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La chaine des vérités (1) : L'art délicat de la dialectique
Ce billet est le premier d'une nouvelle série, en quatre livraisons, dont l'objet est d'apporter quelques reflexions supplémentaires à propos de la recherche de la vérité et de la manière d'aboutir. Plus précisément, je vais m'efforcer de présenter quelque peu la méthode dialectique, et de clarifier grâce à elle la relation entre connaissance et vérité, les différents degrés de vérité et les différentes espèces de vérité. Et puisque quae sunt Caesaris, Caesari..., il est bon de noter que l'idée de traiter ces sujets m'a été suggérée à la lecture de certaines réflexions conjointes de Renard, Brocéliande et Marielle.
Le plan que nous suivrons sera donc le suivant :
1) L'art délicat de la dialectique
2) "La connaissance est possible"
3) Les degrés de vérité
4) Les espèces de vérité
1. L'art délicat de la dialectique
Dans un précédent billet, intitulé Logique et vérité, j'ai voulu montrer que la recherche reposait sur un principe fondamentale, le principe de non-contradiction, et que la logique devait être l'exigence première de tout philosophe et "chercheur".
A cette occasion, j'ai souligné le fait que cette exigence ne devait pas rester purement formelle, mais devait prendre en compte l'analyse du contenu même des concepts. Cependant, il peut y avoir encore quelque confusion à ce sujet, à cause de l'ambiguité du langage.
En effet, alors que "logique" renvoie à l'origine à l'art d'utiliser le logos de manière correcte ("technè logikè"), le terme en est venu finalement à signifier l'ensemble des règles que doit suivre un discours pour présenter une forme admissible dans le cadre d'un raisonnement. En employant donc le terme de "logique", je pouvais donner l'impression de renvoyer au sens ordinaire, ce qui n'était pas le cas.
La logique, entendue de manière générale comme "art d'utiliser le logos", se subdivise en fait en deux espèces : la logique au sens ordinaire (la logique formelle) et la dialectique.
Notons que le terme de dialectique a lui-même pris deux sens opposés : il peut servir à désigner une manière de persuasion, assez éloignée de la connaissance (c'est le sens hérité d'Aristote et repris par Kant) ou une méthode de clarification de la pensée afin de déterminer le vrai (c'est le sens platonicien, en partie repris par Hegel). Il serait fort long d'examiner les raisons de cette polysémie. Il suffira de savoir que c'est évidemment dans le dernier sens qu'il faut entendre ici le terme.
Il y a entre les deux aspects de la logique (logique formelle et dialectique) la même différence qu'il y a en médecine entre une palpation externe et une exploration chirurgicale.
La logique formelle examine la validité extérieure d'un discours - ce pourquoi elle s'en tient à la forme et peut être facilement schématisée en formules de type : "tout A est B, or B est C donc A est C" où l'on voit bien que seule l'articulation des propositions est prise en compte, et non pas leur contenu conceptuel. Un discours pourra donc paraître logique de ce point de vue extérieur dans pour être vrai pour autant.
La dialectique est une méthode par laquelle ce n'est pas seulement le discours qui est examiné, mais la pensée même qu'il sous-tend : il s'agit d'explorer les entrailles des concepts, précisément pour traquer non seulement les contradictions visibles mais aussi celles qui ne sont pas apparentes. C'est donc une méthode bien supérieure à la logique formelle, mais elle est aussi, pour cela, bien plus délicate à employer et à maitriser. S'il est possible de trouver des formes de discours universelles assez précises (comme celles du syllogisme), il est beaucoup moins évident de faire de même avec les contenus de pensée, forcément plus libre.
L'objet de ce billet n'est pas de faire l'explication complète de la dialectique : ce serait sans doute fastidieux et, il faut bien le dire, assez malaisé ; on apprend la dialectique en la voyant à l'oeuvre et en s'y efforcant ensuite.
Les règles à employer ne peuvent s'exprimer que de manière très générales, puisqu'elles doivent pouvoir s'appliquer à tous les cas, c.-à-d. à toutes les propositions de pensées, et qu'il n'y a rien de plus vaste.
Platon, à de nombreux endroits, nous parle de la pratique dialectique. Dans un dialogue, en particulier, il prend la peine d'en expliquer les principes généraux. Il ne le met d'ailleurs pas, cette fois-ci, dans la bouche de son maître, mais dans celle de Parménide qui explique au jeune Socrate comment il faut faire. Cela est assez significatif de l'importance de ce passage, puisque c'est presque le seul où Socrate, encore jeune, est réellement en position d'élève (il y en a encore un second, dans le Banquet, où il reçoit l'enseignement de Diotime de Mantinée).
A Socrate qui lui demande comment il doit s'exercer à la dialectique, après lui avoir rappelé qu'il a raison de ne pas s'en tenir à réfléchir sur les seules choses visibles, Parménide explique : "Mais il faut continuer et faire ceci encore. Il ne suffit pas d'examiner les conséquences qui, pour chaque prédicat [ou affirmation de quelque chose sur quelque chose], découlent de l'hypothèse 'si c'est...', mais il faut aussi, si tu veux t'entrainer à fond, faire, pour le même objet, l'hypothèse : 'si ce n'est pas...'." (Parménide, 136a, trad. de Luc Brisson légérement modifiée). Et, plus loins, il précise : "en un mot, donc, au sujet de tout ce que toujours tu poses par hypothèse 'être' ou 'ne pas être', ou recevoir une autre caractéristique, il faut examiner de la même façon les conséquences qui découlent pour ces choses elles-mêmes et pour chacune des autres choses, que tu auras choisie, en les considérant l'une après l'autre, puis, pour plusieurs, et pour toutes sans exception. Et, de nouveau, tu mettras les autres choses en relation avec elles-mêmes et avec le prédicat que tu auras choisi, que tu l'aies supposé être ou ne pas être, à supposé que tu aies l'intention de t'entrainer comme il faut et de discerner à coup sûr la vérité."
La promesse est alléchante, mais force est de constater que la généralité même de son propos le rend peu compréhensible. Et nous ne pouvons qu'acquiescer au jeune Socrate lorsqu'il dit son embarras : "Elle n'est pas, observa Socrate, d'un maniement facile la méthode que tu indiques, Parménide, et je ne la comprends pas très bien."
Alors, essayons de simplifier un peu. Que nous demande le Parménide de Platon? De prendre chaque concept et de l'examiner 'sous toutes les coutures' : de voir ce que chaque idée implique, ce qu'elle suppose et quelles sont les conséquences si elle correspond à une réalité - et de même, quelles sont les conséquences si cette idée n'est pas vraie. Il faut donc questionner les concepts pour en faire sortir tout le sens (ou le non-sens) en examinant sa relation interne (c.-à-d. sa relation en terme de signification) avec les autres concepts. C'est dans l'examen de cette relation que l'on peut montrer l'existence d'une contradiction interne à telle ou telle hypothèse.
Par l'interrogation à laquelle elle soumet la pensée, on peut donner à la dialectique deux fonctions : clarifiér l'expression de la pensée (et donc la pensée elle-même : ne pas confondre derrière des mots identiques ou ressemblants, des concepts différents, par ex.), et, ensuite, déterminer la cohérence ou l'incohérence de cette pensée.
Dans mon billet sur logique et vérité, j'ai indiqué que la seule manière de démontrer définitivement une vérité est de pouvoir montrer que toutes les autres éventualités sur le sujet sont impossibles, autrement dit qu'elles recèlent une contradiction.
C'est évidemment le rôle de la dialectique de le faire : prendre l'hypothèse A, l'examiner en détail pour voir ce qu'elle implique. Puis prendre l'hypothèse contraire (non-A), et faire de même. Si l'analyse est suffisamment bien menée - ce qui peut être difficile, voire impraticable, en fonction des sujets abordés - il arrive que l'on démontre ainsi l'absurdité (c.-à-d. l'impossibilité rationnelle) de l'une ou l'autre hypothèse.
Soulignons que l'usage de la dialectique peut se faire plus facilement en gardant à l'esprit que la contradiction repose toujours sur une dualité irréductible. De deux propositions contradictoires ("c'est..." ou "ce n'est pas..."), il est impossible que les deux soient vraies simultanément. Et si les deux hypothèses sont suffisamment générales pour ne pas permettre de troisième éventualité sur le sujet abordé, on peut conclure de la fausseté de l'une la vérité de l'autre (c'est une application du principe du tiers exclus).
Mais le mieux est sans doute de proposer un exemple d'usage de la dialectique. Et c'est ce que proposera le billet suivant, où nous examinerons cette hypothèse : "la connaissance est possible".


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Cher Marc, Je passerai les compliments, toujours sincères, sur la qualité de vos billets. - Toutefois, et si je vous ai bien lu... je vous cite : "Dans mon billet sur logique et vérité, j'ai indiqué que la seule manière de démontrer définitivement une vérité est de pouvoir montrer que toutes les autres éventualités sur le sujet sont impossibles, autrement dit qu'elles recèlent une contradiction." - Je retiendrai de cet extrait les mots "seule" manière de démontrer "définitivement une vérité ". N'est-ce pas déjà partir du principe qu'il n'existe qu'UNE seule méthode, - la dialectique de Parménide - , pour approcher la vérité, disons ici de l'hypothèse "la connaissance est possible"? Cela me paraît excessif. - J'anticipe déjà le plaisir qu'il y aura sans doute à essayer de voir ce que cette méthode peut offrir dans l'examen de "la connaissance est possible", et bien sûr les arguments de ceux qui pensent déjà que CE N'EST PAS la bonne... ou qu'elle est incomplète ou que sais-je encore.
"Je retiendrai de cet extrait les mots "seule" manière de démontrer "définitivement une vérité ". N'est-ce pas déjà partir du principe qu'il n'existe qu'UNE seule méthode, - la dialectique de Parménide - , pour approcher la vérité, disons ici de l'hypothèse "la connaissance est possible"? Cela me paraît excessif." ==> Chère Brocéliande, vous avez sans doute raison de souligner le caractère un peu trop exclusif de ce "seul". Pour ma défense, je dirais qu'il faut en effet le relier au verbe "démontrer" : il m'apparait que démontrer l'impossibilité de toutes autres éventualités revient à démontrer la vérité de celle qui reste, et vice versa - et que c'est en effet la seule manière de démontrer définitivement une vérité au sens propre (cad de s'en assurer par une démonstration). Et, à vrai dire, ce qui m'importait dans cette phrase était le "définitivement" : c'est alors définitif puisque toute autre éventualité se trouve exclue. En revanche, il va de soi que ce n'est pas la seule manière de penser ou de connaitre une vérité - simplement, en dehors d'une démonstration il est plus difficile soit de s'assurer de sa valeur pour nous-mêmes, soit pour les autres, dans le cadre d'un dialogue.
Cher Marc, Je n'ai pas eu le temps de lire les autres commentaires, aussi j'en m'en excuse. (je travaille). Je préfère céder ici au plaisir de vous répondre. - Sachez déjà que je prends comme vraie votre définition de la dialectique Parménide. Jusqu'à ce qu'on me démontre le contraire. - A la question est-ce la seule méthode? vous me répondez "le caractère de ce "seul" est un peu excessif". - Pour tendre vers une autre approche : celle d'une sorte de hiérarchie entre les diverses méthodes possibles, la dialectique étant considérée d'après vous comme la meilleure pour "démontrer définitivement une vérité au sens propre" - Pour cela vous étayez votre démonstration des arguments suivants Je vous cite : "En dehors d'une démonstration, il est plus difficile soit de s'assurer de sa valeur pour nous-mêmes, soit pour les autres, dans le cadre d'un dialogue. Ou bien encore "Il m'apparaît que démontrer l'impossibilité de toutes autres éventualités revient à démontrer la vérité de celle qui reste, et vice versa - et que c'est en effet la seule manière de démontrer définitivement une vérité au sens propre (cad de s'en assurer par une démonstration)." - - Vous ne démontrez pas, à mon sens, ici, que la dilectique Parmédide est la "meilleure" méthode possible mais que la logique formelle est un outil incontournable au raisonnement... Ce qui n'est pas la même chose. - Reste toujours à étudier dans votre phrase : "La dialectique est une méthode par laquelle ce n'est pas seulement le discours qui est examiné, mais la pensée même qu'il sous-tend... " - Le discours peut-il se réduire à sa structure? - et que dire de "la pensée même qu'il sous-tend"...
Cher Brocéliande, Pardonnez le retard avec lequel je vous réponds. Je n'avais pas vu votre commentaire. "Vous ne démontrez pas, à mon sens, ici, que la dilectique Parmédide est la "meilleure" méthode possible mais que la logique formelle est un outil incontournable au raisonnement... Ce qui n'est pas la même chose." ==> Je ne sais pas très bien à quel niveau se situe votre objection : dans le fait que j'ai dit que c'était la meilleur méthode, alors que j'ai l'air de prouver que c'est la seule? Ou dans le fait que la meilleure serait la dialectique, mais que la seule serait la logique formelle. Peut-être les deux en même temps. Alors je vais essayer d'éclaircir ma pensée : Je rappelle d'abord que la dialectique n'est pas la même chose que la logique formelle. Et je ne vois pas très bien ce qui vous fait croire que "démontrer l'impossibilité des autres éventualités" relève de la logique formelle. Quant au fait de se demander si la méthode dialectique est la meilleure ou la seule, je dois dire que je ne me suis pas vraiment posé la question, ce pourquoi mes réponses sont un peu instables. Par définition, c'est la seule méthode pleinement valable dans le cadre d'un raisonnement, puisque c'est l'usage correct du logos - et, en un sens, nous usons tous, plus ou moins maladroitement, de cette dialectique. Elle est donc à la fois incontournable - car la raison le réclame - mais, d'un autre point de vue, on peut dire qu'elle est la meilleure : car, dans l'usage de la raison, il est meilleur de bien maitriser l'art dialectique que de ne pas le maitriser. Cependant, on peut aussi trouver des vérités, peut-être sans passer par le raisonnement (je laisse cette éventualité ouverte), et en tout cas par un raisonnement même si on ne maitrise pas totalement l'art dialectique - même si ce serait mieux de la maitriser. Mais enfin, je vous écris un peu tard, et il est bien possible qu'il y ait une contradiction en effet. Peut-être faudrait-il s'en tenir à dire que c'est la seule méthode valable, et que sans elle on ne peut être vraiment sûr de rien par la raison. Ce serait sans doute plus cohérent, finalement. "Le discours peut-il se réduire à sa structure? et que dire de "la pensée même qu'il sous-tend"..." ==> C'est que, précisément, la dialectique n'est pas la logique formelle : elle ne s'en tient pas à examiner les structures, mais bien les significations mêmes des concepts. Or ces significations ne sont pas purement "structurelles". Elles ont un certain rapport au réel (dont on ne peut rien penser du tout sans concept).
En même temps, puisque tout ce qui n'est pas A (ici la méthode) = non A et que A + (non A) forme un tout... puisqu'il "est impossible que les deux soient vraies simultanément", il se pourrait que certains de vos contradicteurs fassent de la dialectique de Parménide sans le savoir. Je sens que mon raisonnement est beaucoup trop primaire...
Mais nous sommes tous des "Parménide" à nos heures!
Bonjour Marc, Je ne sais qu'une chose : "dialectique" vient du grec "dialego", "je choisis". ... Amicalement. Simone.
Vous avez raison, Simone, "dialego" a parmi ses sens celui-ci. On peut d'ailleurs le comprendre : choisir, c'est excercer un esprit critique. Notons que "lego" est évidemment lié à "logos" (le préverbe "dia-" souligne l'idée de reflexion, de discursivité) et que le substantif qui correspond à "dialego" est "dialogos" dont un des sens est resté en français (le dialogue). "Dialectikos" est l'adjectif qui correspond.
Cher Marc, Et si la dialectique ne suffisait plus à prendre en compte la complexité du monde ? S'il nous fallait réfléchir à la fusion en une unité complexe de deux ou plusieurs logiques différentes, complémentaires et antagonistes ? Si la "dialogique" nous devenait subrepticement un peu plus utile pour approcher la complexité, que la "dialectique" ? Existe-t-il une seule logique dans la nature ? Suffit-il de simplifier le réel en évacuant la complexité pour en dire quelque chose de "vrai" ? Les 6 volumes de "La Méthode" d'Edgar Morin doivent-ils être considérés comme quantité négligeable dans l'approche philosophique de la quête de la vérité ou plutôt de la connaissance ?
Comme vous le signalez, le plaisir de l'échange et les interrogations qui en résultent, me conduisent à publier en même temps que vous un billet intitulé : "la dialectique ne suffit pas, mais où est passé la sagesse des philosophes ?" qui vient faire écho à votre éloge de la dialectique.
Cher Renard, Je ne sais pas ce que veut dire "plusieurs logiques différentes, complémentaires et antagonistes". La logique n'est pas l'objet d'un choix entre plusieurs. Il n'existe en effet qu'une seule logique, de même qu'il n'existe qu'une seule réalité, aussi complexe soit-elle. Que voudrait dire qu'il y ait plusieurs logiques? S'il y a plusieurs logiques, en suivant l'une je prouve une chose, en suivant l'autre, je prouve autre chose. Et si ces logiques sont valables, elles doivent être toutes vraies, et donc la réalité devrait être contradictoire pour donner raison à tout le monde. Tout ce que je vous accorderai c'est qu'il y a plusieurs domaines d'application de la logique, qui nécessite des adaptations différentes. Mais, dans son ensemble, la logique ne peut pas être autre qu'une. Quant à passer de la "dialectique" à la "dialogique", cela me semble davantage un jeu de mots qu'autre chose... Par ailleurs, Edgar Morin aurait-il écrit 24 volumes que cela ne changerait rien à ce que je dis là. D'autant plus qu'il n'y a complexité que s'il y a unité fondamentale. (La complexité est le moyen de penser la pluralité dans l'unité). Vouloir se fixer sur la pluralité, et rejetter ce qui permet d'en penser l'unité, c'est réduire la réalité à une diversité irréductible d'objets, et éviter de traiter le paradoxe de la complexité.
" Il ne suffit pas d'examiner les conséquences qui, pour chaque prédicat [ou affirmation de quelque chose sur quelque chose], découlent de l'hypothèse 'si c'est...', mais il faut aussi, si tu veux t'entrainer à fond, faire, pour le même objet, l'hypothèse : 'si ce n'est pas...'." --- ⟹ Je vous prends au mot, cher Marc et vous invite à explorer le « si ce n'est pas... » La réalité ne se réduit pas à une seule logique... Elle serait « une » composée de deux logiques différentes contradictoires... En ce cas, réduire la réalité à une seule logique, ce serait s'aveugler à une partie de la réalité...la simplification prendrait l'allure d'un simplisme éclairant, aveuglant à la complexité du réel...La dialogique prend en compte la réunion de deux logiques contradictoires dans l'unité du réel. Elle ne vise pas à éliminer une logique au détriment de l'autre mais à les faire reconnaître l'une et l'autre comme faisant partie d'un tout. A contrario du positivisme logique et du Cercle de Vienne, pour Edgar Morin (la Méthode, tome 4) il faut abandonner tout espoir de fonder la raison sur la seule logique et il faut reconnaître un principe d'incertitude logique.
"Elle serait « une » composée de deux logiques différentes contradictoires... En ce cas, réduire la réalité à une seule logique, ce serait s'aveugler à une partie de la réalité...la simplification prendrait l'allure d'un simplisme éclairant, aveuglant à la complexité du réel...La dialogique prend en compte la réunion de deux logiques contradictoires dans l'unité du réel. Elle ne vise pas à éliminer une logique au détriment de l'autre mais à les faire reconnaître l'une et l'autre comme faisant partie d'un tout." ==> Encore une fois, je ne comprends pas ce que peuvent être deux logiques contradictoires. Si elles sont contradictoires, elles doivent mener à des conclusions contraires. Elles devront donc dire le contraire l'une de l'autre sur la réalité. Je ne vois pas comment elles pourraient avoir raison toutes les deux, et participer ensemble à une "unité" du réel, qui devient alors tout à fait problématique. ==> Si la dialogique est seulement le moyen de "faire reconnaitre l'une par l'autre" chacune des logiques dont vous parlez, c'est qu'elles ne sont pas contradictoires, qu'elles peuvent s'unifier ensemble dans une autre logique plus générale, qui s'appelle... la dialogique. Par ailleurs, ces deux affirmations "Elle serait « une » composée de deux logiques différentes contradictoires..." et "Il faut abandonner tout espoir de fonder la raison sur la seule logique et il faut reconnaître un principe d'incertitude logique", prises ensemble, me semblent tout à fait incompréhensibles : ou bien il faut un principe d'incertitude logique, et alors une logique, même "contradictoire" à la première, est inutile; ou bien il faut deux logiques, mais alors ce qui se soumet à l'une ou l'autre ne peut être lié à une "incertitude logique".
==> La réalité est une, mais elle est composée de deux logiques contradictoires et complémentaires. Par exemple : -- a) Il y a une dialogique prose/poésie : la vie est à la fois prosaïque et poétique. L'une et l'autre n'ont pas la même logique. Les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l'existence, ne répondent pas à la même logique que ce qui nous met dans un état second (la poésie, la musique,, la danse, la jouissance, l'amour) -- b) Il y a une dialogique sapiens/demens : l'homme est à la foi raisonnable savant et déraisonnable et ignorant ; il est à la fois cognitif et affectif... Ces deux logiques différentes s'interpénètrent pour faire l'unité de l'homme, elles cohabitent ensemble... -- Le principe dialogique explique Edgar Morin « unit deux principes ou notions antagonistes, qui apparemment devraient se repousser l'un l'autre, mais qui sont indissociables et indispensables pour comprendre une même réalité ». Le phénomène de la dualité onde-corpuscule l'illustre selon lui. Il cite Blaise Pascal qui dit : « Le contraire d'une vérité n'est pas l'erreur, mais une vérité contraire » ou encore Bohr : « Le contraire d'une vérité triviale est une erreur stupide, mais le contraire d'une vérité profonde est toujours une autre vérité profonde. » Le problème est selon lui « d'unir des notions antagonistes pour penser les processus organisateurs et créateurs dans le monde complexe de la vie et de l'histoire humaine ».
. " Le problème est selon lui « d'unir des notions antagonistes pour penser les processus organisateurs et créateurs dans le monde complexe de la vie et de l'histoire humaine ». . On peut peut-être appeler Hegel à la rescousse ? Il n'est pas mal non plus... . jpylg
Hegel comme Edgar Morin semblent confondre la contradiction de la logique avec la complexité du réel. C'est bien dommage. La contradiction fait qu'une chose empêche une autre d'exister : si j'ai déssiné là un carré, je n'ai pas dessiné un cercle. Je ne vois pas comment il pourrait y avoir des contradictions, au sens logique, dans la réalité. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi il faudrait changer, sur ce point, la logique. Ce qui explique le changement, c'est l'évitement de la contradiction : la même chose n'est pas en même temps et sous le même rapport une fleur et un fruit. Ce qui était une fleur cesse de l'être puis devient un fruit. Il n'y a pas eu de contradiction. L'homme n'est pas en même temps et sous le même rapport demens et sapiens. Un discours n'est pas en même temps et sous le même rapport prose et poésie (si on définit la prose comme l'absence de poésie... sinon ce ne sont même pas des contraires). Il n'y a donc pas de contradiction dans la réalité.
Voici ce que dit Edgar Morin sur Hegel « Je crois que l'aspiration à la totalité est une aspiration à la vérité et que la reconnaissance de l'impossibilité de la totalité est une vérité très importante. C'est pourquoi la totalité est à la fois la vérité et la non-vérité. J'ai lu un texte où l'on disait qu'il y avait un hegelianisme sournois dans mes conceptions. Ma position là-dessus est à la fois complexe et claire. Ce qui me fascine chez Hegel, c'est l'affrontement des contradictions qui se présentent sans cesse à l'esprit, et c'est la reconnaissance du rôle de la négativité. Ce n'est pas la synthèse, l'Etat absolu, l'esprit absolu. Certes j'aime beaucoup intégrer les pensées diverses et adverses. Et là, encore vous allez me dire : « voilà encore ce désir morbide de tout embrasser ». Oui, mais j'ai renoncé à tout espoir de totalité.. » (1990, Introduction à la pensée complexe,ESF, p.128)
Finalement, j'ai l'impression qu'il est encore pire que Hegel, si je puis me permettre. Hegel avait quelque peu désarticulé le principe de non-contradiction (à cause de la confusion que j'ai signalé), mais il avait tout de même retrouvé ensuite un semblant de cohérence, en cherchant à établir seulement la vérité. Mais Edgar Morin, qui a sans doute raison de souligner l'intérêt de conserver une part d'inaccessible à notre pensée de la totalité du réel, reprend la désarticulation du principe, et, au pretexte de refuser de faire une synthèse de la totalité, il veut intégrer à son système à la fois "la vérité et la non-vérité" (on se demande bien comment il pourrait alors prétendre rendre compte du réel... mais bon... il ne faut sans doute plus se formaliser de rencontrer des contradictions...). Il cherche donc à penser la "non-vérité", qui est sans doute la part impensable de la totalité. On se demande bien pourquoi. Bref, il semble continuer à vouloir faire ce à quoi il dit pourtant avoir renoncé.