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Un million de chômeurs : la faute à qui ?

Monsieur Tout-le-Monde est sot, c'est connu. Madame Tout-le-Monde n'est guère davantage pourvue de jugeote. C'est pourquoi de grands experts, de subtils spécialistes recommencent patiemment à leur expliquer les causes de l'explosion du nombre des chômeurs. Un million de chômeurs sont annoncés pour bientôt, et quatre-cent mille personnes en fin de droits ne touchant plus rien. Une grande partie des médias reprend ces prévisions en boucle, qui font frémir.

Bêtement, et donc conformément à son manque d'intelligence, Monsieur Tout-le Monde pense que c'est la faute aux faillites d'entreprises qui augmentent avec la crise économique, la faute aux délocalisations, aux politiques de l'emploi privilégiant les revenus des actionnaires plutôt que les réinvestissements dans l'entreprise et le maintien ou l'augmentation du nombre de salariés, la faute aussi à l'utilisation croissante de stagiaires à la place de créations de postes salariés et à la suroccupation des personnes pourvues d'emploi, ce qui laisse moins de place à d'éventuelles créations de postes.

Quant à Madame Tout-le-Monde (c'est moi...) elle calcule que si le nombre de chômeurs passe à un million, c'est qu'il y a un déficit de postes salariés de un million. C'est-à-dire que la différence entre le nombre de suppressions de postes et le nombre de créations d'emploi, est de un million. Madame Tout-le-Monde a un raisonnement simple, voire simpliste.

Mais heureusement les experts sont là, qui vont nous expliquer que c'est « beaucoup plus compliqué que ça ». Qu'il s'agit d'un problème de formations. Que celles-ci ne sont plus adaptées à l'entreprise d'aujourd'hui, qu'il faut revoir le principe de la formation, et qu'il faut que les salariés comprennent la nécessité de s'adapter à notre époque en mouvement. Que plus personne ne peut désormais se contenter d'un diplôme ou d'un statut pour toute sa vie professionnelle. Qu'il va enfin falloir que le salarié, voire le fonctionnaire, admette que l'immobilisme tue la compétitivité, et que seule celle-ci peut garantir l'emploi. Que les difficultés économiques qui s'annoncent sont dues au fait que les salariés s'attachent à leurs avantages acquis, au point de bloquer l'évolution de l'entreprise. Et que les syndicats sont les agents, par leurs défenses intempestives et datées des salariés, de cette destruction de l'emploi.

Heureusement qu'ils sont là, tous, pour nous expliquer que le chômage est la faute des chômeurs, et que ceux-ci devront accepter de se reconvertir, de se relooker, de se délocaliser, de perdre leur statut, leur salaire et leur honneur pour avoir le droit de retravailler. Il est en effet rassurant de savoir qui est coupable, dans l'histoire, et que la conception passéiste qu'ont les salariés du monde du travail, tous accrochés à leurs avantages acquis comme l'huitre à son rocher, est la grande responsable du ralentissement de la croissance (n'appelons pas cela une décroissance : en néo-libéralie, on ne décroit jamais, on croit moins vite ! Au pire, on a une croissance négative...)

Mais Madame Tout-le-Monde est têtue, et elle a fait des maths à l'école, alors elle se pose la question : ils sont où, ces postes qui attendent les chômeurs relookés et néo-formés ? Ce million de postes en attente de leur effort d'adaptation ?

Que Messieurs les Experts le disent vite aux conseillers exténués de Pôle-emploi : cela leur mettra du baume au coeur et leur permettra de recevoir les nouveaux chômeurs le coeur plus léger. Lesquels seront ravis de savoir que toutes ces possibilités d'emploi s'offrent à eux, et  regretteront moins le déclassement qu'ils ont dû vivre.

Parce que si ce n'est pas le cas, et qu'il existe juste un petit pourcentage de postes libres, emplois qualifiés payés au SMIC, CDD, temps partiels et autres emplois précaires, il devient urgent d'arrêter de culpabiliser les salariés, qui ne sont pas la cause de ce drame économique et humain, mais qui en sont les victimes.

Tous les commentaires

La faute à tous ceux  qui comme vous comme moi consomment comme des malades des produits Chinois toujours moins chers toujours plus abondants.

Tout ça pour le plus grand bénéfice des grandes surfaces et des financiers et pour le plus grand malheur des esclaves Chinois.

Alors, Christian Paultre, ce ne serait pas la faute des chômeurs mais celle des consommateurs ? Qui ne veulent pas payer le prix des biens qu'ils consomment ? Il faudrait acheter pour ne pas casser le système, mais acheter cher pour défendre notre économie ? Quitte à s'endetter ?

Mais qui est-ce qui l'organise, ce commerce international qui paupériserait les acheteurs, et les fabricants lointains ? Qui est-ce qui utilise les salariés comme de la machine à rentabilité, évaluant toujours le rapport coût-bénéfice, sans que jamais la dimension humaine ne soit prise en compte ? Qui est-ce qui décide de ces accords internationaux, via l'OMC par exemple, qui entérinent une internationale libérale, rendant les pays pauvres dépendants des achats par les pays riches, et les pays riches appauvris par la concurrence entre travail local réglementé et travail à l'étranger déreglementé qui se traduit par une augmentation de la cherté des produits locaux?

En ce qui me concerne, je ne voulais pas, dans ce billet, trouver un ou des responsables, mais tenter d'en finir avec cette stratégie du bouc-émissaire : pour moi, ce n'est pas un comportement qui est à stigmatiser, c'est le fonctionnement global du système qui est à mettre en cause.

Et, surtout, cet enfumage généralisé qui conduit à transformer les victimes en coupables, probablement pour qu'elles ne se révoltent pas.

Moi j'ai simplement voulu montrer puisqu'il fallait parler de faute, de notre responsabilité de consommateurs addictifs, point de vue qu'on aborde moins souvent; Alors que, loin des incantations, un changement de nos comportements dans ce domaine serait absolument décisif.

Monsieur Paultre,

les gens autour de moi consomment surtout du pain, des pâtes et des pommes de terre. Ils paient leur loyer, quand ils le peuvent, et le chauffage : c'est à dire qu'ils engraissent les gros actionnaires de Suez ou de Total.

Ils vont au Secours populaire, aux Restaus du coeur, au Secours catholique. Un changement de comportement serait à prévoir bientôt : pourvu que ce ne soit pas une explosion brune, ce que je crains, puisque selon beaucoup de mediapartistes il n'y a pas d'espoir communiste. "C'est la faute aux étrangers, qui nous piquent notre boulot!"

Non, c'est la faute et même la très grande faute des pouvoirs publics, qui n'appliquent pas l'impôt le plus justement possible et notamment aux multinationales, voire à ce sujet tous les témoignages vidéos et bouquins d'Eva Joly (entrepreneur de multinationale sur sol Français est taxé à 4% grand maximum, quand l'entrepreneur national est lui taxé à 30%).

Par ailleurs, en cas de crise économique majeure, telle que celle que nous traversons aujourd'hui, personne ne rappelle qu'en 1930 aux USA la tranche marginale de l'impôt sur le revenu avait été élevée à 90% dans un évident souci de solidarité, là où l'on maintient actuellement contre vents et marées en France un bouclier fiscal qui s'apparente presque à un paradis fiscal "intra-muros".

Nous délocalisons nos industries, nous délocalisons donc la pollution qui va avec, mais nous ne délocalisons pas bien entendu la nouvelle taxe carbone qui entrera bientôt en vigueur. 

Bref, c'est vraiment du n'importe quoi généralisé, pour renforcer l'oligarchie mondialisée US et nous affaiblir progressivement surtout.

Mais tant que l'on ne dit rien, ils auraient tort de se priver, non ?? 

@ +ENO- 

OK avec cette analyse et la précédente Vertubleu.Mais le problème est que ni vous ni moi n'avons guère de moyens d'action. Le seul aujourd'hui c'est d'apprendre à consommer moins, c'est pas si facile

Monsieur Paultre,

voir mon commentaire plus haut : beaucoup de gens consomment beaucoup moins. Beaucoup de gens ne consomment même pas assez. 

N'avons-nous réellement aucun moyen d'action ? D'abord, nous avons la possibilité de réfléchir et d'être moins dupes de cette culpabilisation des citoyens en général, et des chômeurs en particulier. Nous pouvons donc cesser de  chercher les coupables dans les victimes, ce serait déjà un bon début.

Ensuite nous avons la possibilité de voter. La propagande essaie de nous convaincre que nos votes sont inutiles, que tout ça, c'est bonnet-blanc et blanc-bonnet. C'est faux, notre pouvoir essentiel est dans notre capacité de voter et d'éliminer ceux dont on ne veut pas. Donc votons nombreux, et même si ce n'est pas pour quelqu'un, mais contre quelqu'un d'autre. Certains gouvernent avec les sondages : le meilleur sondage d'opinion est dans l'urne.

Pour un exemple de la culpabilisation individuelle du chômeur, victime de la crise économique, écouter l'émission du 17 avril 2008 de La-bas si j'y suis de Daniel Mermet : c'est un reportage édifiant sur un stage de relooking pour chômeurs "Le cercle du succés" de Delphine Goulay (à partir de 15h16 à peu prés). La bonne volonté des intervenants n'est pas en cause, mais, cependant,  cela fait peur ! Comme quoi, si on ne trouve pas de travail ce n'est pas parce que les usines ferment, c'est parce qu'on s'habille mal, qu'on n'a pas l'air dynamique, et qu'on "ne ressemble à rien".

Chère Liliane

Bien sur je suis d'accord avec vous et vous avez oh combien raison de dénoncer l'hypocrisie de la culpabilisation des chômeurs qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit depuis la nuit des temps dans la culpabilisation des pauvres par les riches.

Heureusement il y a toujours eu des contestataires pour le dénoncer systématiquement. Actuellement la faiblesse idéologique à gauhe ne facilite pas leur action.

Monsieur Paultre,

(pardonnez-moi si vous vous sentez harcelé. Je vous crois intelligent, c'est pour cette raison que je m'adresse ainsi à vous) : il n'y a aucune faiblesse idéologique"à gauche", il y a seulement des gens qui refusent de rejoindre le combat idéologique commun.

La faute aux entreprises qui n'ont aucune autre variable d'ajustement que la compression de personnel... Et qui, pour se débarrasser avant tout de ceux qui leur coûtent le plus cher, se séparent en priorité des plus de 55 ans... qui n'ont quasi aucune chance de retrouver un emploi !

"Dégraisser", ils disent !

Il faut obliger les entreprises à user d'une autre "variable d'ajustement" : leurs profits gigantesques, et leurs capitaux démentiels. Comment? Howard Zinn donne des pistes.

Oui, grain de sel, la faute aussi à une idéologie de la rentabilité à court terme, très intéressante pour les financiers et les fonds de pension, mais s'appliquant à saccager les entreprises les unes après les autres.

Ces stratégies incluent l'élimination des salariés expérimentés mais chers, l'organisation de compétitions stériles (sous la bannière de l'incontournable "évaluation") favorisant une rivalité et une méfiance entre salariés qui empêchent tout mouvement revendicatif, mais détruisent l'émulation, la solidarité et même le goût du travail. Programmes de "dégraissage" incluant des réorganisations répétitives, visant à décourager et à faire démissionner les employés ( et aboutissant, parfois, au pire : dépressions, suicides). Toujours avec l'idée que si la masse salariale diminue, les bénéfices augmentent.

Mais qui va les acheter, les biens de consommation superflus, si de plus en plus de personnes n'ont même pas de quoi se payer le nécessaire ? Que va devenir l'excellence de nos produits, si les réductions d'échelle se traduisent par du travail bâclé fait par des débutants ? Comment vendre notre savoir-faire si nous le détruisons pour faire de faux bénéfices  ?  Comment nos équipes, déboussolées par les réorganisations permanentes, pourraient-elles agir d'une façon efficace et coordonnée ?

Faire taire les chômeurs en les culpabilisant est une chose, détourner l'intérêt médiatique de cette faillite, en est une autre. Mais accepter de regarder en face les raisons de cette évolution, et tenter de l'enrayer est autrement plus courageux et difficile, et nécessite de ne pas se plier aux intérêts financiers à court terme des grands groupes. Qui le fera ?

Ne vous en faites pas, Liliane B, le capitalisme a toujours réussi à s'adapter jusqu'à présent.

Cordialement

 

Ne vous en faites pas, Liliane : Beber, incapable de s'adapter, est très précaire, lui aussi. Son prurit réactionnaire disparaitra.

Non, boddhi, le capitalisme ne s'adapte pas.

S'adapter, c'est évoluer, se métamorphoser, changer suivant les circonstances.

Le capitalisme, c'est le bénéfice, rien que le bénéfice.

Ce que vous appelez adaptation, c'est simplement le retrait, le recul, la mise sous cloche du capitalisme.

Les capitalistes s'adapteronnt, comme se sont adaptés Louis XVI, Marie-Antoinette, et le Tsar.  On sait ce qu'il est advenu de ces martyrs de l'absolutisme, et on a oublié ceux de la liberté.

On se souviendra donc des figures des grandes sociétés, et non des anonymes qui ont fait leurs fortunes obscènes quand il aura disparu.

L'adaptation du capitalisme, en attendant, c'est l'intoxication sans cesse plus épaisse par la désinformation.

Le chômage n'est pas une fatalité, pas plus que la spéculation, c'est tout simplement une question de volonté, comme l'école obligatoire, le Code de la route, l'âge de la retraite et n'importe quelle autre règle qui régit le domaine et le bien public.

Le capitalisme n'est pas incontournable.

 

 

 

Le point de vue des "experts" est tout simplement absurde, sans doute téléguidés par le Medef et le grand capital.. Aussi absurde que si l'on accusait un verre d'avoir glissé d'une main maladroite pour se briser sur le carrelage!

Merci chère Liliane de nous rappeler ce bourrage de crâne.

Plusieurs facteurs sont la cause du chômage mondial. Aucun pays, même la Chine, est en mesure de donner du travail à tous.

Par exemple en France, il y a grosso modo du travail pour 20 milllions de personnes alors qu'elles sont  25 millions dont l'emploi est une nécessité vitale.

Admettons que sans les délocalisations dans les pays émergeants, sans la mondialisation, sans l'ouverture quasi totale des frontières aux produits provenants de régions où les salaires sont jusqu'à dix fois inférieurs aux nôtres, le nombre de chômeurs pourrait être réduit , en France, à 3 millions.

Ceux qui nous gouvernent ont fait la démonstration de leur incurie, de leur imprévision. Et continue de le faire en clouant au pilori la semaine de 35 heures et en voulant à tout prix augmenter l'âge de la retraite.

A mon humble avis, le processus est irréversible... à moins de faire la révolution !

Fred Oberson, vous avez raison : l'alternative est bien :  évolution continue vers une horreur économique accrue, ou révolution.

 

 

   bon article,et nous regrettons que la télévision et les journalistes,ne diffusent

pas ce genre de reportage,et ne fassent pas leurs travail d'informations .

Les media stipendiés (ils ne le sont pas tous : la preuve) font leur travail : voiler la réalité du monde tel qu'il court à sa perte, détourner l'attention, noyer le poisson et aliéner les gens. La vérité éclatera.

 *** Pour que Monsieur-tout-le-monde soit moins sot:

.

Comment anesthésier une nation - Techniques de manipulation des masses, par “Jo”

 

 

Très, très bon lien.

Merci bien Capucine.

Un récapitulatif qui permet une meilleure compréhension de la méthode de décérébration des individus, même avertis, sur la longueur et avec la répétition.

Il y a aussi l'effet fatigue, mais il peut aussi y avoir l'effet révolution...

Quand on prend conscience de l'étendue du mal.

Merci à tous, et merci Capucine pour le lien. Je pense que la propagande est très efficace... tant qu'elle n'est pas connue. Plus les mécanismes de manipulation et d'influence sont compris, moins ils marchent. La connaissance est indispensable à l'exercice de la liberté. Je pense que c'est le paradoxe de la démocratie : une liberté qui nous fait oublier que celle-ci demande une vigilance accrue. Car si l'oppression peut entrainer la résistance, la manipulation douce nous endort et nous conduit plus sûrement vers des zones que nous ne pensions pas pouvoir atteindre. Comme elle nous conduit parfois à dépenser de l'argent que nous n'avons pas, ou voter pour quelqu'un guidé par des valeurs qui sont opposées aux notres. Elle peut aussi nous amener à discuter sans fin de sujets choisis, en ignorant les vraies décisions lourdes de conséquences. Qui se souvient du moment où a été votée la dérégulation du marché ?

En cherchant des références sur cette question de la dérégulation, qui est loin d'avoir été sans conséquences, je trouve cet article d'Annie Vinokur qui met en perspective un certain nombre de décisions globales depuis plus de cinquante ans : « La loi relative aux libertés et responsabilités des universités : essai de mise en perspective » in  Revue de la régulation, Capitalisme, institutions, pouvoirs, Maisons des sciences de l'homme, Paris Nord [En ligne], n°2 | Janvier 2008, mis en ligne le 28 novembre 2007, Consulté le 11 février 2010. URL : http://regulation.revues.org/index1783.html.

Il est aisément consultable en ligne, en texte intégral. Article passionnant par la façon dont il embrasse cinquante années de politique économique mondiale, avec le déterminisme des décisions prises. La seconde partie qui concerne l'évolution de l'Université est moins générale.

Chère Liliane, merci pour ce billet.

C'est vrai que dès que l'on franchit les portes du pôle emploi, on se sent coupable...coupable de ne plus avoir de boulot, coupable de toucher des indemnités, coupable de ne pas retrouver du travail....

Nous marchons littéralement sur la tête.....

Il est heureux de voir qu'il y a encore des citoyens (enfin des citoyennes) qui gardent les yeux ouverts.

Bonjour Liliane,

Ton histoire de culpabilité c'est le principe en cours actuellement dans l'entreprise. L'individu y est désigné "Responsable" de Sa carrière. C'est-à-dire qu'il est au bout du compte seul "Responsable" de Son "développement" de carrière. S'il rencontre des difficultés pour "Progresser" dans Sa carrière, on lui demandera avant tout ce qu'il a fait, quelle formation il a réalisé, a-t-il utilisé les outils à sa disposition, sans se soucier de savoir si ces informations sur ces outils lui ont été communiqué ou s'ils correspondent à ses besoins, dans la négative on lui dira qu'il aurait du en faire la demande, ou bien que ce sont d'abord les besoins de l'entreprise qui priment.

 

Bref, d'un côté une déresponsabilisation de l'entreprise se positionnant comme toute puissante (je suis telle que je suis et cela me suffit, à toi d'être ce que tu ne sais pas ce que tu es mais que je sais moi et que je ne te dirai pas car c'est à toi de trouver le chemin seul…), n'accordant aucun crédit aux principes réalistes d'hétérogénéité, de collectif, d'interaction, de droit, de justice, d'équilibre et d'éthique. C'est ce que je retrouve dans ce que tu analyses concernant le chômage. Un principe où la "Réussite" sociale est devenue une transcendance toute puissante, une sorte de don de Dieu, si tu n'en récolte pas les fruits, c'est que tu n'as pas encore fait les bons choix, que tu es aveugle… Amen !

Merci à Esther L et Stephane.

Tes dernières remarques, Stephane, me rappellent mes réflexions de ces derniers jours, qui m'ont amené à faire un parallèle entre notre société actuelle, profondément inégalitaire, et celle de l'ancien régime. A part que, les valeurs démocratiques faisant partie depuis longtemps de notre patrimoine culturel, l'évocation du droit de naissance ou de la volonté divine ne peuvent plus servir à justifier que certains vivent dans la pauvreté et les difficultés quotidiennes les plus lourdes, tandis que d'autres bénéficient d'un mode de vie, d'un confort et de loisirs dont il n'est pas difficile de concevoir qu'ils se construisent sur le dos des premiers.

Alors est intervenue l'utilisation indue de la notion de responsabilité individuelle.

je m'explique en imaginant un exemple :

Vous êtes né dans une banlieue difficile, où le chômage a atteint votre famille de plein fouet, entrainant une misère quotidienne ayant des répercussions sur l'ambiance affective régnant à la maison. Vos copains du collège de Zep n'étaient pas mieux lotis, et votre scolarité a été difficile dans une classe perturbée. Vous avez donc décidé de quitter le plus vite possible cet enseignement où vous vous sentiez mal, en souhaitant subvenir à vos besoins par vous-mêmes. Mais il n'y avait pas de travail pour vous, du moins de façon régulière.Vous enchainez les CDD.

Vous vous êtes mal débrouillé : c'est de votre faute.

Après un certain nombre de petits boulots inintéressants et harassants, vous avez trouvé un job dans une entreprise. Cela va mieux pour vous, vous commencez à voir la vie d'une façon plus positive. Vos employeurs sont contents de vous. Vous construisez des projets. Mais au bout d'un certain temps, votre entreprise ferme : c'est la crise. Vous vous retrouvez au chômage. Vous cherchez en vain du travail, le moral à zéro et avec des sentiments d'humiliation et d'inutilité envahissants. Cependant, cette fois, vous allez pouvoir recevoir une indemnisation pour le manque-à-gagner : vous êtes devenu un vrai "chômeur".

Vous êtes, donc, désormais, un profiteur.

La disparition de la revendication du "droit de naissance" s'est faite insensiblement au profit de celle de la responsabilité individuelle. Les personnes qui ont des biens ou du pouvoir, s'en justifient souvent au nom du "puisque je l'ai fait, d'autres peuvent le faire". A part que, outre que les réelles inégalités dues à la naissance sont de moins en moins compensées par un enseignement qui n'a plus réellement pour but de le faire, il est aussi vrai que ceux qui parviennent à dépasser le handicap que la vie leur a dressé sur la route au départ, quand ils essaient de traverser le plafond de verre, se heurtent, en fait, à un mur. Les minorités visibles, sont invisibles, et les femmes compétentes n'obtiennent qu'exceptionnellement un poste de direction ou un salaire équivalents à ceux des hommes.

Mais la révolte ne gronde pas, parce que chacun pense que c'est de sa faute. Ou presque...

"Mais la révolte ne gronde pas, parce que chacun pense que c'est de sa faute. Ou presque..." Oui, c'est même exactement cela. D'abord il y a l'illusion démocratique de l'égalité des chances, comme si revendiquer des principes suffisaient à ce que les outils convoqués pour servir ces principes soient tous efficaces et auraient le pouvoir de gommer l'inégalité de départ (sociale, familiale, singulière, etc...). Comme tu l'évoques dans le début de ton commentaire, il y a comme un imposture ici, les inégalités seront toujours là, à la limite je dirais que c'est ce que nous partageons le plus. 

 

Autre forme de totalitarisme sous couvert de démocratie que l'on confond dans notre dernière phase avec la gestion des masses : vouloir gommer les inégalités, les uniformiser par une remise en cause individualiste, aliénante, plutôt qu'en faire des éléments de singularité toujours en lien avec le monde (l'étanchéité, forme extrême de l'illusion démocratico-individualiste) pour que le social puissent construire ses outils en interaction non plus selon des représentations idéales que l'on nous dicterait sur la bonne conscience du progrès démocratico-économique sous forme de biens de consommation (avoir une maison, une voiture, partir en vacances, etc.), mais en vertu d'une pragmatique de l'émancipation de ces singularités-au-monde.

 

 

Je suis souvent étonné de voir à quel point effectivement il est devenu tabou de reconnaître nos inégalités. Alors qu'une reconnaissance assumée est à mon sens un départ vers l'émancipation. Ce tabou, c'est une dérive idéologique de la démocratie à mon sens.

Par ce temps de crise, tout le monde essaie de « s'en sortir », comme il peut.

Certains « arrondissent » leurs fins du mois avec les enveloppes-craft de chez Mme Bettencourt. D'autres voyagent dans les jets privés des gouvernants-mafieux ou se font héberger dans des palaces aux frais de dictateurs. Et les chômeurs, les pauvres et d'autres RMI'stes ? Comment font-ils ? Ben, eux, privés de yachts d'oligarques et exclus de salons des voyous, « se débrouillent comme ils peuvent ».

Justement, le Tribunal Correctionnel de Castres va juger un de ces « vilains débrouillards »...

Monsieur P., chômeur de longue date et « profiteur » du RSA, sera jugé pour le « travail dissimulé » en tant que « professionnel en informatique », « se soustrayant à l'obligation de requérir son immatriculation au répertoire des métiers ou des entreprises ». Pendant qu'il se livrait à ses activités clandestines, ce délinquant a « frauduleusement bénéficié » des allocations sociales, « indûment obtenu » des prestations de Sécurité Sociale et s'est soustrait à l'impôt sur le revenu - fraude fiscale à la clef !

Monsieur P. risque gros. Il doit être sévèrement réprimé.  La peine encourue: emprisonnement de 3 ans et amende de 45.000 euros - au moins. Regardons de plus près le parcours de ce grand délinquant et minable fraudeur, qui a indûment profité de la charité publique. Comment a t'il pu tromper tout le monde ?

Monsieur P. a 58 ans. Dans la vie professionnelle il était gérant de diverses entreprises de presse et d'informatique. Il possède 3 diplômes universitaires, notamment une MBA (Mastère anglo-saxon de gestion) obtenu à Londres. Célibataire sans enfants, il vit seul, avec un chien. Son dernier emploi salarial, il l'a perdu en 1992. Depuis cette date, il cherche à retrouver un emploi. Comme beaucoup d'autres, il a envoyé des milliers de lettres de candidature. Quand il reçoit une réponse, c'est une lettre-type de condoléances : « désolé, nous regrettons, vous encourageant, merci !». Il y a eu une période où il choisissait les postes en fonction de ses qualifications et compétences. Las et acculé, maintenant il répond à tout, sans distinction ni de travail proposé, ni de salaire. Mais, il est toujours « trop » ou « pas assez »... C'est ainsi qu'en postulant pour une place de l'ouvrier agricole, tailleur de vigne au SMIC, il s'est vu opposer « pas assez qualifié »... On ne veut pas d'intellectuels dans la vigne ? Peut être... Il est vrai que, sur le « marché d'emploi » actuel, même pour exercer en tant qu'un « agent de surface » (balayeur municipal, en langage clair...), faut avoir des « qualifications », diplômes ou certificats divers. Et, l'expérience de 2 ans - maximum. Pas plus - interdit d'être « vieux » ! Personne ne veut des « vieux ». Ils ont « trop » de quelque chose - « trop qualifiés », « trop d'expérience » et « pas assez ». Pas maniables, pas manipulables, ils « ne s'intègrent pas » dans l'image jeuniste de l'entreprise qui se doit être « djeune » et « branchouille », « sexy » de préférence. Et, on est « vieux » à partir de 35 ou 40 ans... Après, interdit de postuler ! Faut rester à la maison, siroter de la bière devant le foot à la Une et surtout - « pas bouger » ! Couché !

Têtu, monsieur P. n'a pas voulu accepter cela. Il ne se sent pas « vieux ». Il veut sortir de l'assistanat, ne veut pas vivre à la charge d'autres. Il croit que chacun sait faire quelque chose d'utile, que chacun peut donner, contribuer à la vie de la société. Qu'il faut être responsable de sa vie, ne pas rester passivement dans l'exclusion, mais qu'il faut agir, « prendre son destin entre ses mains ». Créer, inventer. De surcroît, et comme tout allocataire RSA, il est tenu à « la recherche active de l'emploi ».

Justement, en arrivant à Lacaune, petite ville dans la Montagne Noire de Tarn, il s'est dit qu'il faut « tout recommencer à zéro ». Le déménagement était une bonne occasion pour commencer une « nouvelle vie ». Une nouvelle assistante sociale lui a fait signer un nouveau « contrat RSA » qui l'oblige à « l'insertion par la recherche active d'emploi ou projet de création d'entreprise ». La nouvelle conseillère du Point Emploi vérifiait scrupuleusement les candidatures envoyées et les réponses obtenues, demandait de « ne pas attendre nos offres » (ANPE), mais d' « envoyer ses candidatures spontanées tout seul, à des entreprises locales ».

Bon, bon... Alors, Monsieur P., a pris tout ça à la lettre. Il a fait ce qu'on lui a demandé. Et, il l'a fait très consciencieusement et très professionnellement, le mieux qu'il sait faire - forcement, il est un « professionnel confirmé »... Il a crée un site Internet présentant son CV et décrivant ce qui sait faire. Avec son RMI il a acheté le fichier de toutes les entreprises de Lacaune, a confectionné les lettres de candidature et a fait imprimer une plaquette de présentation de ses compétences. Tout en termes « actifs », comme on l'a appris dans des divers cours pour la « remise à niveau » de chômeurs « usagés et usés » : non « j'ai fait » ou « je peux faire », mais « je fais », « je sais faire »... Tout au présent, pour montrer qu'on est « toujours dans le coup » ! Et, toujours à ses propres frais, il a envoyé le tout par des vagues de mailings postaux. Une lettre personnalisée a été même envoyée au Monsieur le Maire de Lacaune, pour l'informer et demander son aide. Avec la mention manuscrite «je vous remercie d'avance, Monsieur le Maire, pour tout aide et votre concours qui pourraient m'aider dans ma démarche.... salutation respectueuses... signature».

Résultat ? « Comme d'hab » : une vingtaine de lettres-types de « condoléances encourageantes » de la part des entreprises qui ont bien reçu les lettres, ont tout compris, mais n'ont besoin de rien. Et - un résultat inhabituel : une lettre est tombée entre les mains d'un responsable de la piscine municipale. Lui, il a réagi. Visiblement, ce fonctionnaire aussi consciencieux que méticuleux a trouvé « très suspect » que quelqu'un d'inconnu se présente - spontanément ! Qu'il cherche à faire quelque chose. Qu'il envoie des propositions, veut travailler... Étrange ! Suspect, ça... Il a donc donné la lettre à son Maire qui a jugé qu'un RMI'ste qui ne reste pas tranquillement à la maison, ne se contente pas de « profiter de ses allocs », mais qui veut faire quelque chose - trouble l'ordre établi. Le Maire a donc dénoncé ce « grand criminel » devant le Procureur de la République, qui a enclenché les poursuites.

Monsieur P. n'en savait rien. Il a mené son petit train-train de vie misérable, tout seul. Un jour il a reçu une convocation de la gendarmerie « dans l'affaire vous concernant ». Arrivé à 9h du matin, il s'est vu notifier la garde à vue pour motif de « travail dissimulé ». Étonné, il a demandé l'entretien avec un avocat, comme la Loi le prévoit. Le gendarme a téléphoné à la permanence, personne n'était disponible, personne n'est venue. Intimidé, sous pression, Monsieur P. a refusé la poursuite de l'audition, comme la Loi l'autorise. Il a été menotté, menacé et s'est entendu dire que « cela ne sert à rien », et qu'il va « rester en prison pendant une semaine », jusqu'à que quelqu'un « vient dans cette campagne » pour s'intéresser à lui. Le gendarme est sorti. Une ½ heure après, il est revenu en proposant à Monsieur P. de l'aider « dans le but de rechercher la vérité ». Monsieur P., bon citoyen respectueux des lois, a donc accepté d'aider ce gentil fonctionnaire, chargé de l'haute mission du «service de l'ordre public». L'audition a donc commencée, grands moyens déployés. Une équipe d'une quinzaine des policiers s'est déplacée pour perquisitionner sa maison. Tous ses ordinateurs ont été saisis, disques durs vidés et analysés par une équipe technique « NTI » spécialement venue d'Albi. Des documents saisis. Des tiroirs retournés, maison entière passée au peigne fin. Sa vie scrutée en détails, comptes bancaires ouverts, courriers lus. Il a compris que, depuis des mois, sa vie été surveillée, ses correspondances ouvertes, comptes analysés, déplacements observés. A mi-journée, ration militaire au biscuit sec et l'eau fraîche en guise de repas. Seul repas dans la journée... Nuit venue, jeté dans un cachot humide, sans collation ni toilette, sur une banquette en béton froid, couverture miteuse, un trou pour pisser, pas de papier de toilette. Matin, réveil aux aurores, rebelote. Ni à boire, ni à manger. Garde à vue renouvelée, deuxième jour d'audition. Toujours aucune trace d'avocat. Ses observations écartées d'un geste de la main : « on n'a pas le temps pour des conneries ». Photos de face et de profil, empreintes dactylographiques et génétiques pris, l'identité judiciaire complète réalisée. Visiblement, à l'encontre de « grands criminels » l'État est efficace, on sait comment «plier» ces gens-là !

Au bout de 48h tout le monde était épuisé, mais content - la maréchaussée comme le « grand criminel ».

Les militaires ont accompli leur mission. Certes, ils ont vu la pauvreté du prévenu et la misère de son habitation, n'ont trouvé aucun « revenu dissimulé » ni la vente de « services informatiques ». Son projet professionnel a visiblement échoué. Pas de « train de vie luxueux » ni du liquide caché. Dommage ! Par contre, ils ont obtenu les « preuves » qu'on attendait d'eux : l' « aveu » de ventes sur eBay des vieilleries, objets usagés appartenant à Monsieur P. Un site Internet appartenant au criminel a été découvert, qui a reconnu de l'avoir réalisé lui-même ! Et, en scellé judiciaire - saisie d'une lettre A/R que le délinquant a adressé à Monsieur le Procureur de la République, utile dans le cas ou ledit Procureur ne l'aurait déjà reçu par la poste... Les conclusions des gendarmes : « vous étés l'escroc encore plus fort qu'on a pensé : vous vous organisez en pauvreté, dissimulez vos millions en Suisse, pour profiter du RMI en France ! ». Car, il est de notoriété publique, que tous les millionnaire du monde entier viennent en France pour profiter de notre généreuse assistance sociale...

Le prévenu était content aussi : au bout de 48h passés sans boire ni manger, épuisé, il pouvait enfin rentrer à la maison et donner à manger à sa vieille chienne qui est restée deux jours seule, sans soins, eau, ni à manger. Et - aller chez le médecin, pour soigner la crève attrapée dans le cachot humide de la gendarmerie...

Voilà l'histoire... Alors, depuis 2 ans monsieur P. attend son procès. Entre le temps, il a renoncé à toute « recherche active de l'emploi ». Il a compris - une fois, ça suffit. Il a retenu la leçon, ne fera plus rien, on ne le prendra plus ! Désormais, il va rester jusqu'au bout de sa vie assisté, entretenu par les autres, au RMI. Et c'est avec une certaine mélancolie qu'il écoute les odes sur l' « aide à la création de l'entreprise », « lutte contre le chômage », « explosion de la pauvreté », « assistanat », « récession » ou « perte de la compétitivité du pays »... À part ça, il pense que la France est le seul pays du monde ou un chômeur qui essaie de s'en sortir, de créer son entreprise ou trouver un emploi, est poursuivi.  Et il n'a plus d'envie ni d'espoir de changer quoi que ce soit. Il restera à « sa place » de pauvre, d'un RMI'ste assisté, ne va plus vouloir « améliorer le monde ». Il attend aussi la réponse de la Justice. Il a déposé plainte pour « dénonciation calomnieuse ». Il espère que sa plainte contre « X » calomniateur qui l'a dénoncé, sera examinée dans les mêmes conditions que celle de Monsieur le Maire : surveillance rapprochée, fouille au corps, 48 heures de garde à vue, faim, soif, hurlements, perquisition, nuit au cachot, empreintes DNA, absence d'avocat... Et qu'un procès à l'encontre de ce délateur aura lieu.

L'audience se tiendra le 21 septembre 2011 à 14h devant le Tribunal Correctionnel, 4 rue du Palais à Castres (81, Tarn).

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