Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

La rumeur

La rumeur est un bruit non fondé qui court et se répand comme une déferlante en engloutissant tous ceux qu'elle accable injustement (du latin *ruo = se précipiter). 

C'est aussi la traduction française du titre d'un film exemplaire de William WYLER dont l'original était : « The Children's hour », mot-à-mot : « Le Temps des Enfants », tourné aux États-Unis en 1961 d' après une pièce à succès de 1934 et qui n'est jamais repassé au grand écran comme au petit depuis plus de trente ans. Il vient d'être présenté à nouveau à l'occasion et en avant-première du festival Paris-Cinéma 2009 (1) sans avoir pris une seule ride ni avoir rien perdu de sa puissance évocatrice grâce à une excellente copie (2) mettant en valeur une mise en scène rigoureuse portée par des actrices talentueuses comme Audrey HEPBURN et Shirley MAC LAINE dans les rôles principaux, nonobstant la libération sexuelle intervenue depuis au début des années soixante-dix.

 

Le thème principal est en effet l'homosexualité féminine, alors jamais abordée au cinéma du fait du code HAYS qui en interdit l'usage à Hollywood jusqu'en 1967 au nom de la protection des moeurs. En France, une censure équivalente quoique moins formelle sert de frein à la création artistique. On se souvient de celle qui frappa avec l'aval des autorités publiques l'adaptation au cinéma par Jacques RIVETTE de La Religieuse de DIDEROT en 1967.

 

Mais le film ne saurait se résumer à ce thème principal qu'il aborde avec beaucoup de tact et de subtilité pour en faire un véritable cheval de bataille contre toutes les formes d'intolérance, d'où la justesse du titre français plus éloquent encore que l'original : si la rumeur a bien pour origine en effet la bouche des enfants, elle se répand uniquement par celle des adultes. On pense ici aux grands classiques comme Scènes de chasse en Bavière de Peter FLEISCHMANN en 1969, mais aussi aux Sorcières de Salem de Raymond ROULEAU en 1956. On pense aussi à des affaires judiciaires célèbres comme La Rumeur d'Orléans en 1969 (3),ou, plus près de nous, L'Affaire d'Outreau en 2004 (4).

 

L'histoire est donc la suivante : deux femmes, Audrey HEPBURN et Shirley MAC LAINE, dirigent dans une petite ville de l'Amérique profonde un pensionnat de jeunes filles fréquenté par toute la bonne société locale. Ce havre de paix, véritable paradis de la morale et de la bonne éducation (le film commence par un concert de piano à quatre mains des enfants donné pour les parents), se transforme progressivement en cauchemar dont on se demande jusqu'où ira la descente aux Enfers quand l'une des élèves, punie pour une banale inconduite (remarquable Karen BALKIN dans le rôle d'une odieuse chipie), se venge en racontant à sa grand-mère qui est aussi sa tutrice que des scènes contre-nature se passent la nuit dans la chambre des deux dirigeantes (« anatural », dit la version anglaise). Tout bascule alors : la grand-mère retire sa petite-fille du pensionnat sans un mot d'explication. Ayant de plus un certain sens des valeurs, elle se fait un devoir d'alerter les autres familles qui retirent leurs enfants les unes après les autres du pensionnat, toujours sans un mot d'explication. Désemparées, les deux dirigeantes dont l'une (Audrey HEPBURN) est fiancée au médecin scolaire, finissent par demander un entretien à la grand-mère de la chipie qui leur révèle la raison de cette mise au ban de la société. Elles n'en reviennent pas et exigent une confrontation avec l'odieuse chipie, peine perdue car cette dernière s'est déjà assurée du témoignage sous la contrainte d'une camarade de classe en la menaçant de dénoncer un vol qu'elle lui a vu commettre. Après un procès en diffamation perdu, un fiancé d'abord confiant qui finit par être convaincu lui aussi de la rumeur, les deux femmes se retrouvent seules dans un pensionnat vide. Et là, coup de théâtre : Shirley MAC LAINE fond en larmes, avouant son amour secret et refoulé depuis toujours pour Audrey HEPBURN, laquelle s'efforce de la consoler en lui expliquant qu'elle doit être courageuse, qu'elle n'a rien à se reprocher et qu'en tout état de cause rien ne s'est jamais passé entre elles. Sur ces entre-faîtes, la grand-mère finit par recueillir les aveux de l'odieuse chipie et vient au pensionnat présenter ses excuses en proposant même un dédommagement financier qu'Audrey HEPBURN refuse. Désespérée, autant par la fausse accusation collective que par la révélation de son propre amour non partagé, Shirley MAC LAINE se pend dans sa chambre. Le film se termine sur son enterrement en présence de tous les notables de la ville pris soudain de remord, tandis qu'Audrey HEPBURN dépose une gerbe de fleurs sur sa tombe puis se lève et passe en revue tous ces gens bien pensants, y compris son ex-fiancé, en les ignorant superbement.

 

Un film d'une force rare.

 

________

  1. Le 7 juillet 2009 au Grand Action, 5 rue des Ecoles, 75005 Paris, avant une présentation à La Rochelle.

  2. retrouvée par la société Lost Films, 13 rue Galilée, 93110 Rosny-sous-Bois.

  3. cf. l'ouvrage du même nom d'Edgar MORIN paru la même année aux éditions du Seuil, collection « L'Histoire immédiate ».

  4. sur la seule foi d'auditions d'enfants à huis clos, dix-sept personnes furent accusées à tort d'avoir organisé un réseau international de proxénétisme d'enfants et placés en détention pendant plusieurs années avant d'être acquittées pour erreur judiciaire.

Tous les commentaires

Excellent billet, Lincunable...La rumeur n'en finit pas de faire des ravages...Nous pouvons peut-être faire le lien entre la rumeur et la "théorie des complots". Je rajouterais à votre déjà longue liste de film "Les Risques du métier" réalisé par André Cayatte en 1967, tiré d'une nouvelle inachevée de Maupassant, avec Jacques Brel, dans le rôle principal

Très justes vos deux remarques, Renarblanc.

La rumeur est l'une des principales composantes du mécanisme boursier, dans lequel sévissent les financiers de tout poil, créant un appel très tôt le matin et attirant ainsi dans leurs multiples filets nombre de croyants avant midi, la déclin et la chute n'intervenant que vers 15h30/16h00 tous les jours selon GMT et spots considérés, les derniers détenteurs ou les moins avertis (qui sont bien sûr les plus nombreux, et appelés ainsi "l'assiette large") restant gros jean comme devant avec des valeurs cramoisies dans leur mains, autrement appelés portefeuille. Pour s'en défaire au plus tôt et si possible dès le lendemain, ils deviennent vite complices des premiers et fomentent à leur tour une nouvelle rumeur haussière ou baissière (les pourcentages sont toujours plus importants sur des deltas baissiers que haussiers), et le monde de la corbeille continue ainsi de jour en jour, articulant son impitoyable sélection de la mort par l'argent en bout de la chaîne, mais très souvent avec une simple rumeur à l'origine de la majorité des mouvements. La rumeur, ou comment instrumentaliser le domaine de la croyance qui réside en chacun de nous à tout instant. @ +NEO-

De toute évidence, Vertubleu, vous avez un problème avec les définitions. Vous confondez les activités économico-financières fondées sur les anticipations avec des activités de dénigrement systématique des personnes fondées sur la médisance. Non, la rumeur ne réside pas en chacun de nous heureusement mais uniquement en ceux qui la pratiquent.

En fait, la Rumeur n'a jamais relevé d'une croyance mais de la calomnie : fausse accusation qui blesse la réputation, l'honneur.

Pour ma (media)part, le "People will talk" de Mankiewicz (On murmure dans la ville) en 1951 doit être pris en compte dans la "catégorie". Un de ces films qui marquent une époque, avec un Cary Grant enthousiasmant d'humanité et de talent...

Oui, Cyrano de Savignac, c'est une bonne référence et un grand classique. Merci de l'avoir cité. Il entre parfaitement dans la catégorie. Vous remarquerez toutefois qu'il repasse à l'occasion dans les ciné-clubs et est même disponible en DVD : http://cineclubdecaen.com/realisat/mankiewicz/onmurmuredanslaville.htm Ce n'est pas le cas de la Rumeur qui a sombré dans l'oubli juste après sa sortie en salle, sans doute en raison du thème longtemps tabou à l'écran de l'homosexualité féminine. Il est donc tout-à-fait louable que Lostfilm l'ait ressorti pour nous le faire connaître. Personnellement je ne l'avais jamais vu à l'affiche.

Newsletter
Je m'identifie