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Aujourd'hui, Hyppolite Dupond a fait la moue (déjà paru dans l'édition "Fictions futures")
L'image était belle et brillante, la fille le fixait avec des yeux noisettes étincelants. Un sourire étirait des lèvres charnues dont on présumait, sous la couche de rouge qui les recouvrait, qu'elles devaient être douces. En-deçà de ce visage parfait, un décolleté vertigineux appelait le regard d'Hyppolite.
Il fit la moue...
Ces filles de pub, il les connaissait par cœur, juste bonnes à vous faire détester les salariées harassées qu'il rencontrait le soir, après rendez-vous sur le net.
Un frisson lui parcouru l'échine et il se mit à sourire illico... Trop tard, son bracelet-montre lui faisait une douce caresse. Souriant toujours, il effleura l'écran qui fit apparaître sa copine Zora : l'image flotta devant ses yeux, mais pour lui seul, car les autres usagers du transport suburbain n'avaient désormais plus à subir les projections trois-D qui environnaient auparavant les banlieusards. Quelle merveille que la technique !
« Hello, Hyppolite ! Tu va bien ? » La voix de Zora était particulièrement mélodieuse, son ton, enjoué. Il s'efforça de répondre avec le même enthousiasme :
« Hello, Zora ! Super ! Et toi ? »
Zora répondit quelque chose concernant le temps (forcément beau) et les fêtes qui allaient venir (forcément formidables).
Il s'efforça alors d'embrayer sur son travail (forcément fantastique) quand Zora l'interrompit gentiment :
« Tss ! Tss ! Tss ! Allons, Hyppolite, ne te force pas avec moi ! Nous t'avons vu faire la moue, tout à l'heure ! Tu as un souci ?»
« Vous êtes vraiment sympas de vous préoccuper de moi ! Vrai, ma propre famille ne serait pas aussi attentionnée ! ». A cette évocation, il sentit son regard s'embuer ( « Où êtes-vous ? » hurla une voix dans sa tête, voix qu'il fit taire aussitôt). Derrière son visage avenant, où deux larmes incongrues commençaient à couler sur les joues, c'était la panique. Le sentiment de danger se mêlait à la honte de se sentir faible, et au sentiment de culpabilité de mettre en échec tant de bienveillance sociale. Tout en répondant des banalités, il essaya de se reconditionner, pensa à la joie de la rencontre de samedi dernier, avec une gentille fille, pas compliquée. Il fit l'inventaire de ses raisons d'être heureux, et chassa ses idées négatives comme un chien évacue les gouttes de pluie de son pelage.
Zora était toujours là, ce qui était déjà, en soi, inquiétant. Passé cinq minutes, ce n'était plus un robot, mais une vraie personne qui intervenait. Le passage de l'un à l'autre se faisait en douceur et le citoyen ne se rendait compte de rien. Mais, ayant travaillé en robotique il connaissait nombre de petites ficelles inaccessibles au commun des mortels. La vraie Zora semblait encore plus jolie que son double cybernétique.
Hyppolite, tout en échangeant avec elle, appliqua encore les tactiques psychiques que tout citoyen connaissait : repasser des images mentales positives, maintenir les pensées démoralisantes à distance, comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre, chanter en boucle sa chanson préférée dans sa tête...
Un doux apaisement l'envahit, et il regarda Zora avec félicité. Mais l'expression de celle-ci, à sa grande surprise, passa soudain d'une affectueuse attention, à un étonnement horrifié :
« Mais, Hyppolite, tu pleures !... »
Hyppolite n'eut plus jamais l'occasion d'être rappelé à l'ordre : après son stage à l'IPC, l'Institut de Potentialisation Comportementale, son humeur fut complètement et définitivement stabilisée.
Quelques semaines plus tard, comme il avait bénéficié d' une prime professionnelle pour rendement exceptionnel, il décida de reverser celle-ci à l'Institut. C'est en effet grâce aux cadeaux des généreux donateurs, que celui-ci bénéficiait d'un cadre enchanteur et d'une équipe de haute-volée : Hyppolite fut heureux de pouvoir contribuer au développement du Programme Gouvernemental pour le Bonheur.
Et il ne souffrit plus jamais des mensonges des filles de pub.
Le cauchemard publicitaire dans la quatrième dimension, article de Xavier Frison du 2 février 2009 sur Politis.fr
Faut-il avoir peur des écrans publicitaires dans le métro, article de La rédaction du Post sur lepost.fr du 30 avril 2010


Tous les commentaires
Cela va en faire braire plus d'un :-)
Merci pour cette fiction. Lili, nouvelle muse ?
Merci, Jean Kestillonne.
Mon texte est une fiction, mais les articles cités sont réels, du moins, d'après ce qui est à ma disposition comme informations. Cependant, cela ne fait braire personne car nul, ou presque, ne peut le croire. Comme le développement de la vidéo-surveillance, rebaptisée diplomatiquement vidéo-protection, qui est inscrite dans la loi future LOPPSI 2, passée en première lecture au Parlement en début d'année et qui va être rediscutée début septembre (voir sur le site du Sénat ; sur celui de la CNIL on trouve le texte de l'avis que celle-ci avait donné l'an dernier ). Personne ne parle plus de cette loi. Pourquoi ?
Quelquefois, seule la fiction permet de se représenter des aspects de la réalité, présents ou à venir, auxquels on ne peut croire. C'est le projet de l'édition "Fictions futures", initiée par Paul Fièvre, où ce texte avait paru en premier et où j'ai commis quelques autres billets...
il s'agit donc de donner la moue à son chat, les noisettes l'écureuil n'en veut pas.
La moue est enfant de Bohème, mais, aux dernières nouvelles, l'écureuil aime toujours nos noisettes populaires...
* ET que se passe-t-il donc pour l' homme de pub ??
Vous savez ce grand type aux muscles de velours, au regard de savane grillée, au long sourire félin qui fait lui aussi la moue...
Rien n'est jamais assez parfait pour lui, sauf lui-même et son reflet dans les yeux de quelque fille hypnotisée...
Enfin vous voyez bien, celui qui sent Dior ou Hermes, celui qui chevauche un bolide japonais et regarde le panneau des décollages Air France pour Hawaï, Bali ou Los Angeles.
Quel oubli de ma part, MG2...
"Hier, Léopoldine Dupond a fait la moue"
"L'image était belle et brillante, l'homme la fixait avec un regard bleu magnétique. Ses lévres charnues, dont on devinait qu'elles étaient douces, donnaient à son visage carré une expression énigmatique. En-deçà de sa tête altière, les muscles puissants du torse de l'homme appelaient le regard de Léopoldine.
Elle fit la moue...
Elle les connaissait par cœur ces éphèbes à la musculature d'athlète, juste bons à vous faire accepter comme prince charmant le premier mâle parfumé de fragrances viriles et coûteuses passant à votre portée. Et à user le reste de votre vie à dorloter mister Ego, téléspectateur assidu et bedonnant... "
Version féministe, bien sûr...
"Publicité et écrans vidéos dans le métro parisien : la riposte s’organise"
"[...] Les nouveaux écrans publicitaires des couloirs des métros et RER sont très agressifs (images animées, rythme relevé, forte luminosité…).
Ils ont en outre été conçus pour abriter des dispositifs de "mesure d’audience" : en fait une caméra vidéo et des ordinateurs capables d’analyser les réactions des passants, d’acquérir des données à leur sujet - âge, sexe, faciès, tenue vestimentaire, etc. -, et d’adapter les messages publicitaires au public concerné…
Ils sont également conçus pour envoyer directement des messages publicitaires via la technologie Bluetooth aux téléphones portables des passants.
Enfin, leur fabrication comme leur fonctionnement sont très polluants. Ainsi, chaque panneau consomme environ autant d’électricité que trois familles françaises moyennes (hors chauffage électrique).[...]
Mis en ligne vendredi 16 juillet 2010 par jesusparis - Texte complet ici :
http://www.hns-info.net/spip.php?article24724
Consulter le dépliant : "Pourquoi et jusqu’où faudrait-il supporter la publicité dans les transports en commun ? "
http://antipub.org/IMG/pdf_Depliant_transports_en_commun_15_juillet_2010.pdf
Le site de antipub.org : R.A.P. comme "Résistance à l'agression publicitaire"
http://antipub.org/
:o)
Merci, Corinne, pour ta vigilance !