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Paul Krugman est-il Obama-compatible?

Pourquoi Paul Krugman, propulsé au rang de star depuis son Nobel en 2008, rechigne-t-il à rejoindre l'équipe des conseillers d'Obama? Deux enquêtes bienveillantes, l'une journalistique, l'autre universitaire, dissipent en partie ce mystère, qui déprime depuis plus d'un an les aficionados du blog de l'économiste de Princeton.

Le New Yorker vient de consacrer un portrait kilométrique (62 000 signes) à Krugman, sa femme (Robin Wells) et ses deux chats (Albert Einstein et Doris Lessing). L'hebdo décrit la lente conversion de l'universitaire sérieux, incapable de différencier droite et gauche («Son monde ne se partageait pas entre gens de droite et gens de gauche, mais entre gens intelligents et gens stupides»), au conseiller politique informel qu'il est devenu. Parmi les expériences clé de la vie de Krugman, son passage éclair, à 27 ans, diplômé de Yale, parmi les conseillers d'un certain... Ronald Reagan. L'expérience le déprime et conduit à l'éloigner, à jamais, des sphères du pouvoir. «J'avais très peu conscience, à cette époque, des enjeux liés à la politique fiscale», avoue-t-il aujourd'hui comme pour s'excuser de cette ligne hasardeuse sur un CV par ailleurs impeccable.
Jusqu'à la fin des années 90, Krugman pense, dans les pas du saint-patron monétariste Friedman, qu'une politique monétaire adéquate, bien plus qu'une utilisation stratégique des dépenses publiques, permet d'éviter les récessions. On est encore très loin des accents keynésiens qui feront son succès pendant la crise des «subprime»... Il faut attendre la campagne républicaine, en 2000, pour qu'il choisisse son camp, et bascule dans l'arène politique. Sous l'influence de sa femme, qui l'incite à se radicaliser, il deviendra, dans les colonnes du New York Times, l'infatigable opposant numéro un à la Maison blanche, durant les deux mandats républicains (invasion de l'Afghanistan, creusement des inégalités, politique fiscale, etc).
En 2008, l'auteur de La mondialisation n'est pas coupable soutient John Edwards aux primaires démocrates, le plus à gauche à ses yeux. Quand Edwards quitte la course, il se rabat sur Hillary Clinton. Et ne se résigne à soutenir Obama face à John McCain que dans la dernière ligne droite. «Il n'a jamais supporté ce discours plein de bonnes intentions d'Obama sur l'espoir, le dialogue et la réconciliation», tranche l'hebdo. Il n'a jamais approuvé non plus les déclarations de l'actuel président, selon lesquelles les difficultés des Etats-Unis découlaient avant tout des combats de coq partisans. Après avoir soutenu le projet de réforme de la santé, en vain, Krugman est dépité: «Je suis à deux doigts de décourager d'Obama.»
Accepterait-il de remplacer Larry Summers, le conseiller économique en chef (clintonien) à la Maison Blanche, de plus en plus critiqué? De jouer le joker de luxe pour Obama, pour réconcilier le président avec sa frange la plus à gauche? Non. Ce n'est pas son truc, à Paul. «Cela ne l'intéresse pas, il ne veut pas tomber là-dedans», assure sa femme. «Là-dedans», c'est-à-dire ce monde politique où il faut accepter, par moment, des raccourcis simplificateurs et des lectures biaisées du réel. Où il faut parfois travailler avec des gens qui ne connaissent pas grand chose à l'économie. Le statut de «conseiller informel» lui suffit. Il sait que Peter Orszag, l'une des têtes pensantes du clan Obama, lit son blog tous les jours. Summers l'appelle par téléphone environ une fois par mois.
Pour le reste, l'article décrit un Krugman obsédé par les bêtes sauvages (renard, héron, etc), fan depuis sa jeunesse de science-fiction (Fondation d'Asimov), et amoureux des jeux de mots et des déguisements. Il a notamment organisé une soirée Halloween, avec un thème imparable: des economic topics. Où des invités sont venus en tigres asiatiques, d'autres en «hedge funds» ou en Capital. L'enquête, frustrante, ne dit pas en quoi Krugman s'était déguisé.

 

A ceux qui chercheraient à en savoir plus sur la pensée du gourou, on conseillera de se rabattre sur un livre, en français celui-là, tentative de vulgarisation des travaux du Nobel (Paul Krugman, un économiste engagé, aux Presses universitaires de Grenoble, 2009, 16 euros). Une synthèse solide mais un tout petit peu prévisible, de ce défenseur d'un «libre-échange nuancé», articulée autour de quelques apports décisifs de Krugman (la «nouvelle théorie du commerce international» en écho aux travaux de Ricardo, ses écrits passionnants sur la spécialisation industrielle par région, où il identifie une part d'aléatoire, etc) et de ses prises de position dans le débat public américain. «Interventionniste sur le marché intérieur et libre-échangiste sur le marché international, il est économiquement smitho-ricardien et politiquement keynésien», résume l'auteur, Steven Coissard, enseignant chercheur à l'Idrac à Lyon. D'après lui, depuis dix ans, «Paul Krugman semble moins motivé par la recherche économique pure que par la volonté de participer 'raisonnablement' à la vie politique». «Raisonnablement»: surtout pas à Washington, donc.

Tous les commentaires

Je reste sur ma fin pour votre article parce que l'analyse de la réalité économique des US est une chose et la réalité des US, une autre. Que Krugman soit un conseiller d"Obama, un stimulant pour ses lecteurs ou un analystes de la situation américaine, il reste que la réalité des Lobbyistes, leur poids en politique, en économie, est très très lourd. Si lourd que ça écrase les US dans leur désir de réformes. Kurgman ne changera strictement rien. Il n'est d'ailleurs qu'une poussière face aux CEO (Chief Executive Officer) véritables gangsters/guerriers de la réalité politico-économico-sociologique financière (pouf) de ce grand pays. Ensuite vous ajoutez les actionnaires et Krugman devient une petite olive dans leur Martini. Pas plus qu'Oboma, Krugman ne pourra rien même si ses analyses sont par ailleurs fort pertinentes. Aux US, nous pouvons nous exprimer, dire ce que l'on pense, faire des analyses pointues, faire des films sur la question etc., avoir même une presse "alternative" mais si vous devez agir pour bouleverser le système, c'est NIET.

«Paul Krugman semble moins motivé par la recherche économique pure que par la volonté de participer 'raisonnablement' à la vie politique». «Raisonnablement»: surtout pas à Washington, donc. " Même ailleurs. Participer "raisonnablement" à la vie politique à Washington est assez juste d'une certaine façon puisque même Obama et son équipe, à défaut, ne peut que gouverner "raisonnablement". Le drame du Healthcare éclaire très bien les données du problème. La loi de la jungle est plus forte que les lois économiques tout en sachant que l'Amérique vit comme une troupe militaire. En économie la ressemblance, dans sa pratique, avec l'organisation militaire est frappante. Dans mes discussions avec des lobbyistes et des CEO, c'est frappant. McDonald est très militarisé dans son fonctionnement. Alors Krugman c'est cool mais...

Il me semble très difficile que quelque chose puisse changer aux niveaux des comportements des lobbystes aux USA. Personne est capable de les contraindre . Mais c'est bon que des gens comme Krugman et d'autres puissent exister.

Je comprends que Krugman ne puisse pas vouloir participer en tant qu'acteur chez Obama car il sait qu'il ne pourra rien faire en face de la ferocité des lobbystes de ce pays.

Oui, je suis d'accord avec vous: les «fondamentaux» américains pèsent bien plus lourd que Krugman. Mais il existe aussi des moments critiques, durant la première année du mandat Obama, pendant lesquels le président a été mal conseillé/mal entouré. Je pense en particulier au match Summers/Romer sur le montant du plan de relance (plus ou moins mille milliards de dollars? Summers l'a emporté, alors que Romer militait pour un plan plus ambitieux, comme Krugman d'ailleurs, et aujourd'hui, on débat d'un 2e plan de relance...).

Par ailleurs, sur la réforme de la santé, Krugman est très critique de la façon dont Obama s'y prend, et notamment de sa stratégie face aux lobbies.

Concernant la "férocité" du système américain (lobbies, Congrès récalcitrant, etc), je renvoie à l'article de Thomas Cantaloube, début février, dans la partie Journal: Cinq raisons pour lesquelles le président américain peine à réformer.

A suivre. L.

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