montre bien l'exemple que j'ai pris précédemment) gagne à faire réaliser une mission par un organe public ou un organe privé. La collectivité a à se prononcer explicitement dans le cahier des charges sur ce qu'elle attend, et dire combien elle veut/peut payer. Maintenir une ligne de chemin de fer peu fréquentée, une école rurale avec peu d'enfants, une maternité dans une petite ville éloignée a un coût. Il faut chercher à le connaître et à voir si on peut l'assumer, par les deux sources de financement que sont la participation des usagers (quand elle existe) et par les impôts des particuliers et des entreprises. Et les élus ont un rôle important à jouer dans les équilibres budgétaires... Dire que nécessairement la qualité du service public va baisser si ce sont des acteurs privés qui le mette en oeuvre plutôt que des fonctionnaires n'est pas démontré par avance. Si de fait on voit parfois une baisse de qualité dans certains service privatisé, n'est-ce pas aussi qu'en même temps que la privatisation on a modifié le cahier des charges et cherché à faire des économies ? A contrario on a parfois vu des services s'améliorer sensiblement quand un service public uniquement mis en oeuvre par des fonctionnaires (ou assimilés) s'est vu mis en concurrence avec des opérateurs privés, comme le téléphone. Et c'est vrai que l'ambiance dans des secteurs autrefois très protégés du monde du travail où un service public était en situation de monopole a pu se détériorer gravement au moment d'une diversification des opérateurs, comme on le voit à France Télécom.
Mais ne faut-il pas alors réfléchir au cahier des charges qui devrait s'écrire sur l'accès au droit au travail de certains travailleurs qui n'ont pas les aptitudes à assurer des concurrences violentes, et qui effectivement se trouvent actuellement dans des emplois dans la fonction publique, où, quelle que soit leur faible rentabilité, leur emploi est garanti ? C'est une mission de service publique"non dite" mais réelle qu'assume la fonction publique et qui protège des travailleurs peu performants et leur permet de travailler dignement tout une vie. Elle a un coût j'en suis certain, qu'il faudrait chercher à évaluer. Je ne suis pas du tout sûr qu'elle ne pourrait pas aussi être mise en oeuvre dans des entreprises privées, mais à conditions qu'elles soient soutenues financièrement pour assumer un tel rôle afin de compenser le déficit de rentabilité de ces travailleurs peu performants. Il faudrait que ce soit écrit et budgété dans un cahier des charges précis et controlé...
Je me suis "régalé" à vous lire; j'espère que vous aurez plus de succès que moi qui tente une application de vos positions sur le "SERVICE PUBLIC d'ACCES aux SOINS sur un territoire (région par exemple ) donné.
Qu'en pensez-vous ?
Au cas où... article d'avril 2008
http://www.mediapart.fr/club/edition/service-public-d-acces-aux-soins-et-territoires/article/220408/service-public-d-acces-a
Je ne suis pas compétent techniquement sur le domaine dont vous parlez. Je peux juste dire que définir le service public dans ce domaine devrait sans doute se faire dans un dialogue entre les usagers, qui sont aussi pour une part du moins des payeurs, et qui sont plutôt mal organisés en général, les acteurs du monde de la santé (techniciens de santé et administratifs : il existe des syndicat, mais quelle est leur représentativité ?), et les payeurs institutionnels (caisse d'assurance maladie, mutuelles et Etat).
Car un cahier des charges contient à la fois des objectifs à atteindre et un budget défini pour le faire. Mais sait-on dans notre pays entrer dans une telle négociation entre partenaires qui ont avant tout l'habitude de s'affronter à coup d'idées reçues et de blocages... J'ose croire qu'à force d'échec un peu de bon sens poussera à ce genre de rencontres...
je suis OK avec vous qu'un cahier des charges sans évaluation des ressources,ce n'est pas sérieux.
J'admire votre optimisme sur les conséquences du bon sens. En matière de santé , il y a, uniquement en France, des centaines d'organismes et d'associations qui développent toutes les beautés du corporatisme.
Quand on est dans un contexte de ressources très limitées par rapport à une demande croissante justifiée, les cahiers des charges pourraient définir le service public minimum disponible pour tout citoyen
L'analyse me paraît précise et l'orientation sans ambiguité. Je n'ai pas la disponibilité pour vous répondre mais je note votre initiative pour la suivre et éventuellement pour y participer.