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LA MALEDICTION -première partie-

Lundi 6 août 1973 

Le bruit des clés glissées dans la serrure et l’ouverture de la porte de mon cachot m’avaient fait réveillés en sursaut. Je ne savais  pas  combien j’avais  dormi, j’étais exténué. Il devait être quatre heures du  matin, il faisait encore noir. J’ouvris les yeux et regardai avec peur le policier qui me demandait de me relever pour me placer les menottes aux poignets et m’accompagner aux WC. Je me sentais totalement épuisé. Mais je pouvais quand même faire quelques pas tout seul. Mon corps  allait enfin obéir à mes ordres.

 De retour dans ma cellule, je remarquai que j’étais seul, les deux personnes qui étaient là la nuit à mon arrivée n’y étaient plus. J’essayais de me rappeler ce qui s’était  passé la nuit mais je n’avais même pas la force d’y penser. J’avais la tête ailleurs. On me donna un verre de thé, un morceau de pain et du fromage. Je n’avais pas faim, je m’étais  contenté de boire le thé. 

                                 

Quelques minutes après et tandis que je réfléchissais, le même policier vint me chercher.  On m’avait  remis ma valise noire, mon sac et le reste de  mes affaires personnelles : lunettes, montre, ceinture et argent.

J’attendais dans le grand hall qui était vide. A un moment je croyais que j’allais être relâché. Quelques minutes après, étaient  arrivés les officiers Fettah et Kacem. Le premier m’avait approché pour m’expliquer gentiment qu’on allait m’amener à Casablanca via Tétouan. Il m’invita ensuite à remonter dans la jeep qui nous attendait devant la porte du commissariat. Je m’installai à l’arrière de la jeep sur la banquette gauche.    

Le chauffeur Brahim, sans m’adresser la parole, sauta derrière  le volant de sa jeep et s’était mit à avaler les kilomètres avec son arrogance habituelle.

A la sortie de la ville, en me retournant derrière, je vis ma ville natale s’éloigner de moi. Je venais d’être arraché des miens par la force et par la violence. Sans avoir eu le temps de les voir et de partager avec eux la joie  de ma réussite à mes examens ne se risque que pour quelques secondes.  Tous mes efforts, tous les espoirs des mes parents  étaient balayés  d’un coup de main par le vent de la haine et de la bêtise. Quelque chose me dit qu’une page de ma vie, celle de mon enfance et de ma jeunesse venait d’être tournée et que mon sort  allait ballotter  dans un tourbillon incertain.

Arrivée à hauteur du croisement de Ait Kemra, la Jeep a viré à droite pour prendre la direction de Bni Boufrah pour rejoindre plus tard la route nationale au niveau de Bab Dabiat à quelques kilomètres plus loin de Targuiste. J’avais compris que ce détour m’évitait de repasser à nouveau par  Targuiste et par la maison de ma sœur Zohra.

Tout le long du voyage j’avais essayé de me rappeler ce qui s’était passé réellement hier. Au début j’avais eu du mal à centrer mes idées. J’essayais surtout de me remémorer les aveux que j’avais du faire sous l’effet de la torture. J’avais jugé complètement exagéré et injustifié leur acharnement dans la recherche des armes Etait-il possible qu’ils me soupçonnaient réellement de cacher des armes ? Je trouvais ça insensé et ridicule ! 

Nous avions quitté Alhoceima depuis plus de deux heures. Il était environ sept heures du matin quand l’odeur de gaz que dégageait le tube à échappement de la vieille Land Rover commençait à m’asphyxier depuis un moment. Le vrombissement  assourdissant de son moteur me fit comprendre que nous venions d’entamer l’ascension  des montagnes. La route allait devenir tortueuse et éprouvante : la pente devenait de plus ascendante et les virages de plus en plus nombreux et aigus. Malgré ça, le chauffeur continuait à accélérer et à prendre les virages avec une insolence démesurée. Les pneus de la jeep glissaient sur l’asphalte et émettaient des  crissements assommants  Je me balançais sur ma banquette  Je m’y  tenais de toutes mes forces  de peur tomber.

J’étais obligé de  sortir  de ma torpeur  et à ouvrir enfin mes yeux pour  voir ce qui se passait dehors.

Je devais bien me frotter les yeux pour voir où nous étions. Sans me rendre compte, nous avions déjà   dépassé le village de Ketama.   Nous étions entrain de  traverser  les  denses  forêts de cèdre  qui s’étendaient  sur les flans de la route à perte de vue et qui allaient couvrir  ces majestueux sommets   du Rif.  Les arbres dégageaient une intense odeur de fraîcheur et d’air pur  qui remplissait mes poumons. Je respirais avec allégresse. Je me réveillai définitivement de cette  somnolence  que je traînais depuis hier. 

L’ascension allait se poursuivre encore et la route allait s’envoler à plus de 2000 mètres d'altitude offrant une vue panoramique. Jamais par le passé je n’avais pu contempler avec autant d’admiration  ces paysages magnifiques, ces  ruisseaux et ces cascades qui  s’enchaînaient devant moi. Pourtant cette route, je l’avais faite plusieurs fois par le passé quand j’étais lycéen interne à Tétouan.  Mais je voyageais souvent la nuit pour dormir et éviter le mal de route. Le voyage était pénible et durait souvent plus de huit heures.

Cette fois-ci j’étais pris d’un drôle de sentiment. J’avais l’impression de découvrir cette nature merveilleuse et exceptionnelle pour la première fois. Mon regard allait s’accrocher encore longtemps à ces belles images qui s’éloignaient derrière moi. Au fond de moi-même je craignais  que j’étais peut être en train de les revoir pour la dernière fois. 

Après  Chefchaouen, la route  me semblait  se dérouler au ralenti.  Encore des virages, toujours des virages qui s’enchaînaient  et se ressemblaient. Je sentis un malaise. J’avais  la  nausée et  je voulais vomir.  J’aurai aimé que la jeep s’arrête un moment pour me laisser descendre souffler un petit moment. J’avais oublié que ça ne dépendait pas de moi. Je venais de prendre conscience à nouveau que je n’étais plus libre depuis vingt quatre heures. Mon sort était  entre les mains des autres. Les policiers étaient là devant moi à se parler et à se raconter leur vie. Ils m’ignoraient totalement. A aucun moment ils ne s’étaient inquiétés pour moi. J’étais contraint de me  conformer à cette situation contraignante. J’avais l’air d’un oiseau en cage ne pouvant s’envoler à l’air librement. Je m’effrayais à l’idée que cette privation risquait de durer encore longtemps. Je m’enfonçais à nouveau dans un chagrin profond et étouffant.

 

Je m’étais blotti sur ma banquette. Mais je continuais à vaciller par la nausée et le vertige. Je détournai mon regard de la route, fermai mes yeux  et posa ma tête sur ma main droite avec l’espoir de  soulager mon malaise. Rien à faire, je continuais à souffrir le martyre. Je tremblais dans ma solitude. Je maudis  le malheur  qui venait de me frapper. Je m’insurgeai dans le silence contre le sort qui venait de s’abattre sur moi.

  Vers le coup de onze heures, des maisons blanches  allaient surgir au loin  entre les montagnes. Nous nous approchions de Tétouan, la colombe blanche. Cette ville  que je détestais tant et que je venais de  quitter il y a à peine deux jours. A l’entrée de la ville, la jeep passa juste à côté du lycée Jaber Ibn Hayan et de son internat où j’avais passé les plus dures  années de ma jeunesse. Trois années où j’étais soumis à un régime quasi militaire sous la dictature d’un surveillant général sans pitié que nous appelions Django. Les souvenirs de cette époque me revenaient. Mais c’était plutôt l’image de Soumaya qui m’envahit.  Elle devait  être toujours au camping 5 pas très loin d’ici. Je songeai à elle  avec son beau visage si doux, si souriant. Je l’avais quittée il y a juste trois jours avec l’idée de l’oublier pour toujours et  ne plus revenir dans cette ville maudite. Je croyais avoir été ferme dans ma décision. Tout à coup j’eus  le sentiment  que ce qui m’attachait à elle était plus fort que moi et qu’il était clair qu’un lien  s’était formé entre nous.  Un lien  solide qui n’allait pas se dissoudre comme ça, par un coup de tête. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.  En l’espace  de deux jours j’allais subir les foudres du mal et m’attirer cette  malédiction : perdre ce que j’avais de plus cher : ma liberté et ma bien aimée.

                                                                                                                                                             

                                                                                                                                          A suivre 

 

 

PS: extrait du livre "Le Courbis: témoignage sur les années de plomb au Maroc" posté sur médiapart à l'occasion de la journée internationale des droits de l'homme

 

 

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