Mer.
26
Nov

MEDIAPART

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La paradoxe de notre civilisation ou le langage vidé de ses mots.

Une civilisation qui affirmerait que toutes les civilisations ne se valent pas, que certaines sont même franchement supérieures aux autres, qu'il faudrait donc qu'elle exporte son modèle pour apporter ses lumières à l'étranger, une telle civilisation vaudrait-elle autant que les autres?

Si vous répondez oui, il n'est pas juste de s'écrier au scandale lorsqu'un défenseur de cette civilisation affirme sa croyance, puisqu'elle vaut autant que la votre.

Si vous répondez non, vous êtes d'accord que toutes les civilisations ne se valent pas.

 

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Ceci pour dire que, malgré tout, la réaction d'une bonne partie de la gauche m'énerve :

Dire que toutes les civilisations ne se valent pas n'est pas une atteinte à la dignité humaine.

Ou alors le "passéiste" que je suis va vous dire une chose : cesser de nous rabattre les oreilles avec la modernité, puisque la civilisation moderne ne peut pas valoir mieux que les civilisations antiques!

Et considérez-vous, par exemple, (comme moi, qui suis "réac", mais pas idiot) que le projet de civilisation dont est porteur le capitalisme libéral est de valeur égale à d'autres projets de civilisation?

Ce n'est donc pas cette phrase qu'il aurait fallu relever. En réalité, dire que toutes les civilisations ne se valent pas, que toutes les valeurs dont elles sont porteuses ne sont pas équivalentes, tout cela est d'une banalité confondante.

L'ennui est qu'une bonne partie de la gauche passe son temps à faire des procès d'intention : sous pretexte de critiquer l'intention de Guéant de cibler les musulmans, on interdit d'employer des expressions justes. C'était la même chose lors de l'affaire Zemmour : on ne pouvait réellement contredire sa phrase à propos de la sur-représentativité des minorités dans les prisons; mais, derrière elle, on supposait des intentions malveillantes alors, hop, "mais, faites le taire", sécrie-t-on, comme pris d'une nostalgie pour la censure.

Alors, soit! Que s'ouvrent les débats : quel terme aurait-il fallu employer?

Qu'il y a des cultures supérieures à d'autres? Ah ben non, parce que sinon c'est du culturalisme!

Qu'il y a des sociétés supérieures à d'autres? Ah ben non, parce que la société, c'est d'abord le peuple, et tous les peuples aspirent aux mêmes choses, au fond, et sont donc égaux, on le sait bien à gauche (ce qui est en réalité, déjà, une affirmation ethnocentrique, mais passons).

Alors quoi? Qu'il y a des régimes politiques supérieurs à d'autres? Oui. Là tout de même, on doit pouvoir. Bon, on réduit ainsi toutes les valeurs au domaine politique, mais c'est mieux que rien. Encore que... la démocratie... ce n'est pas tout à fait, tout à fait le meilleur régime, on le sait bien : la chine nous en donne un exemple, et qui sommes nous pour aller nous déclarer supérieurs à la Chine?

 

On ne peut plus parler : les mots sont devenus interdits, vidés de leur substance, nuls en face de l'intention, de l'arrière pensée qu'on leur prète.

Cela est plus grave qu'il n'y paraît et il serait bon que cette méthode d'évidement du langage cesse.

 

Qu'on prenne à nouveau les mots au sérieux et qu'on laisse Guéant dire des banalités! 

Qu'on ne relève même pas ces propos; et là, pour faire parler de lui, il sera obligé d'aller plus loin et, éventuellement (mais il est rusé), de dire clairement des âneries.

Pour le moment, il n'a même pas besoin : il sait qu'il lui suffit d'avoir l'air de les dire pour que tout le petit monde médiatique s'émeuve et que les gens se disent : "bon sang, alors, mais c'est vrai qu'il n'y a plus de chez nous, puisque l'on n'a même plus le droit de penser que notre civilisation est meilleure que d'autres".

 

Un peu de psychologie, de grâce - et de pitié pour les mots!

 

 

 

Tous les commentaires

06/02/2012, 16:42 | Par brocéliande

Lu et approuvéSourire

06/02/2012, 17:50 | Par Fantie B.

Pitié pour les mots, d'accord !

Par exemple, le mot "valeurs". Chacun d'entre nous est porteur de valeurs et d'une hiérarchie des valeurs (ordre de classement : la valeur à laquelle je tiens le plus, et la suivante, et ainsi de suite)..

Ensemble nous pouvons discuter de la pertinence de nos valeurs ou de leur hiérarchie.
Sinon, quoi ? brasser de l'air par des mots sans signification, soit pour passer le temps, soit pour nous opposer ?

06/02/2012, 19:42 | Par brocéliande

Et Médiapart, d'imaginer immédiatement de jouer les chefs d'orchestre de la protestation contre le vent malin qui occupe les foules en attendant Godot... en interviewant l'inénarrable Eric Fassin, le Monsieur sociologue des médias qui forment "l'esprit de la jeunesse", capable dans un de ses billets à propos du Déni des cultures d'Hugues Lagrange, d'achever la critique de son confrère par cette phrase lapidaire (et très argumentée - revoir son mirifique billet) :

""""Dénoncer Le Déni des cultures, pour expliquer les problèmes sociaux par « l’origine culturelle », c’est donc bien contribuer au déni des discriminations"""

 

06/02/2012, 19:56 | Par Art Monica

D'accord avec vous, Marc. La gauche n'en peut plus de dénier sa (ses) valeur (s) à force de prendre comme étalon de sa pensée... le discours de la droite. C'est très délétère.

06/02/2012, 21:34 | Par Lefrere Marc

Eh oui. La phrase exacte de Guéant était : "Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas"

S'il fallait réagir, il aurait fallu surtout répondre: "non mais, qu'est-ce qui lui prend à Guéant? On n'a jamais prétendu que tout se valait! Il y connait rien à la pensée de la gauche; mais c'est pas pour nous étonner, s'il y avait des intellectuels au gouvernement, ca se saurait." C'est par ce biais là que son ridicule (et son intention politicienne) aurait réellement transparu!

07/02/2012, 07:17 | Par jesserien

Dans votre introduction, il y a une belle contradiction. Si j'admets que toutes les civilisations se valent, je ne me pose pas la question si celle que vous décrivez vaut autant que les autres. Par contre, notre civilisation a beaucoup d'efforts à faire pour placer l'humain au centre des préoccupations. Pour le moment, l'argent reste le nerf de la guerre. Guéant reste  une anecdote sortie de nulle part  pour servir son "bon" roi.

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