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A quoi sert le principe de précaution ?

L’audition par la commission des affaires sociales de l’assemblée nationale de la ministre de la santé pour s’expliquer sur sa gestion du virus H1N1 ayant conduit à commander aux fabricants 96 millions de doses de vaccins, alors que 6,7 millions de français seulement ont été vaccinés en fait, pose le problème de l’application du principe de précaution : n’a-t-on pas surestimé le risque lié à cette pandémie ?

Le principe de précaution est entré dans le droit national à la suite de deux crises sanitaires majeures ayant mis en évidence des erreurs manifestes d’appréciation des risques par les pouvoirs publics : la crise de la vache folle et la crise du sang contaminé.

Apparue au Royaume-Uni en 1986 (2), l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), s’est propagée rapidement en Europe avec pour cause essentielle l’incorporation de farines animales dans l’alimentation du bétail, mais les premières mesures se limitèrent à interdire l’importation des produits concernés puis des bovins britanniques dont le cheptel était presqu’entièrement atteint, d’une part car on ne croyait pas à la nocivité globale des farines animales, d’autre part car on ne croyait pas à la nocivité pour l’homme de l’ingestion de viandes infectées au nom de la barrière de l’espèce. Il fallut donc attendre 1991 et 1992 pour admettre que le franchissement de la barrière de l’espèce était non seulement possible mais réalisé (maladie de Kreutzfeld-Jacob déclarée chez des sujets ayant consommé des abats de viande contaminée). Après un pic épidémique dans les années 1994-1995 où l’on comptait au Royaume-Uni jusqu’à 800 cas par semaine donnant lieu à l’abattage de la totalité du troupeau pour chaque animal infecté, l’épidémie finit par se résorber à partir de 1998.

L’affaire du sang contaminé (3) est une conséquence française de la propagation du SIDA, identifié en 1983, et dont l’un des modes de transmission, la voie sanguine, imposait de sécuriser en les chauffant les produits utilisés pour la transfusion, notamment chez les hémophiles, car les donneurs pouvaient avoir contracté le virus sans le savoir. Or, des retards ont eu lieu entre le moment où l’on a décidé (1985) de traiter tous les lots de sang destinés à la transfusion et celui où le traitement a été réalisé, les capacités de traitement de la France étant insuffisantes, si bien qu’un certain nombre de transfusés ont été contaminés par le SIDA, soit 2000 personnes environ.

Le principe de précaution est directement issu du droit de l’environnement confronté à la gestion des risques majeurs (cf. directive Seveso du 24 juin 1982). Il entre dans le droit français en 1995 qui le définit ainsi : « « l'absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles… »

Autrement dit : l’incertitude scientifique en matière sanitaire comme environnementale n’empêche pas l’obligation d’agir pour prévenir un risque majeur mais de manière proportionnée, ce qui implique une évaluation scientifique des risques et des mesures préconisées pour y faire face : la réponse est-elle adaptée au problème posé ?

Dans le cas de la grippe A, Mme Bachelot peut arguer du fait qu’elle a appliqué à la lettre le principe de précaution (ce qui avait fait défaut pendant les crises de la vache folle et du sang contaminé) en commandant des vaccins sur la base d’une double vaccination comme le préconisait alors l’OMS, mais fallait-il pour autant cibler la double vaccination pour la totalité de la population ? Les experts ne le recommandaient pas, semble-t-il, et d’ailleurs aucun autre pays que la France n’a passé une telle commande aux fabricants pharmaciens. Son audition ne s’analyse donc pas comme une remise en cause du principe de précaution mais comme une éventuelle inadaptation de la mesure prise par rapport au risque identifié.

Tel n’est pas le cas de certaines critiques « anti-catastrophistes » qu’on voit poindre de plus en plus ici ou là, notamment chez l’économiste Jean de Kervasdoué pour qui « la faille la plus profonde de ce principe de précaution, son péché originel est un péché d'orgueil. Il laisse croire que l'on pourrait se prémunir de tout car l'on pourrait toujours déceler la cause d'une catastrophe potentielle » (4) ou chez le géologue Claude Allègre pour qui « la montée des eaux au Bengladesh n’est pas due au réchauffement climatique. C’est un problème géologique. C’est un problème de l’effondrement des deltas. C’est un phénomène qui s’appelle subsidence” (5).

 

Lincunable, 28 mars 2010

__________

(1) http://www.liberation.fr/societe/0101613251-h1n1-bachelot-doit-s-expliquer-a-l-assemblee

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_de_la_vache_folle

(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_sang_contamin%C3%A9

(4) Les Prêcheurs de l’Apocalypse, pour en finir avec les délires écologiques et sanitaires, Plon, 2007, p. 127.

(5) L’imposture climatique, Plon, 2010. http://lesinfos.com/2010/02/17/claude-allegre-limposture-climatique-chauffe-les-esprits/

Tous les commentaires

Excellent billet,cher Lincunable,qui met bien les choses au point.

Je regrette pour ma part,que ce "principe de précaution" n'existe pas dans le domaine politique. Il nous aurait évité bien des déboires...

très juste Vingtras. Cela éviterait aussi de prendre des engagements qu'on ne peut pas tenir en disant qu'on fait ce qu'on dit et qu'on dit ce qu'on fait.

Cordialement.

Un papier qui fait bien le point sur la question et qui souligne combien l'incertitude est incertaine et combien le principe de précaution doit être traité avec précaution.

Ce qui est difficile à faire comprendre c'est que la gravité d'un risque dépend à la fois de ses conséquences et de sa probabilité.

Plus grave ces deux paramètres sont multidimensionnels ,

plus grave encore les probabilités sont souvent très faibles et difficiles à apprécier

Tout cela rend les interprétations difficiles et incertaines. Cela déplait d'autant plus que les conséquences apparaissent graves.

Alors on constate deux types de déni

le rejet global de toute l'analyse

la croyance dans le risque zéro

Dans une société où le risque technologique est de plus en plus grand il nous faudra apprendre à mieux utiliser les analyses fournies par les experts

Les tenants du principe de précaution affirment que le risque zéro n'existe pas, christian paultre. Ce sont leurs contradicteurs qui disent que puisque le risque zéro n'existe pas, le principe de précaution est une croyance absurde. En fait, le principe de précaution n'a de sens que si le risque est évalué par des experts indépendants des décideurs. Dans le cas des crises sanitaires évoquées, l'absence de prise en compte du risque était due à des considérations prioritaires politico-économiques plutôt que sanitaires : la filière bovine ne pouvait pas être sacrifiée dans le premier cas, l'indépendance nationale en matière de traitement des produits sanguins devait être préservée dans le second. On peut s'interroger pour savoir si dans le cas de la gestion du H1N1 ce n'est pas le développement de l'industrie pharmaceutique qui a été privilégié de préférence aux considérations médicales. Le principe de précaution vise à faire prendre en compte prioritairement les implications de santé publique sur tous les autres en optant pour des solutions proportionnées au risque identifié. Sa remise en cause est une régression sans précédent en matière de responsabilité.

Billet passionnant, Lincunable ! Il y a eu en effet le sang contaminé, l'ESB, la grippe aviaire ou le chicungunya... mais ne pas oublier non plus le dossier de l'amiante ou la gestion calamiteuse de la canicule à l'été 2003 !

Quant à la question des OGM ou des algues vertes, elle reste entièrement posée: sous la pression des lobbies, que vaut le principe de précaution ?

Merci à vous, Grain de Sel. Les exemples ne manquent pas en effet où l'application du principe s'avère nécessaire...

Et ce d'autant plus qu'il est très à la mode aujourd'hui, probablement en réaction à la démesure de Roselyne Bachelot, de le mettre en cause en tant que principe de base de toute politique de santé publique ! Il faut se méfier des retours de bâton du trop vers le trop peu. Et se méfier aussi des lobbies, pharmaceutiques ou non, qui garantissent des autorisations de mise sur le marché sans aucune évaluation des risques. Voire qui continuent à prôner l'utilisation de certains produits quand les risques sont pourtant avérés. Souvenons-nous du Distilbène ou de l'amiante, interdits dans d'autres pays parfois des décennies avant que le sujet ne soit ne serait-ce qu'évoqué ici !

Par chance, toutes les entreprises ne fabriquent pas des produits nocifs ! Méfions-nous aussi des écolo-pubs qui font de leurs incantations des paroles d'évangile en polluant notre compréhension de l'environnement : après la petite fille de chez Veolia qui voit son papa comme un magicien extra-terrestre parce qu'il travaille sur le solaire, c'est-à-présent Zidane en zombie qui s'interroge pour Generali : "Kécekissepasse aujourd'hui dans notre monde ? On voit que tout marche de travers. Heureusement qu'il y a des gens responsables qui réfléchissent pour nous..."

Il n'y a pas à dire, vous faites très bien Zidane ! Pour le reste, oui, heureusement...

Sourire !

Très bon billet cher Lincunable.

Dans le cas de la grippe porcine et de la façon dont elle a été traitée dans notre pays, ce qui laisse un goût amer c'est que Roselyne Bachelot n'a, apparemment, pas tenu compte de l'avis des médecins. (si j'ai bien suivi, parce qu'entre information et désinformation dans notre doulce France, il est parfois bien difficile de s'y retrouver !)

Et ce cadeau royal à l'industrie pharmaceutique n'a fait que nous faire douter un peu plus de l'objectif premier de ce principe de "super super précaution" adopté par le ministère de la santé.

Un beau pavé dans la mare des canards qui nous gouvernent.

 

Il n'est pas inutile de préciser, chère Néfertari, que Roselyne Bachelot est elle-même pharmacienne de formation, ceci expliquant peut-être cela, l'esprit de corps en quelque sorte...

Pas inutile du tout. Rire

Je tremble à l'idée qu'elle aurait pu être, dans son passé professionnel, directrice de production chez Smarties !

 

Prendre des smarties en intraveineuse... Ca donne le frisson.IndécisJe ne dis plus rien

Mais ca aurait peut-être eu plus de réussite que le vaccin contre la grippe!

Et peut-être moins dangereux.

Et puis on aurait quelques millions de personnes de toutes les couleurs, ce serait très joli. Rire

Se shooter aux smarties, Marc Lefrère, vous voulez nous faire faire une cure de diabète pour soigner notre cholestérol ? Furieux

chez Smarties je ne sais pas, Néfertari, mais chez ICI-Pharma, elle a été déléguée à l'information médicale.

A quoi sert le principe de précaution ?

Hélas il sert désormais et essentiellement ceux qui ont des responabilités et qui prennent effectivement la précaution de s'en défausser. Sans pour autant se défausser de leurs salaires.

On devrait inventer le "salaire de précaution".

C'est à dire un salaire que l'on n'attribuerait que lorsque les responsabilités ont été prises en adéquation avec le risque encouru et se sont avérées sages et réfléchies.

Je parie mon paquet de smarties que ça se battrait moins pour les strapontins ministériels ! Rire

 

bonne idée, Néfertari. A ne pas confondre avec la prime de risque Sourire

Une prime de risque devrait être distribuée à chaque habitant de ce pays, excepté les plus riches bien sûr !

Vivre sous le règne de Sarko et de sa bande de malfrats représente un risque ENORME de paupérisation et de privation de libertés.

Que fait le gouvernement en matière de principe de précaution contre ce fléau ? Que fait le ministère de la santé pour faire face au danger de populations mal nourries et mal soignées ? (Quand on n'a plus de fric, on ne peut ni manger correctement ni se soigner.)

Y a des claques...heu j'veux dire des salaires qui s'perdent !

difficile d'avoir des responsabilités et de faire comme si on n'en avait pas, Jean-Claude Charrié

Il suffit pour cela d'interdire à ses subordonnés de bouger le petit doigt.

 

Autrement dit de leur expliquer qu'en cas de pépin on ne les couvrira pas.

 

Autrement dit encore de refuser la moindre part de risque dans l'exercice de ses fonctions.

 

Autrement dit toujours de s'abriter derrière l'observance scrupuleuse du règlement qu'a pondu le mec de l'étage au dessus exactement pour les mêmes raisons.

 

Autrement dit enfin de ne prendre aucune responsabilité.

 

C'est un truc qui marche très fort en ce moment.

 

Si vous le souhaitez, j'ai quelques annecdotes savoureuses et une mise en perspective plus théorique mais croquignolette à souhait, à vous proposer, dans le domaine de l'éducation.

 

(Cela ne veut pas dire bien évidemment que je condamne le principe par principe. Pour une réflexion aboutie sur le sujet, peut-être faudrait-il mettre en confrontation "principe de précaution"/"principe de progrès". J'avais maladroitement essayé de le faire il y a quelques temps dans ce billet dont le titre était trop énigmatique. Je le change de ce pas.)

Est-ce que ça ne paralyse pas un peu la prise de décision, Jean-Claude Charrié ? Tranquile

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