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Entretien avec Jérôme Ferrari, et son dernier roman "Là où j'ai laissé mon âme"

Madamedub: Votre précédent livre, « Un dieu, un animal » évoque le parcours d’un homme perdu, dans une guerre, et au delà dans un monde, violent. Quel fraternité concevez vous avec votre nouveau livre, « Là où j’ai laissé mon âme », qui parle d’un homme brisé par la guerre?
Jérôme Ferrari: Je ne remarque jamais immédiatement les similarités entre mes livres, sauf lorsque l’on m’en fait la remarque. Il est vrai que ces deux livres parlent de guerre, mais peut-être est ce inconscient….Le premier se voulait plus une quête mystique. Le second est d’avantage centré sur la question du problème moral.
Madamedub: Vous situez votre récit pendant la guerre d’Algérie. Pourtant on ne sort pas de cette villa isolée où se situe l’action.
Jérôme Ferrari: Cela correspond à deux choses. D’abord une réalité historique. La guerre d’Algérie était surtout une guerre de renseignements, l’ennemi se trouvait au coeur de la population, et beaucoup d’extorsion de renseignements se situaient dans ces lieux clos et renfermés où se pratiquait la torture.
Dans un second temps je voulais centrer le récit sur la rencontre entre le capitaine Degorce et Tahar le rebelle. Je ne voulais pas élargir à la question de la guerre d’Algérie en général, c’est pour cela que cette « intimité » était nécessaire.
Madamedub: Le héros, le capitaine Degorce, a connu bien des guerres et bien des épreuves, la seconde guerre mondiale, les camps de concentration, la défaite française en Indochine, et la guerre d’Algérie. Cette dernière était-elle selon vous plus violente que les autres? Quelle était la particularité de ce conflit?
Jérome Ferrari: Il n’y a pas de réalités générales sur les guerres. Mais les officiers parachutistes d’Alger ont connu une situation particulière, il s’agissait avant tout de mener une guerre de renseignent qui n’était pas leur vocation militaire. Ce sont des actions pour lesquelles ils n’avaient ni respect ni formation. Mais qu’ils faisaient quand même. De là le problème moral.
Madamedub: Est ce un problème moral typique de la guerre d’Algérie? On pense à l’Afghanisthan, à l’Irak…
Jérôme Ferrari: Oui, au début je ne voulais pas faire de rapprochement, mais c’est vrai, on ne se rend pas compte, tout cela nous paraît loin: les costumes changent mais les actions demeurent les mêmes. Il faut chercher des renseignements à tout prix, quelles qu’en soient les méthodes. Et dans ce cas là on présente un tel danger aux gens qu’ils sont prêt à tout accepter.
Mon point de départ, c’est la relation entre ces deux hommes de camps différents. Je ne veux pas parler de salauds, de types fondamentalement mauvais, cela ne m’intéresse pas. Ce qui est plus intéressant c’est que si beaucoup de gens acceptent la violence, c’est bien qu’à un moment elle leur apparaît comme étant la nécessité.
Madamedub: Vous êtes professeur de philososphie. La question de l’obéissance et de la violence a beaucoup préoccupé de nombreux penseurs, aux rangs des quels Hannah Arendt et sa célèbre retranscription du procès du nazi Eichmann. Peut-on faire un rapprochement entre la figure de ce nazi, qui était un homme simple et sans histoire avant d’entrer dans l’administration du Reich, et les personnages de « Là où j’ai laissé mon âme »?
Jérôme Ferrari: Oui cette histoire m’a toujours beaucoup intéressé. Il est étonnant de voir comme l’on se dédouane de la violence en parlant de phénomène « monstrueux » et exceptionnels. Hannah Arendt, en parlant de « banalité du mal » a été très mal reçue, car l’on préfère penser que le mal est quelque chose qui ne peut pas nous toucher. Mais si le mal se présentait à nous facilement il ne serait pas efficace. Dans « Le choix de Sophie » de W. Styron, le médecin qui lui demande de choisir entre ses deux enfants lui parle d’Auschwitz comme d’une immense grisaille, dans laquelle il ressent le besoin de faire un acte sadique, de faire quelque chose de clairement mal, tant les valeurs se perdaient là bas.
Je penses qu’il faut être toujours vigilant, car ce que nous dénonçons comme les crimes d’un passé lointain se reproduit encore aujourd’hui.
Madamedub: Quelles sont vos lectures, philosophiques et littéraires, de référence?
Jérôme Ferrari: Disons que pendant que je rédigeais ce livre, les ouvrages que je lisais et qui m’ont influencé sont « Vie et destin’ de Vassili Grossman, « Récits de la Kolyma » de Varlam Chamalov, et « le monde comme volonté et comme représentation » d’Arthur Schopenhauer.
Propos recueillis par Emma Breton
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Tous les commentaires
Bonsoir,
J'ai lu récemment Où j'ai laissé mon âme, qui m'est apparu de la première à la dernière page d'une puissance égale, et d'un grand classicisme. C'est un livre extraordinaire, qui amène une fois terminé, à rechercher d'autres livres de Jérôme Ferrari.
Il est très intéressant de voir que J. Ferrari cite comme lectures, en réponse à votre question, les livres de Vassili Grossmann et de Varlam Chalamov qui sont pour moi également des références majeures, ainsi que Schopenhauer.
Il se trouve que simultanément à Où j'ai laissé mon âme, j'avais engagé la lecture d'Essais sur le monde du crime de Varlam Chalamov (Arcades, Gallimard).
Dans mes propres réflexions sur la guerre et les guerres des hommes dont nous avons tant d'exemples actuels est venu se préciser le besoin de revenir à Svetlana Alexievitch, aux voix qui nous parviennent dans ses livres, et j'ai commencé La guerre n'a pas un visage de femme (J'ai lu).
Il me semble que ce dernier livre en particulier met à nu et au jour la violence humaine et la façon dont elle se replie dans les méandres de la mémoire, par le travail exceptionnel d'une femme cette fois-ci. Son propos constitue un contre-poids indispensable au récit masculin, et d'autant plus marquant que les voix féminines sont rejetées dans le silence et la soumission, dont elles se dégagent pour parler enfin.