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L'étrange visite de M. Bayrou

La campagne présidentielle donne l’occasion de voir les hommes politiques de stature nationale en interaction avec notre Pays. C’est toujours un excellent moyen de mesurer la qualité du débat démocratique. C’est aussi une façon de saisir la considération que les candidats à l’élection portent aux Français, autant que l’attention qu’ils décident de consacrer aux problèmes qui les touchent. 

Il existe des règles tacites, auxquelles se plient de bonne grâce les élus en déplacement. Ainsi, annoncer sa venue aux représentant locaux du Peuple permet à ceux-ci de sacrifier aux rites de l’accueil républicain. La rencontre est précieuse : elle est l’occasion d’échanger des informations de première main sur la vie locale. C’est donc avec une grande surprise que nous avons appris hier, par la presse, la matinée que le candidat du MoDem comptait consacrer à une exploitation agricole située sur notre Commune – visite à laquelle M. Bayrou n’a pas jugé bon de nous associer.

La veille de ce voyage en Limousin, nous avons reçu à la mairie une demande de parrainage pour l’élection présidentielle. Elle est signée de M. Bayrou. Usant d’artifices touchants pour feindre la proximité – le recours à la fausse inscription manuelle en tête de la lettre, l’encre bleue pour laisser entendre que le candidat a signé personnellement celle-ci –, le candidat du MoDem ne lésine pas pour assurer son lecteur potentiel de son immense considération pour ceux qui,  « mieux que les experts », ont « une perception juste et lucide de l’état de notre société française », autrement dit « les élus de proximité […] proches et dévoués ». 

La réception de cette lettre du candidat, la veille de sa visite sur notre Commune,  pose question. M. Bayrou craint-il de discuter avec ces si méritants élus de terrain dont il courtise les signatures ?

Dans un contexte moins grave, la coïncidence pourrait amuser. Mais il est grave,  pour un candidat qui se présente au suffrage de l’ensemble de ses concitoyens, de passer à côté des questions qui se posent, de manière urgente, sur un territoire qu’il traverse. Peyrilhac est le village le plus touché par le projet de LGV Limoges-Poitiers. La ligne projetée créera un « grand fossé », coupant en deux la Commune. Mais aujourd’hui, ni Réseau Ferré de France, ni les services de l’Etat ne se sont engagés à prendre en compte les conséquences économiques et écologiques de cette saignée. 

Peyrilhac est, de façon emblématique, au cœur de dysfonctionnements qui caractérisent la France d’aujourd’hui. Ses habitants, dont beaucoup de jeunes qui ont choisi d’habiter en périphérie de la ville, du fait de la cherté du logement, se retrouvent frappés de plein fouet par la hausse du coût des énergies fossiles (essence pour se déplacer, fioul et gaz pour se chauffer, etc.). Ils vivent également directement les conséquences de la « fracture numérique », avec un accès encore trop limité à Internet et aux technologies modernes. 

Dans sa mise en scène en ami d’un monde rural « éternel », celui des agriculteurs, M. Bayrou a donc participé à un démembrement médiatique et symbolique de notre Commune. Le candidat et les caméras qui l’accompagnent n’auront vu et produit qu’une image tronquée de Peyrilhac. La visite écartant les élus détache dans le même temps l’exploitation agricole de son environnement, masquant les enjeux cruciaux qui se jouent pour le village.  

M. Bayrou aura-t-il pris le pouls de cette Commune dont il est venu voler des images à revendre à la découpe pour le journal de 20h ? Non. Mais nous aurons pu, à l’occasion de l’étrange visite d’un candidat fuyant les élus de terrain, prendre la mesure de sa vision de la France rurale d’aujourd’hui, désolidarisée des véritables enjeux du temps. N’oubliez pas : comme M. Bayrou l’affirme dans sa demande de parrainage, notre perception est « juste et lucide ». 

 

Loïc Artiaga, Didier Barrat, Babeth Pherivong, Didier Rateau (les auteurs sont respectivement adjoints et Maire de la Commune de Peyrilhac) 

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