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Accusé d'être né dans le Rif (3/4)
J'étais persuadé d'avoir été cohérent, d'avoir dit vrai. Je venais d'avoir passé l'épreuve de l'oral haut la main. Apparemment mon auditoire me semblait satisfait de ma présentation et de mes arguments. En tout cas c'était ce que je pensais. Après la peur et l'incertitude, avaient succédé dans mon âme tranquillité et confiance. Rien désormais ne pouvait altérer ma conviction profonde que la police n'avait rien à me reprocher. Certes j'avais jugé nécessaire de dissimuler une partie de la vérité ; mais mon récit ne contredisait pas les déclarations de Touha. La situation était donc sous mon contrôle, me semblait-il. J'envisageais les suites sans troubles.
Soudain le Chef, le visage sérieux, me scruta d'un œil soupçonneux, avant de m'interrompre sèchement :
-Bravo, tu as argumenté tes aveux de façon rationnelle et cohérente, comme vous avez l'habitude de le faire, vous les marxistes dans vos assemblées générales et dans les réunions secrètes de vos cellules. Ton baratin gardes-le pour toi. Mais ce n'est pas ce qui nous intéresse. Ce n'est pas cette vérité que nous voulons entendre. Ce que nous voulons que tu nous dises : pourquoi est ce que vous recrute autant d'étudiants rifains frontistes ? Quels sont vos objectifs réels ? Nous savons que vous constituez un groupe à part au sein du « Front » dont tu es l'éminence grise inconnue ? Que toi et tes camarades rifains vous êtes le fer de lance dans les affrontements avec la police lors des manifestations ? Que vous aviez semé la terreur et la violence à l'université contre les étudiants Ittihadis (1) que vous aviez chassé de toutes les facultés. Ce que nous voulons que tu nous dises enfin c'est quelle est la main du Dr Khattabi dans tout cela ? Travaillez-vous pour son compte ? Aviez vous des relations avec lui ? Touha vous a-t-il proposé de prendre contact avec le Dr Khattabi ? Touha était-il le maillon de la chaîne entre votre groupe et le Dr Khattabi. En fait ce qui nous intéresse aujourd'hui, et c'est pourquoi tu es là, c'est l'affaire Dr Khattabi et le Rif. Le reste : le « Front », les étudiants marxistes, tout ça on s'en fout pour le moment, tout est sous contrôle.
Le Chef s'arrêta là en affichant un sourire pâle, de toute évidence conscient que son histoire sur le Dr Khattabi me paraissait farfelue. Il continua d'un air menaçant :
-Et pas de réponses évasives cette fois, je veux des détails. C'est clair ?
J'étais soulagé parce que je n'avais rien à craindre de ce côté-là. Je respirais profondément pour reprendre mon souffle, mais je n'arrivais pas à parler, quelque chose me retenait. Plutôt, je n'avais pas envie de me presser à répondre. Je n'avais plus rien à perdre, nul besoin de se hâter donc, me disais-je, avant de reprendre calmement :
-Avant-hier hier j'étais torturé à mort au commissariat d'Alhoceima pour faire des aveux au sujet d'éventuelles relations avec le Dr Khattabi. Je n'avais pas compris ce que j'étais censé avouer et la torture s'était poursuivie donc jusqu'à mon évanouissement pour rien. Je tiens donc à confirmer ce que je leur avais déclaré labàs : je n'ai jamais connu ce monsieur, je n'en avais jamais entendu parler avant le procès de Kénitra (2) que j'avais suivi comme tout le monde à travers les journaux.
Je marquai encore une pause pour respirer, le Chef me fixa aimablement et son visage venu de prendre son expression malicieuse du début. Il hocha sa tête et me demanda de continuer. Je repris :
-En ce qui concerne Touha, je vous ai dit quelle était ma relation avec lui et ce que j'en pense. Pour le reste je reconnais que j'étais un militant de de l'UNEM avant sa dissolution. Je viens de vous dire la stricte vérité. Je peux prouver toutes mes affirmations.
Je me sentis soudain fatigué, abattu et incapable de continuer. Je marquai une petite pause de nouveau. Le chef jeta un coup d'œil sur ses collaborateurs. Un officier aux lunettes opaques, de la bande des gentilles, me fit une grimace avant de s'adresser à moi :
-Nous sommes désolés de te faire parler autant, nous savons que tu n'as pas dormi et mangé depuis quelques jours. On va s'arrêter là pour le moment mais nous comptons sur toi pour nous résumer tes déclarations sur un document écrit. Va te reposer et manger un peu, tu en as besoin.
Il me remit des feuilles blanches et un stylo. Avant de me mettre debout pour sortir du bureau, un officier de la bande des méchants, dont l'hostilité était palpable dés le début, me tança d'un regard de loup menaçant, avant de crier d'un ton aigu et fébrile :
-On n'a pas oublié que vous êtes Rifains, et que vous cherchez à vous venger. Vous vous tromper, par vos agissements infantiles vous ne faites que soulever des tempêtes dans un verre d'eau.
Il s'arrêta un moment, jeta un coup d'œil sur la grande carte du Maroc qui était affichée au mur derrière lui, pointa de son index sur la ville d'Alhoceima, puis se retourna vers moi avec le même regard hostile, comme s'il allait me bondir au visage comme un monstre :
-Ce petit point du Maroc, ce petit grain de sable qui depuis toujours veut enrayer la machine d'un pays en marche, nous sommes capables de le rayer de la carte. A bon entendeur salut, termina t-il l'air amusé et cynique.
Je sentis ces paroles comme une véritable humiliation. Le flic venait de m'offenser. Je ne pouvais pas l'avaler sans réagir. Je me mordis la lèvre inférieure. J'hésitais entre la nécessité de faire semblant de rester indifférent et une volonté incontrôlable de réagir. Je n'étais pas bête au point de tomber aussi facilement dans le piège qu'il me tendait.
Je tenais à rester serein pour ne pas répondre à la provocation. J'avais compris qu'il essayait de m'attirer dans une discussion où j'allais me démasquer finalement. Mais c'était plus fort que moi. C'était mon tord, un tord inné, qui me colle encore aujourd'hui et depuis toujours. Je ruminais au fond de moi-même : que peuvent ils me faire de plus de ce que j'ai déjà subit à Alhoceima ? Sans mâcher mes mots, je lui répondis calmement :
-Ce n'est pas en ignorant la réalité dans la région et en arrêtant des innocents comme moi, que vous aurez des chances de régler le problème du Rif.
Mon obstination à lui répondre le rendit nerveux. Il piqua une grande colère. J'avais le sentiment qu'il voulait se jeter sur moi. Dans un geste désespéré, il cria en fronçant ses sourcils:
-Alors vous reconnaissez être contre la monarchie ?
Je ne m'étonnai pas de la réplique de l'officier. Comme d'habitude il cherchait à me faire dire ce que la police a l'intention de m'entendre dire. Il doit y avoir encore une arrière- pensée me demandai-je ?
Je savais que la question du binôme Monarchie/Rif (3) les obsédait et qu'ils n'allaient pas tarder à l'évoquer. Ils simplifiaient cette équation de façon réductrice : j'étais rifain et par définition un opposant potentiel au régime de Hassan II.
En réalité et au fond de moi-même j'en avais marre de toute cette maudite histoire qui avait empoisonné ma vie et celle de toute ma famille depuis mon enfance. J'avais réglé mon compte avec cette question depuis longtemps : j'étais un anti-régionaliste, un anti-séparatiste, j'étais citoyen du monde et militant internationaliste. D'ailleurs cette conviction j'y tiens encore aujourd'hui.
A suivre
Notes :
(1)Etudiants appartenant au parti de l'UNFP (socialiste)
(2) Procès de Kénitra de l'été 1973 où le Dr Khattabi était jugé avec une partie de la direction de l'UNFP ( dont l'actuel ministre d'état El Yazghi) et des militants qui avaient déclenché les événements armés de mars 1973 ( voir le livre de Mehdi Bennouna : Héros sans gloire). Le Dr Khattabi bien qu'acquitté par le tribunal allait être enlevé par la police juste après l'annonce du verdict. Plus tard, vers le mois d'octobre, il s'était retrouvé avec nous au Derb Moulay Cherif ( voir la suite de mon récit : chapitre consacré à mon séjour dans ce centre de détention secrète).
(3)L'histoire des relations entre la monarchie et le Rif a été entachée d'événements conflictuels permanents dont on peut rappeler les plus importants :
- La proclamation de la République dans le Rif par Abdelkarim El Khattabi en 1921,
-La rébellion du Rif en 1958/59 matée dans le sang par Hassan II lui-même (à l'époque prince héritier) et par le général Oufkir.
-Les têtes pensantes des deux tentatives de putsch militaire contre Hassan II en 1971 et 1972 étaient dans leur majorité des militaires rifains.
-La répression de la révolte des élèves en 1984 qui avait fait plusieurs morts.


Tous les commentaires
Difficile de commenter un tel récit. Juste vous dire que je le suis, épisode après épisode.
Merci Anne Guérin-Castell. J’espère ne pas vous décevoir, je fais de mon mieux pour le terminer aussitôt que possible pour ne pas vous laisser trop attendre.
Bien à vous.
Un premier message envoyé ce soir par ma belle fille Iman
Jeu 21 Janvier 2010, 20 h 12 min 56 s
De : imane moussaoui rahhali imanemoussaoui@gmail.com
A : dlachkar2002@yahoo.fr
Bonsoir,
J'ai lu la dernière partie et comme toujours je reste sur ma faim.
Je viens de recevoir à l'instant un mail de mon cher ami et collégue D qui préfére garder l'anonumat pour des raisons personnelles:
salut cher ami
excuse mon retard, j'ai lu la suite de votre récit. toujours, le plein d'émotions.
C'est une relecture du passé, qui relève les incompréhensions d'une époque où tout autre engagement était considéré comme une menace, en plus venant du Rif (vu son passé rebelle) même les petites choses prennent une dimension plus amplifiée. votre épreuve s'inscrit dans la continuité de cet héritage, et l'introduction de ces références au passé de toute la région et au contexte de l'époque(communisme- libéralisme) rend le récit plus accessible et plus palpable, sans pour autant être justifiées.
En attente du reste, bon courage.
Bonsoir cher ami,
Je sais que tu es trop pris par le travail à l'hopital.
Tes messages d'encouragement me rechauffent le coeur et me rassurent que mes extraits méritent d'être publiés et que mon temignage est suivi avec autant d'intérêt de ta part.
Bien à vous
Voici un message qui m'est parvenu de mon amie L. Bakkali De Bekkali Loubna <loubnabekkali@yahoo.fr> À : Mhamed Lachkar <dlachkar2002@yahoo.fr> Mar 26 Janvier 2010, 20 h 40 min 41 s Bonsoir Mhamed Accusé d'être né dans le Rif, beaucoup d'autres personnes sont accusées de naître, ou d'appartenir à des régions qui dérangent de part leur passé ou de leur histoire, on parle des nordistes des sudistes des amazighs des soussis des sahraoui des rifains des jeblis..... et la liste et vraiment longue, on a tendance des fois à oublier qu'on est juste des Marocain, des êtres humains qui vivent dans un monde qui est appelé à disparaître à n'importe quel moment, je pense Mhamed que ce régionalisme dont tu as souffert, et payé le prix et dont tu gardes les stigmates nous empoisonnera la vie encore pour longtemps, et comme il a été un handicap pour nous il le sera encore plus pour nos enfants et les générations futures. Merci encore une fois pour ces lignes
Merci Loubna pour ton message.
Cordialement