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Derb Moulay Chrif ou quand j’avais touché le fond du désespoir (4/8): -extrait du Courbis-

Pendant ces premiers jours, les soirs, des fois j’étais aussi assailli d’hallucinations auditives. J’entendais à travers la fenêtre de ma cellule un bruit continu sous forme d’un vrombissement qui vibrait dans mes oreilles. J’essayais de discerner le sens de ces échos qui retentissaient fort dans mes tampons. Je ne distinguais que des slogans scandés par des jeunes qui demandaient notre libération, exactement comme nous le faisions au cours de nos manifestations dans les ruelles de la médina de Rabat ou au marché populaire du quartier Yaakoub El Mansour, à chaque fois qu’un étudiant était arrêté par la police. Ces manifestations ne devaient pas se dérouler très loin d’ici, pensais-je ? Des fois je recevais l’écho clair et net :

« Oulad chaab lmakhtoufin, homa fin homa fin ?» : les fils du peule enlevés où sont ils ? où sont-ils ?

« Khaouana fi Alkoussour, monadilin fi soujoun » : les traîtres dans les palais, les militants dans les prisons.

Je faisais d’autres hallucinations auditives par la suite, elles étaient souvent passagères et liées à l’état mental où je me trouvais. Je me rappelle aussi que durant toute ma captivité, il m’arrivait souvent de prendre des sensations visuelles ou auditives réelles pour des hallucinations. Je vivais dans un espace clos et absurde où il était fréquent de perdre contact avec la réalité et en avoir une perception erronée. J’avais l’impression d’assister à un film d’horreur ou de vivre dans un conte démoniaque.

Le lendemain matin je me retrouvais de nouveau plongé dans le même combat. J’étais accablé en pensant que tout allait recommencer de nouveau et de plus pire encore.

Je réfléchissais alors à ce que je pouvais faire pour m’en sortir. Je ne pouvais pas me plaindre en me confiant à un proche, je ne pouvais pas faire le moindre geste. Je me retrouvais isolé et seul, face à moi-même. C’est ce qui peut arriver de pire à un homme dans la vie. C’était insupportable. J’étais là coincé au fond de ma cellule. Comment parvenir à m’enfuir et à m’éloigner de cet enfer ? Je cherchais désespérément à trouver une bouée de sauvetage et de m’y accrocher de toutes mes forces. La seule et unique possibilité qui se présentait à moi était la pensée et les rêves. Je ne connaissais aucune autre issue possible.

 

C’était pendant ces premières longues journées d’août, au moment où je devais être quelque part avec les miens ou en Europe à croquer la vie, je me retrouvais toujours condamné au même silence et plongé dans la même obscurité, avec l’impression que ma vie s’éternisait déjà dans la solitude et la misère.

Mon combat pour rompre mon isolement, chasser mes fantasmes et lutter contre mes craintes, consistait dans un premier temps à tenter de maintenir des relations fictives avec le monde extérieur et notamment faire appel aux images des êtres qui m’étaient les plus chers.

Mes premières pensées étaient pour ma mère. Je devinais l’ampleur de son drame et de sa douleur à perdre l’enfant qu’elle aimait le plus. Je me la revoyais tous les jours entrain de prier pour que je lui revienne sain et sauf. Je me la revoyais aussi entrain d’engueuler mon père pour qu’il se secoue, pour qu’il aille voir ses connaissances et pour aller chercher de mes nouvelles. Le souvenir de ma mère me tenait compagnie et me donnait la force de résister pour survivre.

Souvent mes pensées allaient aussi vers Soumaya. Elle me manquait. Je me demandais où pouvait-elle bien être en ces moments ? Qu’allait-elle devenir sans moi ? J’avais peur pour elle. Je l’imaginais à Rabat à l’université réfugiée dans sa sobriété et sa timidité habituelles évitant le harcèlement des questions des camarades sur moi. Quand je pensais à elle, ce qui me tourmentait le plus c’était cette rupture tragique de nos relations sur le bord de la plage au camping cinq. En repassant mentalement les images de cette dernière rencontre, je me sentais coupable. J’étais déchiré de savoir si ce n’était pas une bonne chose que d’avoir pris cette décision ? Cette question n’avait pas cessé de me tourmenter jusqu’au jour de ma libération. J’avais dû me la poser et reposer des milliers de fois. J’étais comme un fou. Je me reprochais, de lui avoir fait du mal, d’avoir été avec elle sans pitié, insensible et détaché. Je remémorisais les derniers mots que je lui avais dit. Je le regrettais désespérément. Il m’arrivait même de douter de les avoir réellement prononcés.

Mais rien que le souvenir de son visage rayonnant d’amour et de tendresse avec la possibilité certaine de la retrouver après ma libération, me donnait de l’espoir et arrivait à éclairer les moments les plus sombres de ma détention. Je la sentais souvent toute proche de moi, entrain de me parler, de me pardonner et d’apaiser mes souffrances. Le fait de penser, que même séparé d’elle par des centaines de kilomètres, je pouvais toujours compter sur elle, me rassurait. Je n’avais pas cessé de l’aimer. Je tenais à elle et je gardais l’espoir de la retrouver un jour.

 

A suivre

 

 

Note: extrait publié à l'occasion de la journée du 8 mars en hommage à la femme marocaine

 

Tous les commentaires

Un premier message adressé par ma belle-sœur Oumama il y à quelques instants Mer 10 Mars 2010, 22 h 58 min 08 s De :oumama akhrif <aakhrif_16@hotmail.com>

À :m'hamed lachkar dlachkar2002@yahoo.fr Cher M'hamed
Après cette rupture entre Soumaya et toi au camping 5, on y est resté encore quelques jours puis on est remonté à Tétouan pour commencer à préparer la deuxième session et ce n'est qu'à ce moment que Zoubeida est venu nous annoncer la nouvelle de ton arrestation ,dès qu'elle est partie on est resté muettes ,Soumaya avait une expression bizarre et moi je ne savais plus comment la consoler ,tout d'un coup ma mère qui rentrait d'une course a regardé Soumaya et elle lui a dit:"qu'est ce que tu as? tu as une tête d'une femme dont on vient de mettre son mari en prison" c'est incroyable

Chère Oumama, Merci encore une fois de m’accompagner et de me compléter dans mon récit. Tu m’apprends des choses à chaque fois. Tu restes peut-être la seule contemporaine de ces événements terribles à oser en parler avec cette spontanéité naturelle qui est la tienne. Je t’embrasse.  

Voici le message que je viens de recevoir de mon ami Aziz Tribak , ancien camarade et ancien détenu politique ( condamné à 30 ans dont il a purgé 11 ans à la prison de Kénitra). Il vient de publier un très beau livre autobiographique « Ilal Amam, autopsie d’un calvaire » où il dissèque sans complaisance l’expérience politique et humaine (très riche et passionnée ) de l’extrême gauche marocaine qui a été balayée par une répression sauvage et aveugle.  

 

 

 

Jeu 11 Mars 2010, 10 h 24 min 31 s De Abdelaziz Tribak <aziztribak@hotmail.com> À : lachkar <dlachkar2002@yahoo.fr>  

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Cher Mhamed,
J'ai lu ta dernière "livraison", et cela m'a remis à plus de 30 ans en arrière! Je me rappelle de cette journée de fin d'été 1973, comme si c'était d'hier. Revenu à Rabat passer l'unique session des examens (la Fac des Lettres ayant été fermée suite aux grèves du début d'année en protestation contre l'interdiction de l'UNEM), Soumaya est venue me voir. Ensemble, nous formions auparavant un groupe sympa d'amis/militants (Soumaya, Oumama, Toi, Zoubeida et quelques autres,...). Soumaya, majestueuse de calme et de pondération, malgré son jeune âge, à l'époque, est venue me poser des questions concernant ta situation. J'ai vite compris que vous formiez un couple (chose que je n'avais pas pu remarquer avant, car ma tête était à autre chose). Jamais je n'ai vu Soumaya aussi inquiète et sa tendresse (envers toi en l'occurrence), mêlée de tristesse, m'a profondément touchée. Je me rappelle l'avoir raccompagnée jusqu'au portail de l'hôtel, à Bab el Had, où elle logeait avec sa soeur Oumama. J'essayais de la rassurer en lui racontant n'importe quoi (dont je ne me souviens plus). Mais, l'image de Soumaya a grandi chez moi depuis cette époque. Elle si calme et posée, et toi tout feu tout flamme, avec un sacré caractère! Là, j'ai compris la chance que tu avais. Soumaya aurait pu se débiner et "aller voir ailleurs", elle était jeune avec un avenir à gérer, et tu étais "un disparu" sans aucune certitude de refaire surface, du moins à une date déterminée. Mais Soumaya a résisté et est restée. Presque 40 ans après vous êtes toujours là à écrire votre belle histoire avec force enfants et petits enfants et plus que des pensées pour les démunis... Soumaya méritait cet hommage, assurément. Avec mes amitiés.
Aziz

Cher Aziz,

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Merci pour ton témoignage émouvant. Il complète parfaitement mon récit exactement comme c’était hier avec le message d’Oumama. Comme tu le sais toi aussi Soumaya aime la discrétion et parle très peu d’elle. Elle m’a très peu raconté ce qu’elle a vécu après mon arrestation Ce sont tes témoignages comme les vôtres, réconfortants et sincères qui peuvent la compenser pour tout ce qu’elle a enduré à cause de moi sans jamais se plaindre. Tu as raison : j’ai eu beaucoup de chance de l’avoir connue et surtout de l’avoir retrouvée quand j’étais libéré. C’est grâce à son soutien que j’ai pu remonter la pente sans trop de difficultés. J’en parle avec beaucoup de fierté dans la fin du livre. Aujourd’hui elle est comblée de bonheur par l’arrivée d’un deuxième petit-fils. Notre fille Dr Dalale vient de donner naissance avant-hier à un deuxième enfant.

Bien à toi.

Mhamed

Voici le message que j'ai reçu hier tard dans la nuit de la part de Mme Loubna Bekkali.

 

 

De Bekkali Loubna <loubnabekkali@yahoo.fr> À : Mhamed Lachkar <dlachkar2002@yahoo.fr> Lun 15 mars 2010, 22 h 58 min 23 s , ,

Bonsoir Mhamed

J'ai du retard dans la lecture de tes récits pour des raison professionnelles, je viens de lire la 3/8, j'avoue que je n'ai pas compris pourquoi tes crises d'angoisse survenaient précisément vers le coup de 10 heurs pas avant ni après, alors que les moments les plus difficiles devaient être la nuit ou le manque de sommeil et les interrogatoires rendaient les choses plus difficiles . Enfin, je pense que le fait de revivre ces moments en les décrivant même après des années n'est pas facile, bonne continuation et bon courage , L.Bekkali 

Chère Loubna


Je suis heureux que de tu viens de réapparaitre de nouveau et de m'envoyer ton commentaire. Je pensais que toi aussi tu en as assez d'avaler mon récit à petites gorgées de deux à trois pages par semaine. Beaucoup d'amis m'ont contacté pour me dire qu'ils en avaient assez eux aussi et qu'ils étaient pressé de lire le livre d'un seul trait.
Pour te dire toute la vérité, je viens juste de clore l'écriture de la totalité de l'ouvrage qui va faire un peu plus de deux cents pages. Je suis entrain d'apporter les dernières corrections avant de le mettre entrain les mains des éditeurs. Donc en principe il faut compter jusqu'à trois mois pour que le livre soit entre tes mains. Tu seras parmi les premières à le lire. J'espère bien. Et c'est en lisant le livre jusqu'à sa fin que tu vas comprendre beaucoup de choses.


Avec toutes mes amitiès

 

Mhamed Lachkar

Loubna a envoyé sa réponse à ma réponse immédiatement et dont voicie le contenu:

 

 

De Bekkali Loubna <loubnabekkali@yahoo.fr> À : Mhamed Lachkar <dlachkar2002@yahoo.fr> Lun 15 mars 2010, 23 h 38 min 28s,

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Je viens de terminer la dernière partie, tu sais j'ai compris une chose c'est qu'un homme a toujours besoin de l'amour d'une femme pour s'en sortir, et une femme a besoin de l'amour, de la présence et du soutien d'un homme pour aller de l'avant,que le bon Dieu te garde ta Soumaya qui a toujours été ine grande dame tu l'embrasse pour moi et dis lui que je serais contente de la revoir,. Félicitation a vous deux pour le bébé de Dalale.,

L.Bekkali  

Merci Loubna, à très bientôt.

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