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"L'internet" a peu de mémoire
A nouveau, l’Internet montre sa grande difficulté à transmettre les nuances. Dans son émission sur France Culture du 2 Mai, Répliques, consacré au devenir de la presse, Alain Finkielkraut s’est demandé si l’influence de l’Internet n’était pas néfaste, au-delà des seules considérations financières. Que n’avait-il pas dit ! Comment peut-on encore oser se poser des questions sur les bienfaits universellement célébrés de l’Internet sur les consciences et le progrès humain ?
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Il a osé pourtant : « Internet, c’est l’utopie du discours totalement incontrôlé. Tout est permis, tout est possible, tout est égal. Je me demande si la presse n'est pas dans la nécessité de s'adapter à cette nouvelle réalité. J'en veux pour preuve l'évolution de l'émission de Daniel Schneidermann, Arrêt sur Images créée dans l'idée que la presse n'est pas un contre-pouvoir mais un pouvoir, et qu'il fallait y réfléchir. Maintenant, cette émission, passée sur le net, a créé Ligne Jaune. Il ne s'agit plus de moraliser la presse mais d'épouser le mouvement, de libérer le discours journalistique de tous les freins qu'il pouvait connaître pour le mettre à l'heure d'Internet. Si la presse épouse ce mouvement, s'en est fini de la déontologie journalistique. »
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Arrêt sur Image a demandé un droit de réponse et a reçu Finkielkraut, qui a confirmé qu’à son avis, « Internet est un asile pour les images, les photos, les conversations volées » et qu’en ce sens, c’est « la poubelle de l’information », c’est-à-dire le lieu où tous les « rebuts » qui normalement auraient été écartés de la diffusion de l’information trouvent un hébergement et donc une forme de publicité.D’après ce que j’ai pu voir, D. Schneidermann lui a objecté : « que l’internet n’existait pas » (parce que ce n’était pas une réalité homogène), et que ses craintes étaient infondées parce que, sur Dailymotion, par exemple, il suffit de demander à l’hébergeur et les vidéos sont retirés. Comme d’habitude, M. Finkielkraut étant, comme chacun sait, un réactionnaire technophobe qui réagit par impulsions épidermiques, sur l’internet, à ce que j’ai pu lire, la cause semble entendue : il n’a rien compris et de toute façon il n’y connait rien, n’ayant même pas d’ordinateur chez lui (c’est pour dire, le pauvre, si tout cela le dépasse) ! Je ne sais pas trop qui a des réactions épidermiques en entendant le nom d’Alain Finkielkraut, ni qui s’illusionnent sur les valeurs incarnées par l’internet. Mais ce que je sais, c’est que : 1) Il n’est pas nécessaire de faire soi-même l’expérience de quelque chose pour y réfléchir. Et il peut même être intéressant d’avoir un point de vue distancié.
2) Ce n’est pas faire la preuve d’une grande « ouverture » et d’un grand « partage » que de disqualifier son adversaire sans examiner ses arguments.
3) Que Dailymotion n’est qu’un cas particulier, et qu’il sera beaucoup plus difficile de faire retirer des vidéos de Youtube ou d’autres hébergeurs étrangers.
4) Que l’internet existe et que c’est un procédé de diffusion très large : que les contenus soient divers, soit. Mais que parmi ces contenus, il y ait le contenu des « poubelles », lequel n’aurait pas pu être diffusé sans cela ou aurait été beaucoup moins accessible, c’est une constatation, me semble-t-il, assez élémentaire, que l’on peut faire précisément en « surfant » quelque peu.
Mais, n’est-ce pas, que sont toutes ces considérations devant le fait, majeur, qu’Alain Finkielkraut est un rabat-joie ?
---Il y eut un autre rabat-joie, autrefois, bien oublié sans doute et qui, péniblement aussi, s’essayait à penser. Voici ce qu’il écrivit :
" SOCRATE : - J'ai donc ouï dire qu'il existait près de Naucratis, en Égypte, un des antiques dieux de ce pays [...]. Ce dieu se nommait Theuth. C'est lui qui le premier inventa la science des nombres, le calcul, la géométrie, l'astronomie, le trictrac, les dés, et enfin l'écriture. Le roi Thamous régnait alors sur toute la contrée [...]. Theuth vint donc trouver ce roi pour lui montrer les arts qu'il avait inventés, et il lui dit qu'il fallait les répandre parmi les Égyptiens. Le roi lui demanda de quelle utilité serait chacun des arts. Le dieu le renseigna ; et, selon qu'il les jugeait être un bien ou un mal, le roi approuvait ou blâmait. On dit que Thamous fit à Theuth beaucoup d'observations pour et contre chaque art. Il serait trop long de les exposer. Mais, quand on en vint à l'écriture : «Roi, lui dit Theuth, cette science rendra les Égyptiens plus savants et facilitera l'art de se souvenir, car j'ai trouvé un remède pour soulager la science et la mémoire. » Et le roi répondit :
- Très ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre est à même de juger quel lot d'utilité ou de nocivité ils conféreront à ceux qui en feront usage. Et c'est ainsi que toi, père de l'écriture, tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce qu'elle peut apporter.
Conduisant ceux qui les connaîtront à négliger d'exercer leur mémoire, c'est l'oubli qu'ils introduiront dans leurs âmes : faisant confiance à l'écrit, c'est du dehors en recourant à des signes étrangers, et non du dedans, par leurs ressources propres, qu'ils se ressouviendront ; ce n'est donc pas pour la mémoire mais pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. Et c'est l'apparence et non la réalité du savoir que tu procures à tes disciples, car comme tu leur permets de devenir érudits sans être instruits, ils paraîtront pleins de savoir, alors qu'en réalité ils seront le plus souvent ignorants et d'un commerce insupportable, car ils seront devenus de faux savants. "
[…] Ainsi celui qui croit avoir consigné son savoir par écrit tout autant que celui qui le recueille en croyant que de l'écrit naîtront évidence et certitude, sont l'un et l'autre tout pleins de naïveté dans la mesure où ils croient trouver dans les textes écrits autre chose qu'un moyen permettant à celui qui sait de se ressouvenir des choses dont traitent les écrits.
PHÈDRE : - C'est très juste.
SOCRATE : - Car ce qu'il y a de redoutable dans l'écriture, c'est qu'elle ressemble vraiment à la peinture : les créations de celle-ci font figure d'êtres vivants, mais qu'on leur pose quelque question, pleines de dignité, elles gardent le silence. Ainsi des textes : on croirait qu'ils s'expriment comme des êtres pensants, mais questionne-t-on, dans l'intention de comprendre, l'un de leurs dires, ils n'indiquent qu'une chose, toujours la même. Une fois écrit, tout discours circule partout, allant indifféremment de gens compétents à d'autres dont il n'est nullement l'affaire, sans savoir à qui il doit s'adresser. Est-il négligé ou maltraité injustement ? Il ne peut se passer du secours de son père, car il est incapable de se défendre ni de se secourir lui-même. "
C’était le rabat-joie Platon.
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Ma foi, Finkielkraut aux cotés de Platon, ou ses détracteurs aux cotés de Google ? Je crois que je ne vais pas balancer très longtemps.


Tous les commentaires
kairos Il me semble avoir lu, du temps lointain de ma jeunesse, une réponse à Platon, dans un beau livre de Jacques Derrida: "De la grammatologie"... Mais il appartient sans doute à l'oubli... D'ailleurs, Platon lui-même, ne doit-il pas beaucoup de son statut philosophique à la "technique" qu'il daube, l'écriture: par bonheur, son oeuvre a laissé une importante trace, lisible jusqu'à aujourd'hui (pensez, par exemple, à Démocrite, dont il ne reste aucun de la cinquantaine d'ouvrages que cite Diogène Laërce)... Sinon d'une poubelle, que faire? La vider et jeter le tout à la décharge?
Moi, je m'en fiche, je préfère Aristote. Mais j'aime bien l'histoire des 'Trois tamis' de Socrate : Un jour, quelqu'un vint voir Socrate et lui dit : - Ecoute Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s'est conduit. - Arrête ! Interrompit l'homme sage. As tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ? - Trois tamis ? dit l'autre, empli d'étonnement. - Oui, mon bon ami : trois tamis. Examinons si ce que tu a as à me dire peut passer par les trois tamis. Le premier est de celui de la Vérité. As tu contrôlé si ce que tu as à me dire est vrai ? - Non; je l'ai entendu raconter, et ... - Bien, bien. Mais assurément, tu l'as fait passer à travers le deuxième tamis. C'est celui de la Bonté. Ce que tu veux me dire, si ce n'est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ? Hésitant, l'autre répondit : non, ce n'est pas quelque chose de bon, au contraire ... - Hum, dit le Sage, essayons de nous servir du troisième tamis, et voyons s'il est utile de me raconter ce que tu as à me dire ... - Utile ? Pas précisément. - Eh bien, dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n'est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l'oublier ...
Merci Pénéloppe pour cette histoire des trois tamis (dont je ne me souvenais pas, je dois l'avouer)! On retrouve bien la manière de Socrate! J'espère seulement que mon billet pourrait passer par quelques-uns de ces tamis! Et sans doute Socrate nous conseillerait-il de passer tout l'internet à ces tamis! Ce serait, je le crains, un grand nettoyage!
Et Platon écrivit! Kairos, vous avez raison, il y a de beaux textes de Derrida sur le sujet. Et évidemment, Platon a beaucoup écrit. Cependant, il me semble que l'objection de Platon selon laquelle l'écriture n'est qu'un pis-aller ne s'en trouve pas diminué. Le fait est que l'écriture par des signes extérieurs ne vaut pas l'écriture "sur les âmes". Plus fondamentalement, il inaugure un questionnement intéressant et que l'on aurait tort de vouloir trop vite dénigrer : une technique est-elle simplement un moyen, dont les effets dépendront uniquement du bon ou mauvais usage que l'on va en faire? (c'est l'opinion commune sur le sujet) Ou au contraire, certaines techniques n'induisent-elles pas certains comportements dont les effets pourraient être finalement néfastes? Finkielkraut se pose la question pour les téchnologies modernes et l'internet en particulier. Par exemple, c'est devenu, je crois, une constatation assez fréquente que les jeunes générations sont habituées au "zapping". Il me semble que l'on peut facilement relier cette pratique aux nouvelles technologies de communication. Et on est en droit de se demander alors : l'esprit de zapping est-il un progrès pour la pensée? Lorsque Finkielkraut dit que l'internet est une "poubelle", c'est au sens précisé où on y trouve aussi tout le rebut. Et il est vrai qu'il y a avec ce média un problème : celui de la hiérarchisation des valeurs des propos et des informations. Tout le monde, avec un peu sa savoir faire technique, peut y transmettre le message qu'il souhaite (Cf. http://www.mediapart.fr/journal/international/090509/revue-web/des-journaux-bernes-par-wikipedia ). Encore une fois, de même que Platon n'a pas eu l'intention d'interdire l'écriture (il écrivit... et il n'était pas tout à fait idiot au point de ne pas s'en apercevoir), il ne s'agit pas de s'opposer à l'existence de l'internet, mais de développer une analyse lucide. L'internet est un grand progres pour l'ampleur des communications et leur accessibilité. Mais derrière la fascination qui existe toujours pour le progrès, il peut y avoir des défauts moins visibles, mais qui n'en sont pas moins nuisibles; et il est bon d'essayer d'en faire l'analyse.
kairos Il voulait simplement qu'on brûlât les livres "impies" de Démocrite! enfin c'est que rapporte une certaine tradition... Et de ce point de vue, les circonstances l'auront exaucées! Ce qui est dit d'internet par ces censeurs, l'aura été de la télévision par exemple... Vous me direz, ce n'était peut-être pas totalement faux, d'accord, mais alors Cioran n'a-t-il pas tout dit: "L'homme est un singe qui a mal tourné"... Dès le premier outil, devenu vite une arme, l'affaire n'était-elle pas pliée? Au fond, ce qui fait peur à Platon et Finkielkraut ne serait-ce pas l'infinitude de la condition humaine? Et tant pis si la seule finitude, la seule perfection qui soit à notre portée est la mort? Mieux vaut la froideur du marbre des Idées que les brûlures au soleil agité du Réel? Sinon, permettez-moi de saluer la qualité de vos billets, comme de vos commentaires, qui permettent de s'enrichir, je veux dire l'esprit, et maintiennent toujours la possibilité d'un échange... Ce n'est pas si fréquent... Cordialement.
J'aime beaucoup l'histoire des trois tamis de Socrate, rapportée par peneloppe... Mais...vous nous parlez, Marc Lefrere, de Finkielkraut !... Il faut nécessairement suspendre son jugement pour entendre le contenu d'un discours...et c'est plus ou moins facile, selon l'orateur ! J'avoue que j'ai du mal avec le personnage...depuis le temps que je l'entends « taper à boulets rouges » sur le « pédagogisme » des instituteurs, en fustigeant les Sciences de l'éducation, et en reprochant au pédagogue de mettre l'enfant au cœur de l'école, au lieu d'y mettre le Savoir avec un S majuscule, comme si la transmission pouvait se passer d'une relation, nécessitant la prise en compte de l'état des connaissances de l'enfant, de ses processus de pensée, de son style cognitif, etc...Comme si le savoir était un objet absolu, transmissible de la même façon, selon que l'on s'adresse à Pierre, Paul ou Jacques... Je considère Finkielkraut comme l'un des initiateurs du cassage systématique de l'école publique auquel nous assistons avec Darkos et Sarkozy...c'est peu dire que des affects fortement négatifs, m'envahissent, à la seule idée d'avoir à le lire ou à l'écouter... Des affects me submergent et viennent faire entrave à la suspension du jugement, pourtant nécessaire à une écoute honnête... Je vous remercie donc, Marc Lefrere, de faire tiers, de me permettre une écoute plus sereine... « Internet peut être la poubelle de l'information »... Certes, c'est tout ?... et alors ?...c'est un peu cours pour un philosophe...Je pense qu'il ne réduit pas internet à une poubelle...Alors, ne serait-ce pas une lapalissade de dire qu'internet accueille le meilleur comme le pire ? Internet est un média, comme la télé ou la presse...il existe une télé poubelle et une presse poubelle...que nous apporte donc la réflexion de Finkielkraut ?...Quelles sont ses conclusions philosophiques ? Je crains de n'entendre ici que le dépit d'un homme partisan d'une culture « aristocratique » (réservée à un petit nombre d'élus), face à la démocratisation de l'accès aux savoirs (avec un petit s, puisque le savoir humain n'est jamais absolu)... Et je rappelle que l'esprit critique doit s'exercer à l'encontre de toutes les sources d'information, qu'elles proviennent de l'internet, du journal papier, ou de la télévision...Bon, mais alors là on est bien avancé... De là à comparer notre philosophe avec Socrate ! C'est aller un peu vite en besogne...Où est la maïeutique de M. Finkielkraut ? Mais peut-être que même avec un tiers, je ne parviens pas à suspendre mon jugement...
Votre réaction est éminement respectable, et je vous remercie d'avoir pris le temps de la communiquer. Vous comprendrez que je ne la partage pas. Ceci pour plusieurs raisons : 1) il ne me semble pas que les problèmes de l'école aient commencé à l'ère Sarkozy-Darcos, lequel d'ailleurs prétendait (avant la remise au placard de son projet) s'inspirer de modèles nordiques, qui ne sont guère celui dont Finkielkraut a peut-être la nostalgie. 2) il est possible que Finkielkraut n'exprime qu'une lapalissade. C'est d'ailleurs un argument que j'entends souvent, je dois le dire; mais s'il ne dit que des évidences, pourquoi créer une polémique lorsqu'il s'exprime? Il y a là une chose que je m'explique mal. 3) en réalité, je ne pense pas qu'il exprime une idée reçue. Il essaie d'en sortir, au contraire, et c'est ce qui est difficile. L'idée reçue est celle que vous lui attribuez : internet (ou d'autres médias) permet le meilleur comme le pire, ce qui compte est que l'esprit critique s'exerce. A. Finkielkraut veut nous rappeler d'abord qu'il est possible que certaines techniques soient davantage propices que d'autres à recevoir le pire, et ensuite qu'avant de pouvoir exercer son esprit critique, il faut pouvoir le former. Et de ce point de vue, il n'est pas ininteressant de se demander si utiliser l'internet, lieu où l'on doit exercer sans doute plus qu'ailleurs son esprit critique, pour former cet esprit est vraiment le meilleur choix (ce pour quoi il est contre l'introduction d'internet dans les écoles) - et en tous les cas, cela mérite reflexion. En outre, l'internet peut être le lieu où toute pensée, toute parole se vaut, et il peut tendre à former plutôt que l'esprit critique, au sens philosophique, un simple sentiment de relativisme/subjectivisme, qui est l'esprit critique de l'opinion. Encore une fois, je ne dis pas que c'est tout à fait juste et exact. Mais qu'il vaut la peine de se poser la question. Je ne pense pas qu'il s'agisse du dépit d'un homme partisan d'une culture aristocratique, cad réservée. Il a écrit dans "Philosophie et modernité" : "Or la culture n’est pas démocratique. Son accès, sa diffusion, sa transmission peuvent l’être, doivent l’être, non sa réalité. Virginia Woolf n’est pas Christine Bravo, Ravel n’est pas Jean-Michel Jarre, Fellini n’est pas Gérard Pirès, Paul Klee n’est pas Bernard Buffet. L’inégalité règne." Autrement dit, il est bien pour la démocratisation de l'accès à la culture. Mais il n'est pas d'accord que tout soit culture au même titre. Ce n'est pas tout à fait la même chose. (Par ailleurs, je n'ai jamais voulu insinuer que Finkielkraut serait un nouveau Socrate - qui oserait dire une chose pareille? - , mais qu'il se situe du coté de Platon dans son questionnement...)
1- Je ne crois pas avoir dit que les problèmes de l'école ont commencé à l'ère Sarkozy-Darcos, mais que la casse systématique de l'école est mise en place avec eux... Les problèmes existaient avant et méritaient d'être affrontés...Non seulement ils ne sont pas « affrontés », mais ils sont faussement dénoncés, et la solution proposée est une destruction systématique qui ne tient aucun compte de la recherche en Sciences de l'Education et des expériences effectuées sur le terrain. Je prétends que les discours lancinant de Finkielkraut préparaient cette destruction. Il en est d'ailleurs ravi. 2- Je ne crée aucune polémique autour du discours de Finkelkraut sur l'internet, pour la bonne et simple raison, qu'il était passé, pour moi inaperçu. Si enjeu de débat il y a, il me semble que je le porte sur les positions concernant l'éducation, qu'il défend avec conviction et contre lesquelles je m'oppose. 3- Je veux bien vous croire lorsque vous me dite qu'il essaie de sortir d'une idée reçue...je vous ai également dit que j'essayais de sortir de mon courroux à son égard pour pouvoir suspendre mon jugement et tenter de l'entendre...Votre explication me montre qu'effectivement je n'ai pas été assez attentif...Il ne s'agit sans doute pas que d'une lapalissade...il y a des lieux plus propices que d'autres aux informations poubelles. En quoi internet y est-il plus propice que la télévision, ou que la presse écrite ? L'internet peut être le lieu où toute pensée, toute parole se vaut, et il peut tendre à former plutôt que l'esprit critique, au sens philosophique, un simple sentiment de relativisme/subjectivisme, qui est l'esprit critique de l'opinion. A cette proposition, j'objecterais que tous les sites internets ne se valent pas, comme tous les journaux ne se valent pas, comme toutes les émissions de télé ne se valent pas...et que l'enseignant a toujours un rôle de passeur à jouer, internet ou non...Il apparaît justement possible de développer l'esprit critique, en utilisant les sites plutôt que d'autres en orientant la recherche...je ne vois donc pas en quoi l'introduction d'internet dans les écoles représenteraient un danger ou « aggraverait le problème »... Admettons que son propos mérite réflexion...il se pourrait que ma méfiance et ma difficulté à l'entendre le méritent également. Sur le plan « philosphie et modernité » je partage le point de vue selon lequel « Virginia Woolf n’est pas Christine Bravo, Ravel n’est pas Jean-Michel Jarre, Fellini n’est pas Gérard Pirès, Paul Klee n’est pas Bernard Buffet. » Mais je n'appelle pas cela « inégalité » et je n'appelle pas cela non plus une culture « non démocratique »... et je pense qu'il nous faut travailler à ce que cette culture de haut niveau soit accessible au plus grand nombre...
« Il apparaît justement possible de développer l'esprit critique, en utilisant les sites plutôt que d'autres en orientant la recherche...je ne vois donc pas en quoi l'introduction d'internet dans les écoles représenteraient un danger » Pour poursuivre l'analogie de Marc Lefrere, le problème est aussi que nous ,adultes formés de manière classique et aptes à manier le couteau, sommes capables d'utiliser Internet en exerçant notre sens critique, d'en extraire le meilleur. Il n'en est pas de même des élèves... Actuellement, les écoliers, collégiens, lycéens (et même les étudiants ) utilisent internet sans avoir appris auparavant le maniement du couteau . Après après avoir pratiqué la tronçonneuse, sans se donner beaucoup de mal, ils n'accepteront plus de se plier à une pratique plus subtile... Copier-coller des documents en les lisant au mieux en diagonale dispense de faire l'effort de réfléchir et en leurre beaucoup qui pensent avoir travaillé leur sujet ... Internet conduit ainsi à la paresse et à un appauvrissement intellectuel . Quant à aborder internet très tôt, cela nécessite beaucoup de temps, des moyens en matériel et en personnel pour encadrer suffisamment les jeunes enfants. Il me semble que cet état de fait ne peut que renforcer les inégalités sociales et conduire à un nivellement de la culture par le bas plus qu'à une démocratisation de la Culture. Et j'utilise la majuscule à dessein ! Internet à l'école me semble donc présenter un danger non négligeable et comme toujours ce seront les mêmes qui s'en sortiront ...
J'entends bien le risque, Emmanuel Caminade... Mais il est absolument impossible, aujourd'hui de se passer d'internet et de faire comme si la « révolution technologique n'avait pas eu lieu »... Il nous faut donc faire avec... l'enseignement ne peut plus être celui de Jules Ferry, sauf à revendiquer une tour d'ivoire coupée de la réalité...La culture n'est pas figée, elle est liée à l'environnement et à son évolution. Internet interroge notre rapport au savoir... Et c'est justement parce que j'entends le risque dont vous parlez, qu'il me semble important pour le pédagogue de ne pas déserter le problème posé aux élèves par cette nouvelle technologie... l'introduction d'internet à l'école, sous contrôle de l'enseignant, avec discussion et débat, me paraît représenter bien moins de danger, que la politique de l'autruche consistant à faire le tartuffe (cachez ce sein que je ne saurais voir). La défense de la Culture ne passe pas par la négation du réel, mais par sa prise en compte.
Je suis assez d'accord avec vous, sauf que, dans les faits, les enseignants sont bien désarmés pour pouvoir assurer correctement l'encadrement. A l'école élémentaire, j'ai pu constater que, le plus souvent, les élèves étaient livrés à eux-mêmes, faute de moyens suffisants à la disposition des enseignants,surtout dans les zones où cet encadrement serait justement le plus nécessaire... ( Les inégalités sont très grandes entre les écoles et les zones défavorisées sont souvent les plus démunies en moyens) Il me semble, dans ces conditions, plutôt néfaste d'introduire internet trop tôt à l'école, mieux vaudrait le faire plus tard et en se donnant les moyens d'un réel apprentissage. Et , cet apprentissage étant chronophage, pourquoi pas une "discipline" à part entière au Collège avec des enseignants formés pour cela ?
Bien...je pense que nous nous retrouvons sur ce point...les enseignants doivent eux-même maîtriser l'informatique, organiser l'activité en petit groupe, ne pas laisser les enfants livrés à eux-mêmes et, prévoir une utilisation du matériel informatique et d'internet en montrant les écueils, les risques et les richesses de l'outil... Une manière de laisser l'école garder la main sur la transmission, au lieu de démissionner devant une technologie qui, certes posent des problèmes – avec ses risques et ses avantages – mais qui fait parti de l'environnement des enfants. Je pense à l'utilisation d'internet pour écrire, par exemple à des correspondants... mais également pour chercher des informations dans plusieurs médias – dictionnaire, internet etc...pour comparer, pour faire apparaître des contradictions entre une information et une autre, pour développer l'esprit critique, etc... Il s'agit donc de donner plus de moyens à l'école, et non de réduire le personnel, en poussant des cris d'orfraie en se lamentant sur les enfants qui ne savent plus rien, en pointant du doigt les « pédagogistes », en imaginant possible un retour à l'enseignement de Jules Ferry, en méprisant la culture, en massacrant la langue, en brouillant les concepts en manipulant l'histoire (voire l'attitude de notre président).
1 - Finkiekraut se rejouit certainement que l'on essaie de changer de méthode concernant l'école. Mais je ne suis pas certain qu'il se réjouisse de la manière dont le gouvernement veut le faire. Quoiqu'il en soit, ce n'était pas tout à fait le sujet de mon billet. Par ailleurs, si le problème de l'école ne commence pas avec l'ère Sarkozy, comme je le disais, c'est qu'il commence tout de même avec l'ère des pédagogistes, même si ce ne sont sans doute pas les seuls responsables... (je sens bien que je vais vous faire bondir, mais c'est tout de même un peu ce que je pense...). Ce qui ne signifie pas qu'il faille n'avoir aucun égard pour les élèves, etc. J'hésite un peu à aborder cette question, qui est complexe, et dans laquelle nous risquons toujours de caricaturer les positions adverses (et je viens peut-être de le faire). 2 - Je n'ai pas prétendu que vous créiez une polémique, mais qu'il y en avait une, et que si Finkielkraut avait dit une lapalissade, c'était donc assez étonnant. 3 - Vous demandez : en quoi l'internet est plus propice que télé ou journaux pour recevoir des info poubelles? La réponse est celle-ci : c'est que n'importe qui peut beaucoup plus facilement écrire n'importe quoi sur le net sans presque rien avoir à craindre s'il s'y connait un peu en informatique, et que n'importe qui peut à partir de ce moment recueillir cette "information". Que "tous les sites ne se valent pas comme tous les journaux ne se valent pas, comme toutes les émissions télés ne se valent pas" suppose à nouveau une équivalence dans les techniques et leur ampleur. Si vous me permettez une analogie (maladroite), le journal est un couteau, et l'internet est une tronconneuse. Evidemment, il y a un bon usage du couteau, et un bon usage de la tronconneuse. Et en un sens, la tronconneuse est bien meilleure que le couteau pour couper de gros morceaux. L'ennui est que le mauvais usage de la tronconneuse conduit facilement à des conséquences pires que le mauvais usage du couteau. En outre, comme je le disais, des media différents induisent un rapport différent à leur contenu. Un témoignage intéressant - et qui recoupe mon expérience - est celui de Candide4, sur ce fil http://www.mediapart.fr/journal/international/090509/revue-web/des-journaux-bernes-par-wikipedia "Ce que je constate avec Wikipédia et avec l'internet en général, c'est que le savoir ne s'acquiert non plus en profondeur mais en surface. On ne prend plus le temps de creuser. Au fil du temps, on se rend compte que l'on connaît beaucoup de choses, mais que l'on n'en a pas retenu grand-chose. Sauf, et c'est vraiment ce qui compte, que l'on sait où chercher pour avoir accès à l'information." Je suis bien d'accord. Il y aurait là quelque chose à creuser, je pense. Mais je ne suis pas aussi optimiste sur la fin : l'idéal de la pensée n'est pas de savoir où chercher pour accéder à l'information. En ce sens, l'internet est simplement une immense bibliothèque d'opinions... et l'esprit critique risque de se réduire à savoir où puiser une opinion acceptable. Ici, l'analyse de Platon est toujours actuel : qu'est-ce qui compte? De savoir penser par soi-même ou de savoir où les autres ont pensé pour nous (et oublier très vite ensuite)? Pour le reste, ma position est mal aisée : par fidélité au sujet du billet, je dois m'efforcer de défendre la position de Finkielkraut, pour montrer qu'elle est peut-être plus profonde qu'il n'y paraît. Mais cela ne signifie pas que je sois en tout d'accord avec lui. Par exemple, je ne suis pas opposé absolument à l'introduction d'internet dans les écoles (qui, d'ailleurs, est déjà largement faite), à la condition que cela ne se fasse pas dans les petites classes, et que ce soit toujours fort encadré. Je vois pour finir que sur "philosophie et modernité", vous n'avez avec Finkielkraut qu'une divergence de vocabulaire. Tout espoir d'entente n'est pas perdu!
Je m'excuse, cher Marc Lefrere, d'avoir entraîné le débat, là où votre billet ne m'y invitait pas : sur la vision de l'école de Finkielkraut. Je ne visais, souvenez-vous en, qu'à expliquer, mon courroux et ma difficulté à suspendre mon jugement pour pouvoir entendre honnêtement le discours que vous nous rapportiez de lui, en vous désolant qu'il provoque des « réactions épidermiques ». Mais n'est-ce pas le rôle du philosophe de faire le « rabat-joie », de semer le trouble. Nous savons ce qu'il en coûta à Socrate. Ensuite je tiens à vous dire le plaisir de l'échange, même si je ne partage pas le point de vue de Finkielkraut. 1.Se réjouir du « changement de méthode » n'a jamais privé un philosophe du questionnement sur le contenu du changement... Nous n'entendons, hélas, que le réjouissement... L'idée selon laquelle le problème de l'école commence avec le « pédagogisme » est un pré-supposé qui ne prend pas en compte l'évolution de la société et du statut du savoir depuis Jules Ferry. Le terme « pédagogisme » vise à porter l'opprobre sur toute réflexion « pédagogique » prenant en compte la pratique et les différents champs disciplinaires, dont la psychologie, la sociologie, la didactique, la philosophie, l'histoire, pour interroger les actes, d'enseigner et d'apprendre. C'est affirmer péremptoirement, sans tenir compte des expériences de terrain que transmettre ne consiste qu'à exposer le savoir savant, comme c'est le cas à polytechnique. On peut parler de psychologisme, de sociologisme, de biologisme, d'ethnologisme, pour dénoncer la prétention de ces sciences à un moment donné de leur histoire à vouloir réduire l'explication du complexe à leur seul champ disciplinaire. Cela ne suffit pas à rendre ces sciences néfastes. Il peut y avoir eu des excès de cette prétention totalitaire dans le domaine pédagogique, et il est juste de les dénoncer...mais il ne convient pas de rejeter d'un revers de main la réflexion du pédagogue sur sa pratique (la pédagogie n'est pas une science mais une praxis). L'envie me vient alors de dénoncer chez Finkielkraut un certain « philosophisme », qui vient désigner les bouc-émissaires, arbres pratiques cachant la forêt, évitant la réflexion, prenant la Vérité pour son désir et s'engageant, c'est son droit, dans une conception élitiste et antidémocratique de l'enseignement. Je pourrais développer plus longuement. 2.S'il y a une polémique, et s'il me semble que Finkielkraut dit une lapalissade, c'est qu'il parle du lieu où il s'est placé, celui d'un certain « philosophisme » qui vient désigner les bouc-émissaires, arbres pratiques cachant la forêt, évitant la réflexion, prenant la Vérité pour son désir et s'engageant, c'est son droit, dans une conception élitiste et antidémocratique de l'enseignement. Vous n'ignorez pas que le lieu d'où l'on parle, peut parfaitement rendre inaudible la parole elle-même. C'est pourquoi je vous remercie de jouer le rôle de tiers pour tenter de me décoller de mes « pré-jugés » 3.J'entends mieux à vous lire les arguments avancés...mais n'assiste-t-on pas à la crainte ordinaire de l'homme devant la dynamique aventureuse introduite dans la société par chaque nouvelle découverte, ou chaque nouvelle technique ? Je me trouve bien entendu en accord avec vous pour dénoncer un savoir, qui ne s'acquiert non en profondeur, mais en surface, ou qui confond information et formation. Mais est-ce spécifique à internet, et internet se réduit-il à cela ? Il me semble que notre échange, sur votre billet comme sur le mien, prouve le contraire... je pense encore une fois qu'internet pour Finkielkraut est l'arbre qui cache la forêt... Les philosophes, les spécialistes savants ont aussi besoin de « candides » qui les interpellent... L'enseignant est toujours confronté à la question posée par l'irruption de Candide4, au pseudo si bien choisi : comment m'y prendre pour transmettre ? Bien entendu c'est une question qu'on ne se pose pas lorsqu'on enseigne à polytechnique...
Finkiekraut prototype de l'intellectuel ès qualité chiant et prétentieux, philosophe en peau de toutou il nous abreuve régulièrement de ses jugements ringards et définitifs le Samedi sur France cul. Il ne mérite pas ici cette débauche d'érudition.
Vous n'êtiez pas obligé de participer non plus. Ma foi, votre propos illustre un peu le mien tout de même. Alors merci.
Très passionnant exercice, Marc Lefrère. Bien sûr qu'internet est dangereux pour l'intelligence. Réservoir de connaissances extrêmement étendu, il lui faut encore assurer que la vérité de ces connaissances n'est pas établie. C'est le monde virtuel,. aussi réel que le vrai, et aussi faux également, tellement les apparences peuvent être trompeuses. Ce qui est certain, c'est que vivre la naissance d'un pareil média, ne permet pas de juger de ce qu'il est vraiment, définitivement, et encore moins de ce qu'il va susciter à long terme. L'écriture, comme la langue, c'est le pire et le meilleur, n'est-ce pas. Il faudra toujours apprendre à choisir, et à éliminer. Comme il faut entendre les non-dits, ou lire entre les lignes. Sans garantie réelle de ne jamais se tromper. Mais qui prétendrait à l'infaillibilité? L'important, c'est l'intelligence. Et comment l'internet ne l'étendrait-il pas, dans le magnifique exercice de la confrontation, à l'information sans limites.
"Et comment l'internet ne l'étendrait-il pas, dans le magnifique exercice de la confrontation, à l'information sans limites." Que le développement de l'intelligence soit une conséquence de l'existence d'internet n'est pas chose si évidence, parce que, pour être intelligent, il ne suffit pas d'avoir une mutitudes d'informations diverses à portée de main (ou de "clic").
Ce fil me fait penser à la nouvelle de Jose Luis Borges, intitulée « la bibliothèque de Babel », publiée dans son recueil « fictions », en 1940, bien avant internet... L'auteur imagine la totalité de la culture humaine stockée et exposée sur les étagères d'une bibliothèque à l'architecture labyrinthique, composée de pièces hexagonales, reliées entre elles par des couloirs et des escaliers, avec un jeu de miroirs brouillant les pistes, espace infini, interminable, dans lequel chacun peut se perdre. Les livres rassemblés en ce lieu s'entassent sur les étagères. Ils contiennent tout ce qu'il a été possible d'exprimer, dans toutes les langues depuis le début de l'écriture. L'ensemble du savoir humain qui prétend donner une cohérence au chaos se trouve ainsi totalement conservé, rangé, mis en ordre méthodiquement, de manière quasi obsessionnelle : chaque pièce hexagonale comporte le même nombre d'étagères, chaque étagères le même nombre de livres, chaque livres le même nombre de pages, chaque page le même nombre de mots. Les lecteurs s'engagent alors dans une quête éperdue avec l'espoir fou d'accéder à cette totalité, susceptible d'apporter la fin du manque de savoir, derrière laquelle se profile la maîtrise et la toute puissance... Mais l'ordre obsessionnel ne suffit pas à effacer le désordre auquel confronte la réalité. D'une part dans le tout se cache les pièges du mensonge et de l'erreur qui viennent se glisser au même titre que le savoir vrai dans les écrits des hommes, et d'autre part, le lecteur acculé à ses propres limites est dans l'incapacité de tout lire...S'impose alors un travail de synthèse, travail de déconstruction et de reconstruction visant à donner du sens à la totalité, impliquant l'exercice d'un choix, d'un jugement, d'un choix entre l'utile à retenir et l'inutile à oublier, à rejeter. Inévitablement un tel travail comporte une part de subjectivité et entérine de fait l'inaccessibilité du savoir total au moment où l'homme se réclame de sa recherche. Ainsi, paradoxalement, la totalité stockée rend aveugle au savoir total alors que celui-ci, croit-on se cache en elle... Ainsi, internet serait la nouvelle "bibliothèque de Babel"... Là-dessus, je rejoins le commentaire de pfsim... L'écriture comme la langue c'est le pire et le meilleur...l'enseignant doit contenir la recherche, apprendre à faire des choix...n'est-ce pas aussi le rôle de l'école ? Alors pourquoi faudrait-il interdire internet à l'école ?
J'ai répondu à votre précédent commentaire avant de voir votre nouveau commentaire.... Je complète donc ici ma réponse. En premier lieu, je dois vous remercier de me rappeler cette nouvelle de Borges. A vrai dire, j'ai l'impression que je l'avais, à la manière d'un brouillard, dans l'esprit, et vous m'avez permis de clarifier cette "réminiscence"! Oui, la bibliothèque de Babel, c'est une assez belle image de l'Internet. Mais on voit que tout le travail reste à faire - et en un sens on peut se demander l'intéret d'une telle bibliothèque (puisque même si tout y est présent, à cause de ce flot même - dans lequel tout devient plus ou moins indistinct- , on doit tout redécouvrir par soi-même). Je pense que Finkielkraut répondrait à votre dernière question que pour faire un choix, il faut connaitre des critères de choix, qu'il faut donc avoir déjà l'esprit formé pour choisir par soi-même, et que pour cela, il est plus urgent de former et élever l'esprit à la culture que de le mettre devant un écran, qu'il a de toute façon chez lui et dont il abuse déjà bien assez. (Ceci dit, je précise que, même pour lui, tout écran n'est pas à proscrire, je l'ai entendu dire, par exemple, que des oeuvres culturelles (musique, peinture) pouvaient faire l'objet de très bonnes émissions télé).
Il me semble que Borges à travers sa « Bibliothèque » exprime une métaphore, celle de l'être humain confronté à un conflit psychique entre le désir d'un savoir total, absolu et immédiat, et la réalité, ou la nécessité de se contenter d'un savoir partiel et médiat, entrainant une quête toujours inachevée. Cette problématique ne date pas d'internet. C'est la quête de l'inaccessible étoile...Elle est une donnée permanente de la condition humaine. Internet ne fait que placer l'homme dans une situation nouvelle...Les pédagogues ont donc toute leur place auprès de cette technologie
Pour contrer la réponse éventuellement formulée par Finfielkraut, j'ajoute donc que, justement, le pédagogue n'a pas à abandonner son poste devant un media qui existe, et auquel chacun se confronte, mais, il a, au contraire à accompagner, à instiller des critères de choix, à contenir le vertige issu de la "totalité" inaccessible.
@ Renarblanc Veuillez me pardonner pour le retard de ma réponse. Maheureusement, nous ne sommes pas toujours maître de notre emploi du temps. 1. Sur la question de l'école, il est certain que réduire tout cela à un clivage "pro-pédagogiste" et "anti-pédagogiste" est sans aucun doute s'empécher de réfléchir. A vrai dire, comme bien des mots en "isme", je pense que ce terme de "pédagogisme" en est venu à ne plus dire grand chose, et il est donc nécessaire de bien préciser ce que l'on entend par là. Je n'ai pas lu personnellement les ouvrages que Finkielkraut consacre à cette question (s'il y en a), j'ai seulement pu entendre ça et là quelques interventions, et j'aurais donc du mal à parler en son nom de cette question. Par ailleurs, peut-être tomberais-je moi même dans le "philosphisme" que je vous critiquez, car je ne crois pas, précisément, que l'on puisse mettre la philosophie tout à fait sur le même plan que les autres disciplines de ce point de vue. "L'historicisme", le "sociologisme", le "technicisme", le "psychologisme" sont des erreurs en ce qu'une discipline particulière prétend tout comprendre ou tout solutionner en soumettant l'ensemble à son modèle explicatif. Mais il y a une difficulté à parler de "philosophisme", en ce que la philosophie, par elle-même, n'est pas "une discipline particulière", mais la discipline qui s'essaie à penser le fondement des disciplines et l'articulation de l'ensemble d'entre elles. Ce pourquoi je ne suis pas bien certain que Finkielkraut serait opposé à la prise en compte des "acquis" des sciences de l'éducation. Peut-être serait-il plus juste de dire qu'il conteste la valeur des conclusions que l'on tire (mais encore une fois, je dis cela sans l'assurer). On ne peut pas dire non plus qu'il serait contre toute réflexion sur l'éducation (et donc interpréter ainsi l'anti-pédagogisme), précisément parce que son désaccord est déjà une reflexion sur l'éducation. Ainsi je l'ai entendu dire, par exemple, que, chez Aristote, on trouve une fine analyse de la notion de honte ou pudeur, et que c'était une émotion importante dans le processus d'éducation : l'élève doit pouvoir ressentir au moins une légère honte de ne pas savoir, pour ne pas s'en moquer et faire des efforts à apprendre. Mais il déplorait que, de plus en plus, les élèves perdent ce sentiment, et même qu'il s'inverse : c'est le bon élève qui doit avoir honte de ne pas faire comme le groupe. Je résume beaucoup, mais ceci voulait seulement illustrer qu'il y a aussi chez lui une reflexion. Alors sans doute - et peut-être était-ce ce que vous vouliez dire, celle-ci se fonde-t-elle davantage sur une érudition classique que sur une expérimentation moderne. Ceci serait à creuser, mais, quoiqu'il en soit, il y a bien aussi une reflexion sur l'acte pédagogique. 2. Je crois que la difficulté à saisir les propos de Finkielkraut tient à deux choses: la première est qu'il est ou fut médiatique, et il est vrai que cela jette a priori un soupçon (que j'ai partagé avant de le lire, d'ailleurs), d'autant plus que le "cadre" télévisuel réclame des formules à l'emporte-pièce, de sorte qu'il a pu parfois se caricaturer lui-même en voulant surtout mettre en évidence les points qui lui semblaient à la fois les plus importants et les plus, disons, insoupçonnés - et qui étaient donc en un sens les plus polémiques - sans pouvoir parler autant du reste, ce qui donne toujours l'impression d'une pensée "binaire". La seconde raison est sa manière d'écrire : il présente de longues analyses, il soulève des problèmes, mais il ne donne jamais tout à fait clairement la solution, disons qu'il laisse le lecteur en déduire ce qui doit, mais cela suppose que ce soit un "lecteur averti" pour penser à le faire et pouvoir le faire. Ainsi aussi se perçoit il est vrai un certain élitisme. Mais, en soi, l'élitisme n'est pas un mal : c'est le principe de la "méritocratie". L'élitisme est perverti lorsqu'il se transforme en exclusivisme, cad lorsqu'il consiste à vouloir réserver la culture et l'intelligence à quelques-uns. Or ce n'est pas la volonté de Finkielkraut. Son élitisme est d'essayer de penser culture (et de défendre la culture) dans un langage culturel. Et il est bien d'accord que l'on "élève" le plus de monde à la culture. Ce qu'il ne veut pas c'est que l'on "abaisse" l'exigence culturelle au niveau du plus grand nombre. 3. Vous avez évidemment raison lorsque vous dites que notre échange (auquel je prend aussi un grand plaisir) montre que l'internet peut être autre chose qu'une poubelle (pour parler aussi de manière un peu lapidaire). Mais il faut bien admettre que de tels échanges sont difficiles à mettre en place et sont très loin d'être le lot général sur l'internet. Vous me direz (et vous me dites déjà en un sens) que cette difficulté n'est pas propre à l'internet. Cela est bien exact aussi. Donc il ne s'agit pas de condamner entièrement internet ni de prétendre "qu'avant" c'était parfait! Mais on peut constater qu'il se passe des choses étranges avec certaines techniques que l'on developpe dans l'espoir de soutenir certaines de nos facultés. Si l'on reprend l'exemple de Platon, on commence par écrire en se disant : "écrivons-le au cas où je l'oublierai"; l'ennui, c'est que l'on finit toujours par faire "écrivons-le, comme cela je n'aurais pas à l'apprendre." La promesse du bon usage possible d'une technologie parait ainsi souvent le masque et comme la bonne conscience que l'on se donne dans l'utilisation par ailleurs plus mauvaise que l'on fait effectivement de cette technologie C'est un peu comme quelqu'un qui regarderait TF1 en se disant : "la télé, c'est bien, je peux mettre Arte quand je veux!" Je crains un peu que l'on soit assez largement dans le même type d'illusion avec Internet. Entre les mains de parfaits sages, ce serait évidemment une technique innocente. Mais - autre paradoxe -, précisément parce que nous avons besoin de telles techniques, cela témoigne que nous ne sommes pas ces parfaits sages et que l'on ne peut donc pas compter par principe sur un usage totalement sage de l'Internet (et on revient à l'analogie avec le couteau et la tronconneuse). Pour le dire autrement, on se donne des moyens d'action de plus en plus conséquents, et qui réclament donc de nous, les utilisateurs, d'être de plus en plus "éclairés". Et on croit que, puisque ces techniques réclament de nous d'être de plus en plus éclairés, nous allons le devenir. Je n'en suis pas certain; et de ce point de vue, il y a peut-être des raisons de craindre ce "progrès", dont, le moins que l'on puisse dire, est que le 20ième siècle nous a montré qu'il n'apporte pas toujours avec lui une multitude de bienfaits.
Je vous remercie vraiment, Marc Lefrere, de me donner l'occasion d'avoir ce débat avec vous... 1- Je suis absolument d'accord avec vous, pour reconnaître la spécificité de la philosophie... Le « philosophisme » lancé contre Finkielkraut n'était probablement de ma part qu'une réponse provocatrice à son « pédagogisme », visant à disqualifier toute réflexion sur la pratique pédagogique, notamment sur la difficulté d'apprendre et d'enseigner et sur la manière d'y faire face. Toutefois, il n'est pas inutile de réfléchir sur le concept en « isme », qui dénonce la tentation totalitaire à un moment ou à un autre, de chaque champ disciplinaire. Il se trouve que la pédagogie n'est pas une science mais une praxis et qu'elle s'autorise à penser la relation pédagogique triangulaire dans laquelle elle se déploie ( l'élève, l'enseignant et le savoir) à travers différents champs disciplinaires (psychologie, sociologie, didactique, histoire, philosophie...) Qu'elle puisse être tentée de se prendre pour tout, j'en conviens...qu'elle doive-t-être bordée, limitée, rappelée à l'ordre, sans aucun doute. Mais, en jetant l'opprobre sur les pédagogues, Finkielkraut, philosophe, leur explique en gros, qu'ils n'ont pas à penser leur action, puisque le philosophe est là pour ça !... (d'où le terme de philosophisme, qu'il me semble légitime de lui retourner à lui, et non à la philosophie). Il balaie donc d'un revers de main l'ensemble de la recherche pédagogique ( dans ce cas là, étrangement, pour lui, tout se vaut) ! Ayant pensé pour eux, il affirme que la transmission n'a que faire de l'élève, de son rapport au savoir, de la position de l'enseignant, de ce que l'évolution de la société implique pour le rapport au savoir... M. Finkielkraut pense qu'il suffit d'exposer le savoir savant (comme cela se faisait sous la troisième république) et que la magie de la transmission doit faire le reste. C'est effectivement ce qui se passe à polytechnique... Mais l'expérience de terrain montre que tel n'est pas le cas dans l'enseignement primaire. Je vous renvoie aux débats Meirieu / Finkielkraut... Pour que l'élève puisse sentir une légère honte à ne pas savoir, il ne faut pas que le savoir lui soit présenté comme inaccessible, réservé à une élite, il ne faut pas que les hiérarques donnent l'exemple d'une culture bling bling, que l'on peut mépriser impunément en affirmant que « si l'on a pas une rolex à 50 ans on a un peu raté sa vie » ! Il se trouve que ces hiérarques là ne sont pas pédagogues (ni pédagogistes) et qu'ils utilisent les discours de Finkielkraut, pour casser l'école. Ce n'est pas dire que Finkielkraut n'a pas de réflexion, c'est dire qu'il est partisan d'une éducation élitiste, non démocratique, réservée à quelques uns et que, partant, l'argumentation vient servir cet objectif au mépris de la réalité. Je pense que la philosophie n'a pas pour fonction de marteler une idéologie. Je n'entends pas Finkielkraut souligner la contradiction entre la casse de l'école, les écarts de langage du président, son mépris de la culture, le bling bling et le zapping, élevés au rang de valeur, le culte de l'argent facile, etc... 2- Au-delà de la caricature, liée aux formules à l'emporte-pièce inhérentes au « cadre » télévisuel (j'ai le souvenir d'avoir écouté à la télévision Michel Serres, Gilles Deleuze, Jankelevitch, Edgar Morin, pour ne citer qu'eux, sans avoir eu l'impression d'une pensée binaire), il me semble que c'est le fond de la pensée de Finkielkraut qui me heurte. L'élitisme n'est pas un mal, dites-vous, et je serais tenter de vous suivre... j'ai une haute idée de la culture, et je sais que son appropriation nécessite un travail...mais c'est précisément la préoccupation pédagogique par excellence : comment transmettre...comment permettre au plus grand nombre de cultiver ce désir d'apprendre ?... 3- Je pense comme vous qu'il n'y a pas de bonne technologie au sens où elle supposerait une suppression de l'effort d'appropriation des savoirs...Je ne vois comment un pédagogue pourrait penser le contraire... Je pense que les pédagogues doivent garder une main sur internet, justement pour ne pas entretenir l'illusion (d'une pseudo culture facile, immédiate, dispensant de l'effort, et concurrentielle aux savoirs dispensés à l'école). A chaque étape de l'évolution technologique ou technique, l'homme est soumis à l'ambivalence (espoir/crainte). Nous savons ce que nous quittons, mais ignorons ce que nous allons devenir. Sur ce plan l'histoire se répète...
En relisant les commentaires apportés par Pfsim et Renarblanc (avec la nouvelle de Borges en particulier), il me vient encore une autre remarque, qui complétera le rapprochement que je faisais dans mon billet avec Platon. Celui-ci expliquait que grâce à l'écriture le plus grand nombre se croira savant sans l'être réellement, car la science sera dans les livres, et non dans les hommes. Et, de ce point de vue, c'est pire que la simple ignorance : car il vaut toujours mieux savoir que l'on ne sait pas que croire que l'on sait ce que l'on ne sait pas. Dans un cas, on est lucide et on peut tenter d'y remédier, dans l'autre cas, l'ignorance dans laquelle nous sommes de notre propre ignorance nous enferme en elle. Le risque est le même pour l'internet, avec en plus tout le prestige qui l'accompagne : ce n'est pas une simple bibliothèque, c'est une Bibliothèque où l'on trouve tout ce que l'on veut. Et on risque alors de se croire "évolué" et "averti", parce que nous avons accès à une multitude d'informations qu'il nous est facile de "confronter". Ayant chacun notre connexion internet "sous le bras", nous penserons tous en savoir bien assez: qu'est-ce alors qu'être intelligent? Savoir se servir d'internet (et si on élargit, des technologies modernes), le reste suivra. Peut-être penserez-vous que c'est un peu caricatural. Mais c'est une tendance, un risque, et surtout n'oublions pas ce début si célèbre du discours de la méthode de Descartes : "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont." Nul, de soi-même, ne se juge assez sôt qu'il ait besoin de se former au jugement critique. C'est ce qui rend cette éducation si difficile, et si facile de succomber aux sirènes de l'internet "dispensateur de connaissances".
Peut-être suffirait-il que nous ne parlions pas de Finkielkraut, pour être totalement d'accord...
J'ajouterais ce trait de Freud : "il y a du non-savoir sur chaque marche du savoir"... pour interroger le concept de "lucidité". Comme il n'y a pas de savoir "total", ou "absolu", celui qui sait n'est pas forcément "lucide"...il ne l'est que comme il peut l'être dans l'état actuel des connaissances. L'un des critères de la "scientificité d'une théorie" est sa "réfutabilité", nous dit Karl Popper...Car, nous dit-il, si une théorie se présente comme irréfutable, elle se place dans le champ de la foi, et non dans celui de la science. C'est dire qu'un savoir n'est "vrai" que le temps de ne pas être invalidé, par les recherches qui le prolongent. La lucidité n'est jamais absolue, elle est relative. Cette constatation condamne à une quête sans fin. N'oublions donc jamais le côté dynamique du savoir... Celui qui sait est toujours en train d'apprendre, où il y a un moment où il ne sait plus... et je pose une question : ce rêve d'une lucidité totale arrogante non contenue, exposée par les "sachants" ne fait-il pas empêchement d'apprendre ? En s'identifiant au savoir absolu, les maitres n'occupent-ils pas une position mégalomaniaque, fascinant, tétanisant, écrasant toute pensée autre ?
Avant de vous répondre plus amplement plus tard, je signale seulement ce lien http://www.mediapart.fr/journal/international/120509/revue-web/internet-autorise-pendant-les-examens-au-danemark-politiken qui n'est pas sans relation avec notre propos; et je dois bien dire que cette initiative (donner accès - même plus ou moins encadré - à internet pendant des examens) n'est pas tout à fait pour me plaire.
Merci pour ce lien. Je vous rejoins sur ce point : l'accès à internet pendant les examens semble une aberration... J'en profite pour vous renvoyez à deux écrits, parus dans Le Monde de ce jour, daté du 13 mai, et qui ne sont pas sans rapport avec notre échange : Le 1er écrit est un entretien avec Edgar Morin plaidant pour une culture générale. Il y a ici une véritable réflexion sur le savoir, qui ne peut qu'interpeler les pédagogues et qui nous renvoie à la force de « l'introduction à la pensée complexe » (Seuil, points 2004) et des « sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur » (Seuil, 2000) Le 2ème écrit est une réaction d'Eric Rochant, réalisateur et cinéaste, contre la loi Hadopi intitulée : « il est stupide d'aller contre internet avec bâton, casque et ciseaux »
Bonjour, nous sommes bien dans cette note dans le débat récurrent entre le savoir comme conquête du pouvoir et le faire savoir comme quête de la connaissance. Quelle absurdité que cette réflexion Finkielkrautienne : "Internet, c’est l’utopie du discours totalement incontrôlé. Tout est permis, tout est possible, tout est égal". Soyons réaliste, demandons l'impossible. Bien répondu en tout cas par la cursive de Socrate face au hiéroglyphe de Pharaon. Qu'Internet continue longtemps à faire trembler les mandarins, c'est tout le bien qu'on peut leur souhaiter...
Bon, je vais me faire l'avocat du diable (= Finkielkraut) : Internet est une banque de données interactives où l'on trouve de tout : le pire et le meilleur. Le risque, c'est de transformer la culture générale, ce qu'Edgar Morin définit comme "nourriture de l'esprit au contact des arts et des sciences pour nous aider à relier des connaissances éparses", avec la culture "wikipédia", somme de connaissances non vérifiées des internautes qui peuvent véhiculer des erreurs, des mensonges, des préjugés et des présupposés en donnant l'illusion d'une connaissance accessible en un seul click. Internet est un outil, mais un outil qui demande des connaissances préalables pour son utilisation (savoir chercher l'information au bon endroit) et pour interprétation (faire la part entre la fiabilité ou la suspicion d'une information donnée)
Ce n'est pas se faire l'avocat du diable, Lincunable, (Finkielkraut n'est pas le diable)...c'est poser un réel problème... la langue, les livres, la presse, la télévision, contiennent également le pire et le meilleur...en un tour de langue, comme en un tour de clic, je peux être fasciné par une parole démagogique, manipulatrice, mensongère, erronée... On peut dire tout et son contraire... Il y a des universitaires dont la parole est labellisée par "le temple du savoir", qui défendent des idées négationnistes !... La culture générale conçue par Edgar Morin, n'est évidemment pas celle de Wikipedia... Je vous renvoie aux « sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur »...Il s'agit d’enseigner à affronter les défis de la complexité, et d'élaborer des instruments de la pensée pour l'affronter et pour proposer d’autres formes, d’autres modes d’éducation. Enseigner à affronter la complexité, c'est aussi enseigner à « faire avec l'existant », y compris avec internet, puisque la nouveau media fait désormais parti de l'existant... Il s'agit, non pas de substituer internet à la culture, mais de construire un contenant permettant la prise en compte du complexe, et l'usage d'internet...
Bon, Lincunable, je vous envoie ce lien : Grand corps malade et l'Education Nationale http://www.dailymotion.com/relevance/search/grand+corps+malade/video/x991iq_grand-corps-malade-education-nation_music
Pour continuer dans le sens de ce qu'expliquait Emmanuelle Caminade plus haut, il y a surement à réfléchir sur l'opportunité d'introduire Internet dans les conditions actuelles. Dans les commentaires qui suivent, vous dites deux choses tout à fait intéressantes : l'internet est là, "il faut faire avec"; car il ne faut pas faire l'autruche et le tartuffe. Or, précisément, nous sommes en droit de nous demander dans quelle mesure il faut que la technique nous impose ainsi ses exigences. L'école ne doit certes pas nier la réalité telle qu'elle est, mais elle ne doit pas en être simplement le miroir. Regardez, vous, moi, et d'autres, savons tout de même fort bien utiliser l'internet, pourtant nous n'avons pas reçu d'enseignement scolaire spécifique. Le risque d'introduire un tel enseignement trop tôt est le risque lié à tout enseignement trop particulariste : nos élèves seront de bon techniciens de l'internet, mais seront-ils autre chose? Instruisons-les plutôt et enseignons leur finalement à constituer et élaborer une pensée complexe, le reste viendra par surcroit : ils sauront, le moment venu, penser l’internet et avec l’internet. C’est finalement un des enseignements des propos d’Edgar Morin sur la nécessité de la culture générale (dont je vous remercie de m’avoir signalé l’intervention dans le Monde). On demandera peut-être : mais pourquoi ne pas leur apprendre avec l’internet ? La réponse a déjà été donné dans les commentaires précédents : parce que, contrairement aux apparences, l’internet rend plus difficile cet apprentissage. Il n’est certes pas impossible de le faire, mais cela demande alors que l’on affronte, en plus des problèmes posés d’ordinaire dans l’enseignement, les problèmes posés par l’internet spécifiquement. Et survient en outre la nécessité de se soumettre aux exigences du réel dans les moyens dont nous disposons: certes, il serait mieux d’avoir un meilleur encadrement, davantage de personnels, etc. Je ne dirai surement pas le contraire ! Et ce serait précisément nécessaire pour « enseigner l’internet ». Mais le fait est que nous ne disposons pas de ces moyens. Et dans ces conditions, il serait doublement risqué d’introduire encore davantage l’internet dans les écoles (car il y est déjà directement ou indirectement…). Vous dites également dans un autre commentaire que le pédagogue doit garder la main sur internet, « pour ne pas entretenir l'illusion (d'une pseudo culture facile, immédiate, dispensant de l'effort, et concurrentielle aux savoirs dispensés à l'école) ». On pourrait répondre aussi que le meilleur moyen de ne pas entretenir cette illusion est précisément qu’internet soit tenu « éloigné » de l’école, et évidemment en interdisant tout copier coller, etc., tout en expliquant pourquoi aux élèves. Car le risque d’introduire de plus en plus internet dans les lieux et les processus d’éducation et d’apprentissage, c’est précisément de donner alors l’impression que l’internet lui-même est le moyen d’éducation par excellence, qui supplante peu à peu les autres, alors qu’en réalité, il pose davantage de problèmes que les autres dans ces processus et sans y apporter un grand profit (seulement une plus grande facilité d’accès des données). Enfin, à propos de la réaction d’Eric Rochant que vous signaliez, je pense que nous nous retrouverons dans l’opposition à cette loi. Elle est totalement inefficace et largement injuste. Et je souscris à son affirmation que « Cette loi va simplement contre Internet. Contre ce qui faisait, ce qui fera toujours d'Internet une véritable révolution dans la façon dont l'homme accède à sa propre production. Le prétendu piratage n'est en fait qu'un des nouveaux comportements qui exigerait non pas qu'on le qualifie de délictueux, mais que soit au contraire repensé un certain rapport au savoir et à la création, et à leur diffusion. La défense d'intérêts privés pousse au crime de ne pas réfléchir sur l'évolution du monde. » Il est bien vrai que l’apparition d’internet impose de repenser une certaine conception de la culture et de sa diffusion. Mais pour la suite de son texte, je ne le suivrai pas. « Cette loi non seulement ne protège pas les droits des créateurs, non seulement attente à la liberté sous de nombreux aspects, mais surtout agresse, voire insulte cette partie de la population qui - jeune peut-être - vit la mondialisation sans états d'âme, celle qui épouse le mouvement de l'histoire avec gaieté, curiosité, effronterie, qui utilise, crée, exploite, détourne l'outil du siècle. » Je me méfie toujours des personnes qui affirment que le « sens de l’histoire » doit s’imposer à nous (et prendre la défense du « sens de l’histoire » est tout à fait paradoxal). Cette tendance qui consiste à faire de la querelle Hadopi une lutte des « anciens » contre les « modernes » me semble un peu simpliste (ne serait-ce que parce que je suis contre la loi alors que par mes positions par ailleurs je devrais sans doute être placé parmi les « anciens ») : elle masque le fond des problèmes posés par l’Internet, dont l’un est que, précisément, cette "partie de la population" dont il parle dans son article ne « détourne » pas du tout « l’outil du siècle », mais "suivent" la logique de l'internet et l'utilisent plus complétement, simplement. --- P.S. : à titre anecdotique, je signale que M. Finkielkraut n’a pas toujours été professeur à Polytechnique. Il a commencé dans un Lycée technique de Beauvais, dont le public n’est certes pas le même. Par ailleurs, ce dont il se plaint, c’est d’une baisse de niveau généralisée, à Polytechnique, comme ailleurs. Ce qui doit nous interpeller, puisque même « l’élite » est touchée. (Mais qui ne doit plus nous surprendre depuis un certain président…)
Un petit ajout à vos dernières lignes : d'après des professeurs du CNAM rencontrés (mais ce n'est pas un sondage), oui le niveau est plus "bas" dans toutes les prépa et les écoles d'ingénieurs, ce qui ne "pose pas de réel problème" puisqu'il y a plus de places en écoles d'ingénieurs (qui se sont sur-multipliées) que de candidats effectifs ...
L'introduction d'internet à l'école est un vrai débat, que vous auriez pu introduire sans vous référer à Finkielkraut. Ce philosophe étant trop impliqué idéologiquement dans le « conservatisme », ce courant de pensée qui se déploya en réaction à la Révolution française, comme une méfiance viscérale vis-à-vis du changement (en l'occurrence des droits de l'homme – voire les écrits de Burke et de Joseph de Maistre). Bien entendu, ce n'est pas de ce conservatisme (traditionaliste et réactionnaire) que se revendique notre philosophe, mais de celui de Hannah Arendt, effarée devant le nazisme et le bolchevisme, manifestant un sentiment aigu pour la stabilité du monde, un monde qui devrait se soucier de son héritage humaniste, plutôt que d'envisager la création d'un « homme nouveau » en faisant du passé table rase. Mais se revendiquer ne suffit pas, et Finkielkraut ne parvient pas à se détacher de la posture idéologique du « traditionaliste réactionnaire » versus Joseph de Maistre, ce qui le rend presque inaudible pour moi : au pire en disqualifiant son discours, au mieux en le desservant totalement. Car c'est bien la démocratisation de l'enseignement qui est attaquée sous couvert du conservatisme avec les attaques contre les sciences de l'éducation, contre l'expérimentation et la recherche pédagogique ; et ce sont bien ces attaques qui conduisent aujourd'hui un pouvoir, distillant le mépris de l'héritage culturel et du langage, à casser l'école et à célébrer le « retour en arrière » comme une avancée progressiste, tout en fustigeant le conservatisme des pédagogues. Nous sommes bien dans la novlangue « le conservatisme, c'est le progressisme ». On aurait pu penser qu'au nom de la culture et de l'héritage à préserver, Finkielkraut fasse preuve de la même radicalité critique contre le pouvoir... Mais pas du tout ! Silence complet sur le style et sur le travail de sabotage mis en place ! C'est qu'il nous semble y voir une collusion entre l'élitisme réactionnaire d'un Joseph de Maistre, cherchant à conserver le vieil ordre des puissants, le conservatisme revendiqué par Finkielkraut, s'accaparant l'héritage d'Hannah Arendt, et le pouvoir actuel méprisant la culture. Je crois avoir apporté ici "ma réponse" à votre billet, interrogeant la difficulté du philosophe à se faire entendre, en le faisant passer pour le rabat-joie Platon
Le sujet de mon billet était aussi la manière dont les propos de Finkielkraut étaient souvent, de manière injuste, ridiculisés. Et il est assez osé (et en réalité tout simplement incorrect) de placer la pensée de Finkielkraut dans la filiation de la "contre-révolution"; et si l'on fait ainsi, évidemment, on se demande bien ce qu'il reste encore à discuter. Evidemment, ensuite, vous vous corrigez vous-mêmes en évoquant rapidement Hannah Arendt, mais enfin, voilà l'accusation portée. Il ne s'attaque pas à la démocratisation de l'enseignement. Ceux qui ont attaqué cette démocratisation, et réellement attaqué au point de l'avoir rendu impossible, ce sont ceux qui, au nom des bonnes intentions, ont tout simplement raté cette démocratisation. Finkielkraut affirme cet echec (échec qui a été longtemps nié) et l'analyse pour trouver une solution. On peut éventuellement discuter de son analyse et de sa solution. Mais le renvoyer parmi les "contre révolutionnaires" et les "anti-démocrates", c'est évidemment rendre impossible cette discussion. Par ailleurs, c'est indirectement donner raison à au moins une part de son analyse : les "pédagogues", qui ont mené les réformes depuis les années 70, parce qu'ils le font au nom de la "démocratisation", se croient les défenseurs de la démocratie, et que leurs adversaires sont anti-démocrates. ----- Vous faites à Finkielkraut d'autres reproches injustes. Vous semblez penser que c’est un fort soutien du pouvoir actuel, alors que ce n’est pas le cas. Il est vrai que l’on veut à tout prix faire penser le contraire… Difficulté d’aborder la complexité ? ----- Non seulement Finkielkraut n’a jamais accepté de donner son soutien à Sarkozy candidat (au contraire de Glucksmann, par exemple), mais en outre il a très tôt manifesté sa désapprobation sur le style et la critique de la culture. Il a refusé de soutenir Sarkozy pendant la campagne : http://www.grioo.com/info9193.html Pour un aperçu de sa position (en gros, certains discours du candidat furent prometteurs –citant Voltaire, Jaures, etc. – mais la pratique du président semble bien en décalage avec ces discours et cela inquiéte beaucoup Finkielkraut) : http://philomag.com/fiche-philinfo.php?id=27 http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/politique/20070510.OBS6586/fouquets_et_malte_finkielkraut_critique_sarkozy.html http://www.dailymotion.com/video/x2996z_finkielkraut-sarkozy-montaigne-etc http://www.marianne2.fr/Alain-Finkielkraut-Au-lieu-de-jogger,-Sarkozy-devrait-ruminer!_a84164.html Ce dernier lien contient des vidéos intéressantes à plusieurs égards. Vous verrez notamment qu'il est bien d'accord que Sarkozy est inculte, qu'il est le premier président de la société post-culturel, que sa politique est quelque peu incohérente (ce dernier point est dans la 4ième vidéo). Et Finkielkraut se plaint surtout qu'il n'y ait pas d'alternative à gauche. Pour le reste, puisqu'on lui demande de se prononcer sur les propos de Sarkozy, il prend pour principe que ce dernier parle honnétement. C'est sans doute pour ne pas faire de procés d'intention; ou bien par naïveté, mais il n'est certainement pas "inféodé" ni "un partisan" de Sarkozy. Malheureusement, je n’ai pas trouvé d’interview sur l’actualité plus récente que quelques mois après l’arrivée de ce dernier au pouvoir. Il faut dire que Finkielkraut a été, je crois, fort malade pendant une bonne partie de 2008, et qu’il n’apparut plus dans les médias (ni même sur France Culture, où il se fit remplacer pour Répliques) à ce moment là. Il ne reprit qu’en 2009. Son dernier entretien (mais il y parle de sa philosophie et de sa trajectoire, et non de l’actualité) est celui qu’il a donné avec Yves Calvi, dans l’émission Nonobstant, de France Info : http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/nonobstant/index.php?id=79119 Si vous prenez la peine de lire ou écouter tout cela, vous verrez, je pense, que son analyse est plus complexe (et peut-être intéressante) que les caricatures qu’on en fait.
En fait mon appréciation concernant Finkielkraut tourne autour du conservatisme, dont il se revendique, et auquel je distingue deux filiations : un conservatisme traditionaliste réactionnaire (Joseph de Maistre), et un conservatisme humaniste qui s'oppose aux totalitarismes prétendant faire apparaître ex nihilo, un homme nouveau (Hannah Arendt). Et je fais ce constat : le pouvoir est actuellement en train de nous fabriquer un « néo-sujet » (voire l'ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval « La nouvelle raison du monde », publié dans la revue du MAUSS et le billet de pascal b. « Existe-t-il un néo-sujet ? » dont voici le lien : www.mediapart.fr/club/edition/contes-de-la-folie-ordinaire/article/220409/existe-t-il-un-neo-sujet ) La radicalité critique si médiatisée contre les pédagogues et les sciences de l'éducation depuis les années 70, perçu comme un danger totalitaire (voire est aujourd'hui totalement abrasée concernant le pouvoir, qui exprime par ses actes, ses gestes et ses paroles son mépris profond pour la culture. D'où la légitimité de mon interrogation : une charge contre les pédagogues non contrebalancée par une charge équivalente contre le pouvoir néo-libéral équivaut alors à une « posture » renvoyant au conservatisme traditionaliste réactionnaire. Pour information et pour donner une idée de la violence des propos anti-pédagogistes sans équivalent concernant l'actuel pouvoir je vous renvoie au communiqué du 12 mai 2000, intitulé : « nous sommes tous des pédagogues » et à l'article publié dans la revue Éducation et devenir "Un seuil a été franchi dans le débat pédagogique. Les « usines de la mort » sont convoquées par Alain Finkielkraut comme l’ultime conséquence des théories que défendent les pédagogues contemporains (page 85 de « Une voix vient de l’autre rive » Gallimard). Un tel extrémisme dans les propos montre combien la passion, sinon la haine, fait perdre aux « anti-pédagogues » le sens de la raison et de la mesure. La pédagogie, incarnée dans la figure diabolisée de Philippe MEIRIEU, est présentée comme une monstruosité. Il y a quelque chose d’indigne dans ce procès doublé d’un harcèlement médiatique. De tels procédés sont un véritable paradoxe chez celui qui défend les valeurs de l’humanisme. Mais cette querelle des « pédagogues » et des « anti-pédagogues » a-t-elle aujourd’hui un sens ? Comment nier si dédaigneusement la pédagogie alors que l’acte même d’enseigner, ou l’acte d’écrire un livre, suppose une pédagogie ? Nous sommes tous des pédagogues. Nous disons seulement qu’il vaut mieux que notre pédagogie soit consciente plutôt que spontanée et irréfléchie, surtout si l’on veut trouver les moyens de faire accéder tous les jeunes, et pas seulement certains d’entre eux, aux valeurs défendues par l’auteur. Qui peut soutenir de bonne foi que la pédagogie actuelle incite les jeunes au refus des valeurs ? Personne ne peut prétendre avoir le monopole des valeurs. Affirmer que la pédagogie aujourd’hui existe sans référence à des valeurs universelles est un mensonge. Ce mensonge conduit aux plus indignes des dérives et des allégations." Je vous laisse prendre connaissance du nom des signataires education.devenir.free.fr/humeur4.htm
Et je ne peux résister à mettre sur ce fil l'article de Françoise Clerc (mai 2000) concernant la controverse Meirieu / Finkielkraut, paru dans la revue Education et Devenir Dans les colonnes du Monde (ravi de l'aubaine) s'installe un feuilleton à rebondissements: les échanges peu amènes entre Philippe Meirieu, éminent pédagogue, et Alain Finkielkraut, éminent philosophe. Une pétition d'universitaires de renom a circulé et les media (notamment France Culture) se font l'écho du « débat ». Ces échanges de textes viennent après d'autres qui émaillent régulièrement l'actualité éducative. Mais y a-t-il vraiment débat ? On peut en douter. Les attaques contre « les pédagogues » sont personnalisées. Dans le cas présent, à moins de penser que les personnes incarnent totalement leurs idées, ce qui est douteux, on peut voir dans les échanges par presse interposée, plus un combat de deux intellectuels dont l'un (Philippe Meirieu) fait de l'ombre à l'autre (Alain Finkielkraut). Si Philippe Meirieu est connu pour ses engagements idéologiques mais aussi professionnels, si tout le monde n'est pas obligé de partager ses opinions (cela s'appelle la démocratie) et peut discuter la validité des savoirs qu'il avance en tant que professionnel (c'est la saine pratique du doute), on peut se demander jusqu’à quel point l'expression de la haine et la personnalisation des attaques est admissible. Notre société s'installe insidieusement dans des pratiques de non respect(1) qui me semblent tout aussi délétères et préjudiciables à la démocratie que la délinquance dans certaines zones urbaines. Il existe en France une tradition du pamphlet qui se justifiait lorsqu'elle répondait à un manque de liberté d'expression et prend de l'intérêt quand les auteurs font preuve d'esprit. Or, les attaques actuelles, si elles sont méchantes, sont en général dépourvues d'humour. Elles ont surtout le désavantage de polariser l'attention et de masquer le fait que le citoyen moyen est renvoyé aux sondages et aux émissions de télévision où sa parole est soigneusement encadrée, cantonnée à des sujets sans intérêt, tandis que sur ces questions qui le touchent de près, il n'a d'autre alternative que subir ou descendre dans la rue. D'ailleurs Alain Finkielkraut qui, à défaut d'être convainquant est assez malin, sent bien la faille: dans son article du Monde du vendredi 19 mai, il appelle à la rescousse les classes populaires et prend à témoin Jaurès... Dans certains textes, on chercherait en vain des arguments étayés sur des observations, une tentative d'argumentation rationnelle. On devine que pour quelques auteurs, le débat d'idées n'a finalement pas vraiment d'importance. Les « belles lettres » et les humanités sont en crise. La philosophie se démène dans des contradictions internes depuis que les sciences humaines l'ont dépossédée d'une partie de son champ théorique traditionnel et depuis que les grandes figures très médiatiques de l'après-guerre(2) ont disparu. En face, les sciences de l'éducation elles-mêmes s'entre déchirent de façon plus feutrée, mais très réelle. Elles constituent donc une proie idéale car elles n'assument vraiment ni la pluralité des champs scientifiques invoqués pour comprendre les faits éducatifs, ni la spécificité de leur statut épistémologique. Peut-on parler des faits éducatifs sans en même temps parler de ce qui en constitue le cœur, c'est-à-dire la pédagogie entendue comme un ensemble de savoirs liés à l'action des praticiens de l'enseignement ? Que serait la médecine si elle se désintéressait des protocoles de soins ? Que serait l'ingénierie si elle se désintéressait des mises en oeuvre des systèmes qu'elle invente ? « Pédagogue » est devenu une injure et pas seulement chez les esprits chagrins. S'il est évident que les chercheurs en éducation (pas plus d'ailleurs que les personnels) ne peuvent considérer qu'ils ont le monopole des questions éducatives, ils ont en revanche le devoir de mettre à disposition des instituions de la démocratie les savoirs qu'ils construisent, soit qu'ils aient directement la possibilité d'éclairer les choix politiques, soit qu'indirectement, ils contribuent à faire avancer la maîtrise qu'a l'opinion publique de questions qui concernent notre société dans son entier. L'honnêteté voudrait que l'on avoue que l'évolution actuelle des savoirs et des techniques nous dépasse, la modestie, que l'on admette que nous sommes en recherche de critères de validité et de règles de conduite dans certains domaines. Ces qualités morales, je les trouve plutôt chez ceux qui acceptent de ne pas avoir de certitudes achevées, chez ceux qui doutent. Je les trouve plutôt chez ceux qui acceptent le risque de s'engager dans des actions et pas seulement en parole. Je la trouve plutôt chez ceux qui savent que le propre de l'action est l'incertitude et l'intègrent comme une donnée fondamentale de leur pensée. Mais n'en ne justifie qu'on tente d'exterminer son adversaire plutôt que de le convaincre, qu'on masque des intérêts catégoriels sous un pseudo intérêt général. Tous les coups ne sont pas permis. Le plus grave reste à dire: les jeunes sont complètement absents de ce combat qui se déroule au-dessus de leurs têtes. Ils ne sont même pas otages de la parole des adultes, ils en sont absents. Quoi qu'on pense de la consultation dans les lycées, cette tentative(3)'a eu au moins le mérite de tenter de redonner une dignité aux jeunes en leur restituant le droit de dire leur expérience... Depuis longtemps, génération après génération, ils ont pris l'habitude d'être ailleurs, de se retrouver dans d'autres lieux que l'école, de fuir les débats avec les adultes, de se réfugier dans « une culture jeune ». Mais même là, ils sont récupérés par des marchands finalement plus habiles que les pédagogues. Les plus lucides d'entre eux le savent. Mais que faire ? le libéralisme, pour ceux qui en ont les moyens, autorise au moins une illusion de liberté dans la consommation. Je ne suis pas sûre que notre société aime ses enfants: elle en a peur et les traite de « sauvageons », elle les utilise dans des combats qui ne sont pas les leurs (une élite intellectuelle à grand pouvoir médiatique les utilise pour perpétuer sa propre culture et l'élitisme qui l'a portée là où elle est, mais elle n'est pas la seule à agir ainsi), ils sont asservis dans la bonne conscience et le politiquement correct (il ne suffit pas de mettre à disposition, dans les établissements scolaires, des préservatifs ou la pilule du lendemain pour faire oeuvre éducative et simplement manifester son amour). Les faits sont têtus et les sciences humaines ont montré à quel point les jeunes sont les premiers touchés, y compris dans leur vie affective, par les dysfonctionnements économiques et sociaux. J'ai l'impression que certains d'entre nous ont oublié que, derrière nos déchirements, nos rivalités, nos états d'âme épistémologiques, nos intérêts corporatistes, il y a des adolescents que nous avons appelés à la vie. Nous avons une responsabilité à leur égard. Or, cet oubli est assez systématiquement manifeste dans le camp de ceux qui se posent en défenseurs du savoir et de la vocation traditionnelle de l'école. S'il faut apprendre autrement, ce n'est pas seulement parce que les élèves changent, ni parce que les pédagogues sont des lâches. Puisqu'il faut le dire, les représentations du savoir et de ses formes ne peuvent être dissociées de leur époque et de leur société. Le savoir que certains défendent est historiquement et socialement défini et n'existe plus que dans les rêves nostalgiques. Les savoirs évoluent dans leurs contenus, leurs formes et leurs modes de mobilisation (4). Ce n'est pas du laxisme de le dire. Ce n'est pas faire preuve de psychologisme excessif. C'est simplement sortir d'un mensonge. Quel chercheur peut affirmer sans rire que les savoirs qu'il utilise ou qu'il construit sont exactement identiques à ceux du siècle dernier ? Même les mathématiciens, depuis les Bourbaki et quelques autres, regardent autrement leurs savoirs. L'école serait-elle le dernier bastion où on entretiendrait la fiction ? Inquiéter l'opinion par des contrevérités est un procédé dangereux dans une démocratie. Il y a danger à mentir à la jeunesse et à tenter de la tenir sous la dépendance de clercs prompts à confondre leurs intérêts de caste avec ceux de la nation tout entière. 1- Cela se manifeste à l'égard d'intellectuels mais aussi de ministres (Dominique Voynet, Claude Allègre, qui lui-même n'a pas eu un comportement irréprochable), d'élus et de simples citoyens et prend des formes violemment antidémocratiques qui vont bien au-delà des paroles: manifestations impunies contre la loi, atteintes physiques aux personnes. On ne compte plus les événements majeurs dans la vie publique où l'intérêt individuel l'a emporté sur l'intérêt collectif, la vengeance sur la justice, la haine sur la loi. 2- Ce n'est pas un hasard si les livres sur Sartre connaissent actuellement une grande vogue et si la Mairie de Paris éprouve le besoin de donner le nom du couple Sartre-Beauvoir à une place. Mais ne confond-on pas la proie et son ombre. Dans l'association philosophie-media que Sartre et Beauvoir ont contribué puissamment à faire naître, il semble que ne restent que les media. 3-Tentative qui au moins a été sincère chez la plupart de ses promoteurs, j'en témoigne, même s'il y a toujours une part de roublardise chez les politiques quand ils s'adressent aux jeunes. 4- Il ne s'agit pas ici d'invoquer le nombre des savoirs, ni un improbable progrès de l'humanité.
Bon...je reviens à votre propos : je trouve la critique contre les pédagogues des années 70, bien facile (s'il y a eu des excès, la diatribe s'en prend à l'ensemble des pédagogues et de la pédagogie.) Je peux légitimement vous demander ce qui vous permet d'affirmer que les « pédagogues » sont les responsables de l'échec de la démocratisation et qu'ils n'ont pas à penser et à analyser leur pratique ? En quoi le fait de s'en tenir à la « discipline à enseigner » sans s'interroger sur « la manière d'enseigner » constitue-t-il une garantie de la réussite de la démocratisation ?
Je prends acte des déclarations de Finkielkraut se démarquant de Sarkozy. Et je vous remercie pour les liens auxquels vous me renvoyez. Je veux bien entendre qu'il est injuste de le renvoyer dans le camp des « contre-révolutionnaire ». Il serait dommage que nous clôturions notre débat ainsi, pour une étiquette à coller. Je ne suis pas partisan d'enfermer les gens dans des bocaux. Disons que Finkielkraut ne me donne pas beaucoup d'espace pour le penser autrement. C'est peut-être cela que j'essaie de vous faire entendre... Il semble bien que je ne sois pas le seul à le penser. Les déclarations sur Sarkozy elles restent timides, peu nombreuses, anecdotiques, au regard du battage médiatique dont il s'est fait le spécialiste pour dénoncer le bouc-émissaire de l'échec de la démocratisation, sans analyse réelle de cette démocratisation, et de ses conséquences (celle-ci entrainant pour les pédagogues une obligation d'interroger leur pratique, leur difficulté d'enseigner et la difficulté d'apprendre). Qu'est-ce qu'un philosophe expliquant à des praticiens qu'ils ne doivent pas penser leur pratique et qu'en la pensant, ils nous renvoient "aux usines de la mort ?"
Je répondrai plus tard sur le fond de vos propos, car à présent, le temps me manque.
« Nous sommes en droit de nous demander dans quelle mesure il faut que la technique nous impose ainsi ses exigences », dites-vous... En l'occurrence, la technique s'impose à nous (pour le meilleur et pour le pire) en révolutionnant notre rapport à l'autre, notre rapport au savoir, notre rapport à l'espace, notre rapport au temps... Et cette révolution qui transforme à ce point notre environnement (avec les risques et écueils, possibles mais aussi les avantages) resterait hors les murs de l'école comme le nuage de Tchernobyl passa hors de nos frontières ? L'idée de réduire « tout l'enseignement », à celui de l'internet est une caricature ! Il s'agit seulement de ne pas se priver de l'outil, pour initier une correspondance, partager des documents, écrire et diffuser un journal, accéder à des documents historiques, comparer différentes sources d'informations, développer l'esprit critique, montrer que tout ne se vaut pas, etc... Pourquoi cela se ferait-il au détriment du savoir classique ? Connaissez-vous les expériences pédagogiques de Célestin Freinet avec l'usage de l'imprimerie et les résultats obtenus sur le désir de savoir, le goût de l'effort, l'appropriation de l'objet culturel ? « Apprendre est une urgence de la vie » dit Freud en évoquant la nécessité vitale pour le sujet vulnérable de s'adapter dans un environnement hostile... On ne peut trouver cette urgente nécessité en s'enfermant dans une tour d'ivoire, coupée de toute réalité... Il ne m'apparaît donc pas « sacrilège » d'introduire internet à l'école, pour de courts moments ciblés et maîtrisés
Lorsqu'Edgar Morin parle de la nécessité de la culture générale, c'est avec l'idée de relier nos connaissances éparses... Il ne s'agit pas d'accumuler des savoirs isolés, mais d'être capable de faire des liens entre eux. Personne ne pense qu'il est possible d'apprendre cela avec internet. Il faudrait d'abord que l'école se constitue une autre approche du savoir...Nous n'en sommes pas là... Ce n'est pas la tendance, défendue par Finfielkraut... j'ai signalé l'article parce que le philosophe sociologue, nous propose une réelle réflexion sur l'enseignement à travers un nouveau paradigme (la pensée complexe) modifiant totalement notre rapport au savoir.
Je ne pense pas que tenir internet éloigné de l'école soit le meilleur moyen de ne pas entretenir l'illusion d'une culture, facile, immédiate, dispensant de l'effort. Cette illusion serait alors entretenue à l'extérieur, dans une compétition concurrentielle avec l'école. L'usage d'Internet, comme je l'ai souligné plus haut, de manière ciblée, bien dirigée et limitée dans le temps ne me paraît pas de nature à faire croire que l'outil est lui-même « le moyen d’éducation par excellence, qui supplante peu à peu les autres », car dans cette situation, l'outil s'intègre dans la relation pédagogique, qui demeure elle, le moyen de la transmission par excellence
Je partage votre avis concernant « le sens de l'histoire », à ceci près que la querelle des « anciens et des modernes » est montée en épingle par Finkielkraut, qui ne voit dans les « modernes » qu'une caricature, mettant en question la fonction de la culture et n'étant attachée qu'à la destruction de l'objet culturel commun.
Je ne sais pas très bien qui "monte en épingle" cette querelle, ceux qui placent immédiatement Finkielkraut parmi les conservateurs et les réactionnaires, et voient là une disqualification, ou Finkielkraut qui, en réalité, se demande ce qu'est "être moderne" et ce que c'est que "le progrès". Il se pense lui même "moderne", et il se revendique toujours d'une certaine pensée de gauche. Ce qu'il combat, ce n'est, ni la modernité, ni même le progressisme, mais le "bougisme", qui affirme que la modernité, le progrès c'est d'être dans le mouvement et de suivre le mouvement. Et, évidemment, osant poser la question : mais ce mouvement là, où nous mène-t-il? Ne faudrait-il pas s'arréter et nous réorienter?, il passe pour réactionnaire à ceux qui sont entrainés par le mouvement.
Vous dites : "Il ne m'apparaît donc pas « sacrilège » d'introduire internet à l'école, pour de courts moments ciblés et maîtrisés". J'aurais deux remarques : 1) Il peut en effet sembler qu'en ce cas, ce serait raisonnable. De courts moments ciblés et maitrisés seraient justement "ciblés" (donc plutot courts), et "maitrisés". Seulement, il est à craindre que ces moments deviennent finalement de plus en plus long, généraux et mal maitrisés. Car la technique, n'est-ce pas, s'impose. L'école doit être en prise avec la société, dit-on. Les programmes demandent déjà à tous les professeurs, d'introduire, dans la mesure des possibilités offertes par les établissements, des supports liés aux nouvelles technologies (cad l'informatique). Et si l'administration n'avait pas des problèmes de financements, on peut deviner ce que cela donnerait : chaque élève avec un pupitre "High-Tech" ! Il y a là une tendance que l'on ne peut nier, et on est en droit d'en interroger le bien fondé. 2) L'apparition de l'internet n'est pas la même chose que l'imprimerie. Il y a déjà dans toutes les écoles bien des ressources dans les CDI par les livres, les documents etc.. Le seul "avantage" d'internet de ce point de vue est l'illusion de l'immédiateté. Evidemment, je ne suis pas contre le fait que l'on ait quelques postes dans les Lycées, mais l'avantage ne m'apparait pas supérieur aux inconvénients.
1) La technique s'impose (nous ne pouvons faire sans) mais nous devons nous impliquer dans l'art de son utilisation : en tant qu'enseignant nous sommes des passeurs et des médiateurs de savoirs 2) Il n'y a pas que l'illusion de l'immédiateté : l'illusion de l'ubiquité... l'illusion de l'invisibilité....l'illusion de la proximité... C'est autour de ses illusions que nous devons élaborer des limites
Il est naturel de s'interroger sur la pertinence du mouvement...je note toutefois une différence de ton dans l'interrogation sur le "bougisme" selon qu'il est attribué aux pédagogues caricaturés (responsables de tous les maux) - ce qui fait polémique - ou à Sarkozy (silence sur lui depuis plus de deux ans)
Une petite idée en contre point de votre débat, que je suis. Autour de l'interrogation, le savoir est dans les livres ? ou sur Internet ?
Je différencie savoir et connaissance. Le savoir est dans les livres ou sur Internet. Mais la connaissance que "possède" un individu demande que le savoir soit assimilé par l'individu lui-même.
La différence que je vois entre savoir et connaissance : Seule la connaissance est opératoire, opérante, c'est-à-dire que seule elle peut transformer à l'action. La savoir lui se prête à des expositions de savoirs, ou à des contrôles de savoirs. Former à la connaissance passe à mon avis par une éducation par essais et erreurs, par exercices et travaux pratiques accompagnés. A partir d'une connaissance que nous avons acquise par expérience et analyse de celle-ci, nous pouvons créer des savoirs qui peuvent, peut-être, devenir des connaissances pour autrui. A la condition qu'autrui tente ensuite de s'approprier ces savoirs-là par essais et erreurs. Internet, les livres, ce ne sont que de l'écrit. Un maillon dans la chaîne qui conduit aux connaissances.
Un autre maillon est le dialogue, l'échange sur l'expérience - qui est autant d'expériences, autant que de participants. Là, Internet peut le permettre, comme le courrier autrefois. Je pense aux temps de l'Encyclopédie, et aux nombreuses correspondances entre les intellectuels de l'époque. Ou à Célestin Freinet et à son institution de la correspondance scolaire.
Merci Fantie B, pour cette distinction entre savoureux savoir et co-naissance, ainsi que pour la référence à Celestin Freinet et à son intuition de la correspondance scolaire...
Merci Fantie B. de votre intervention, et de suivre les reflexions de ce fil! La distinction que vous faites entre savoir (comme matériau) et connaissance (comme pensée vivante construite à partir de ces matériaux - si je vous ai bien compris), est fort bien venue. Si j'étais le ronchon Platon, je préciserais malgré tout que ni le savoir ni la connaissance ne sont "dans l'internet", ni dans les livres d'ailleurs : il n'y a de savoir ou de connaissance que dans la pensée. (Mais cela n'enlève rien à l'essentiel de votre distinction, qui devrait donc plutôt être faites entre deux types de pensées). En revanche, je ne peux pas tout à fait vous suivre lorsque vous comparez l'Internet à un moyen d'entretenir des correspondance. En un sens, vous avez raison, évidemment : grâce à l'internet, on s'envoie des méls, on correspond, on dialogue. Et cet aspect d'Internet est sans doute assez engageant, et profitable. Mais internet n'est pas que cela, et c'est là qu'est le problème : Internet rajoute d'autres choses à la fonction de correspondance - et peut-être même conduit à d'autres pratiques dans les correspondances.
Comme Renarblanc évoque beaucoup les positions de Finkielkraut sur l'école, avant de m'avancer sur le sujet, j'ai voulu rafraichir mes souvenirs, et j'ai donc lu le livre "La Querelle de l'Ecole", qui reprend certains dialogues qu'il eut sur le sujet dans son émission Répliques. Je ne peux que conseiller cette lecture, d'abord pour se faire une idée plus nette de sa position, ensuite pour se faire aussi un idée plus correcte des propositions contraires avec lesquelles il dialogue. ------ Sur le sujet qui nous concerne ici, j'ai relevé les deux passages suivants, qui, là encore, me semblent tout à fait intéressants. ------ « A. F. : [...] La technique, ce ne sont pas seulement des machines à notre service, c’est la manière dont le monde, par ces machines mêmes, se dévoile à nous. Dans son livre, Marchands et citoyens, la guerre de l’Internet, la journaliste Mona Cholet affirme qu’un autre Internet est possible et qu’il est même en marche : un Internet pour les gens et non pour les firmes, un Internet égalitaire et libertaire, indépendant et subversif qui « arrache les discours aux supports statiques et distincts sur lesquels ils étaient jusque-là figés, isolés, qui les charrient, les entrelacent plus facilement que jamais à coup de « copier-coller », et qui fait heureusement tomber l’auteur du piédestal sur lequel la prédominance du livre avait permis qu’on le place : son propos peut être en permanence modifié, complété, voire, s’il ne s’agit pas de fiction, contesté, réfuté ». Et Mona Cholet, de conclure en jubilant : « La recombinaison permanente met en évidence la relativité de tout savoir, la précarité de toute certitude ; sur l’Internet, l’auteur se rapproche du simple quidam et le simple quidam se rapproche de l’auteur. » C’en est fini de cet outrage à la démocratie : la grandeur. Le ressentiment triomphe. Non, décidément, l’essence de la technique n’est rien de technique. Un nouveau monde naît où – et c’est ce qui fait son irrésistible séduction – tout est égal. » (p.109 , éd. Folio) ===> Pour illuster le fait que lorsque Finkielkraut déplore que l'internet est un lieu où tout finit par se valoir, il n'invente pas. Il constate ce dont d'autres se réjouissent. ------ Pour bien comprendre ce qui se joue dans le début du passage suivant, il faut se souvenir que Finkielkraut est grand lecteur de Lévinas, pour qui la morale se fonde d'abord sur la découverte du "visage" de l'autre, qui le manifeste comme personne singulière, incarnée et qui porte en elle une histoire (ses "rides"). « A. F. : Je suis très frappé par ce qui se passe actuellement sur Internet. Je ne suis pas moi-même connecté mais j’ai une adresse sur France-Culture, et je reçois désormais plus de courriels que de lettres. D’un support à l’autre, le ton a radicalement changé. Désormais, quand les gens ne sont pas contents, ils le font savoir sans mettre les formes. Ils n’enveloppent plus leur discours. Naguère, la parole était inhibée par le visage de celui à qui elle s’adressait et l’écriture par le temps, par le délai, par tous les gestes à faire pour que la missive arrive à bon port. Or, voici que, d’un coup de baguette technique, ces deux censures sont levées simultanément : le visage s’efface, la poste disparaît ; rien, dès lors, ne retient la haine, rien n’arrête la pulsion. Et les plus diplômés ne sont pas moins forcenés que les laissés-pour-compte du système éducatif. […] Contrairement à ce que laissait entendre le concept de civilisation, en nous délivrant simultanément des médiations et du face-à-face, nos moyens techniques nous décivilisent. Sophistication des instruments, brutalité des comportements : telle est la réalité actuelle. A.Bentolila : […] La distance disparait avec Internet : trop de distance fait qu’il n’y a plus de distance. La présence de l’autre disparaît aussi. On arrive ainsi à un lieu paradoxal où règne une connivence qui n’est pas construite. Si je veux être en connivence avec vous, il me faudra du temps pour la construire : il faut qu’on se connaisse et qu’on échange, il faut que dans nos mémoires respectives, ce que dit l’autre arrive. Mais sur l’Internet, nous sommes dans une connivence de fait ; on fait comme si parler, c’était parler à quelqu’un qu’on a toujours connu. On se raconte plus qu’on ne raconte, de sorte que l’autre est censé savoir avant d’avoir su. J’observe que ce qui est vrai d’Internet l’est aussi de la télévision, qui est aujourd’hui le lieu du prévisible absolu. Elle procède à un formatage de l’intelligence qui n’accepte plus ce qui n’est pas déjà su : tout ce qui est nouveau, original, non prévisible est suspect. A.Finkielkraut : La lenteur aussi est suspecte. La télécommande a instauré le règne et même la tyrannie de l’impatience. Du fait de la multiplication des chaînes, on allume la télévision à n’importe quel moment sans consulter les programmes et l’on expérimente en faisant, par le zapping, la chasse à l’ennui, une forme d’ennui inconnue de nos ancêtres. » (p.232 et suiv.) On peut penser ce que l'on veut; mais dire qu'il n'y a pas dans cette analyse des reflexions qui donnent à penser (et donc qui valent la peine d'être entendue), c'est être soit TRES exigeant, soit peut-être passer à côté de quelque chose.
C'est intéressant en effet. Cependant je crois qu'il est possible, si on le désire, de retrouver avec Internet la lenteur, l'apprivoisement etc.
Mais je comprends ce que vous vouliez dire plus haut, Marc Lefrere, en disant qu'Internet ajoute d'autres fonctions à celles de la correspondance. Je ne suis pas si pessimiste que Finkielkraut et Bentolila, car je crois qu'Internet, une fois apprivoisé, est quelque chose qui permet" d'ouvrir" (je ne sais pas comment développer ce que je veux dire par là - sortir de son cercle étroit ?). Mais cet apprentissage là, pas plus que celui de la lecture ou de l'écriture, ne peut pas se faire sans médiations (enseignant, formateur, groupe co-accompagnateur...). Sinon les enfants filent vers le plus facile, le plus connu, la distraction. Comme avec tout, d'ailleurs.
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Je suis absolument, comme Finkielkraut, contre « la relativité de tout savoir », au sens où « tout ne se vaut pas », mais je pense qu'il y a aussi « une relativité de tout savoir », au sens où "il n'y a pas de savoir absolu ni de savoir total"... Je vois donc deux illusions, celle de la valeur et celle de l'absolu... L'illusion de la relativité sur la valeur de tout savoir n'est pas propre à internet, elle est inhérente à la société contemporaine... L'illusion du savoir total est porté par l'idée d'irréfutabilité, ramenant la vérité à un acte de foi (Karl Popper) Pour résumer : tout savoir ne se vaut pas mais tout savoir peut-être critiqué au nom du savoir. Ce qui fait du savoir un objet en continuelle évolution.
Je partage avec Levinas la reconnaissance de l'importance du « visage de l'autre ». Il réveille ce que Winnicott appelle la « capacité de sollicitude » qui renvoie le sujet à la culpabilité face à son propre désir de toute-puissance. La morale se fonde bien sur la découverte de l'altérité. Mais internet ne supprime pas le visage de l'autre ! Le sourire, l'ironie, la tendresse, la colère, toutes les expressions de son visage, transparaissent dans ses écrits... L'autre est là, présent derrière l'écran. Je construis la connivence avec vous, Marc Lefrere...je sais bien que vous êtes une réalité et que vous avez un visage...Vos mots me le disent, même si vous êtes pour moi un inconnu. Et je ne pense pas qu'il y ait ici absence de civilité. Je suis revenu sur ma première approche, Marc Lefrere. Je pense qu'il y a effectivement dans l'analyse que vous présentez des réflexions qui donnent à penser et qui méritent d'être entendues. Je pense que mes commentaires sur ce fil peuvent le prouver
Seulement quelques mots pour vous assurer que votre impression de "connivence" (disons pour être plus réservé de "dialogue respectueux" et d'intérêt réciproque pour les pensées de l'autre) est bien justifiée sur ce fil, et vous prévenir que je ne pourrai pas répondre immédiatement à toutes vos remarques, mais que je le ferai dès que possible. Une petite reflexion simplement en relation avec ce que vous dites dans ce dernier commentaire : il est bien exact que la connivence peut se construire, sinon ce ne serait même pas un lieu d'échange possible. Mais il m'apparait qu'en effet l'internet est le lieu paradoxal où l'on a l'impression d'être délivré à la fois de la médiation (par l'illusion de l'immédiateté) et du face-à-face (par une forme de relation désincarnée et par la possibilité d'un relatif anonymat - les pseudonymes, etc.). C'est donc peut-être un peu le rêve d'un "immédiat sans conséquence" . Et ces deux choses conduisent souvent à des excès, que l'on peut constater, sur les forums ou dans d'autres sites (on se sent autorisé à se "déverser", sans conséquences - cela me rappelle un peu le Mythe de l'anneau de Gygès, encore Platon, décidément, je radote...). De ce point de vue, je pense que l'internet peut être très utile, comme on le montre ici, mais pour des gens déjà correctement civilisés et attentifs à le rester. Dans le processus de "civilisation" ou d'"éducation", la chose m'apparaît un peu moins certaine.
Bien...je crois que nous sommes d'accord...Eduquons et civilisons les gens sur internet comme ailleurs
1)Nous savons que cette impression d'être délivré de la médiation est une illusion... « savoir pour penser », ne peut se satisfaire de recueillir des bribes de savoir, pour les mettre bout à bout (comme dans un jeu télévisé) mais consiste à prendre le risque d'élaborer des liens entre les éléments de savoir, entre ces éléments de savoir et le contexte plus ou moins problématique qui initie la recherche... C'est dire que la démarche du copié/collé, nécessite aussi autre chose qu'un survol rapide imposé par la dictature de l'immédiateté : la lecture approfondie de plusieurs textes sur différents sites consacrés au même thème, la comparaison, le recueil des éventuelles contradictions, la mise en dialectique d'une thèse contre une autre, la nécessité de faire des choix pertinents en fonction de ce que l'on veut dire pour établir un discours cohérent, porteur de sens, qui peut déboucher sur un travail d'appropriation : « peux-tu me dire sans le lire avec tes mots à toi, ce que tu as voulu dire ? » 2)De la même façon, nous savons que l'impression d'être délivré du « face à face » est une illusion. Le pseudonyme, comme le masque, cache autant qu'il révèle...et me revient ici le fameux paradoxe du comédien de Diderot : « le comédien se cache derrière son rôle mais celui que le rôle révèle, c'est bien le comédien ». Ici le pseudonyme, symbolise le secret, inhérent à toute relation. Nul ne se donne à connaître d'emblée. Les théoriciens du développement psychique de l'enfant nous disent tous que l'enfant peut se mettre à penser librement lorsqu'il s'aperçoit que les autres ne lui disent pas tout, donc lui cachent des choses, et qu'il peut lui-même garder certaines pensées secrètes. La dictature de la transparence est celle du dictateur, en ce qu'elle vaut empêchement de penser : « Big brother vous regarde ! ». 3)Je reviens à Winnicott pour parler de l'illusion... L'homme ne se développe que par une succession sans fin d'illusions et de désillusions...Car sa quête est celle de l'inaccessible étoile...c'est-dire que son cheminement le porte à un rêve qui se défait pour se refaire sous une autre forme....le rêve est à la source de toute quête. Il a à voir avec le désir. Faire le deuil d'un rêve c'est alors le réorienter sur autre chose... Tout le travail du pédagogue est là...Aider à faire le deuil de l'illusion d'un savoir total, absolu, immédiat pour accéder à un savoir partiel et médiat. La place du pédagogue me semble donc bien aussi auprès de l'enfant face à internet
Je ne suis pas très étonné que Finkielkraut soit attiré particulièrement par les poubelles. Il pourrait faire surveiller son usage de l'internet par son épouse, s'il en a une.
Le degré zéro de la pensée de beber est effarant...et internet n'y est pour rien
Si j'osais me draper dans le vrai visage d'un pseudo, je dirais : "L'Incunable = ouvrage antérieur à 1500, c'est-à-dire datant des tous débuts livres imprimés". J'en déduis que ce que reproche Finkielkraut à Internet c'est ce que les moines copistes pouvaient reprocher à Gutemberg qui mettait au service de tous ce qu'ils avaient eux-mêmes mis une vie à retranscrire et à enluminer = c'était donc pour eux trop injuste. Je comprends aussi à la lumière de mon vrai pseudo sous lequel se cache mon faux visage ce qu'aurait pu dire mon arrière grand-mère à ma grand-mère : "arrête de lire autant de livres tu vas te rendre malade" et ma grand-mère à ma mère : "arrête de regarder autant de films tu vas t'abîmer les yeux". En fait, les commentaires anti-internet de Finkielkraut sont une réaction de peur panique devant les nouvelles technologies. Le réac face au progrès.
ouvrage imprimé antérieur à 1500... Il est vrai que trop lire rend malade (voyez les déboires de ce pauvre don Quichotte) et voir trop de films à la suite fait mal à la tête.
Que Finkielkraut soit déconcerté n'a rien d'étonnant, qu'il tente d'en rendre compte rien de blâmable. Mais on peut critiquer sa manière de "rationaliser" son rejet de la nouveauté, de ne pas s'attacher à dégager les conditions d'un progrès véritable (si du moins j'ai bien tout compris).
Cher Marc Lefrere, dans le prolongement de ce débat je vous renvoie à mon nouveau billet : "Réhabilitons la pédagogie et les sciences de l'éducation..". Bien à vous
Cher Renarblanc, Je viens seulement de voir votre message. J'avais préparé une réponse à vos commentaires précédents sur Finkielkraut et l'éducation. Comme il s'agissait de répondre à vos commentaires précis, je me permets de le poster ici malgré tout. Pardonnez-moi d'avance pour sa longueur. Alain Finkielkraut se revendique en effet d’une certaine filiation avec la pensée d’Arendt. Et vous avez certainement raison de relever une certaine tendance « totalitaire » dans l’entreprise du capitalisme libéral. On peut peut-être reprocher à Finkielkraut de ne pas assez développer sa réflexion sur l’idéologie économique du moment ; mais la critique d’une pensée se doit d’être nuancée et un certain « manque » de ce côté n’équivaut pas à une complicité. D’ailleurs, Finkielkraut admet lui-même qu’il n’y connait pas grand-chose en économie. Et j’avoue ne pas bien saisir en quoi cela le renvoie à de Maistre, sauf à dire que la défense de la culture humaniste (ce que fait Finkielkraut) ne vaut que comme moyen pour s’attaquer au néo-libéralisme. Par ailleurs, vous faites remarquer que les critiques de Finkielkraut à Sarkozy sont timides, alors qu’elles ne le sont pas contre les pédagogues, et vous en déduisez qu’il est politiquement plutôt du côté de Sarkozy. Mais vous tirez là à mon avis une conclusion incorrecte. Il faut comparer ce qui est comparable. Sarkozy appartient au domaine politique, pas les pédagogues. Finkielkraut parle peu des politiques, quels qu’ils soient. A-t-il davantage critiqué des personnalités de gauche qu’il ne l’a fait de Sarkozy ? Je ne crois pas. Si l’on compare donc ses interventions sur les politiques – certes assez rares, contrairement à ce que l’on peut croire – il n’apparait pas être davantage UMP que PS (dans un des liens que j’ai indiqué, il précise qu’il est désolant que Sarkozy fréquente Disneyland, qui incarne la déculturation, et ajoute que c’est malheureusement Fabius qui a permis son implantation : il est plutôt désabusé par la droite et la gauche). Vous m’avez indiqué un article, publié dans Education et Devenir, où il est écrit que, selon Finkielkraut la conséquence des théories ‘pédagogistes’ serait les « usines de la mort », et donc que les pédagogues seraient des nazis qui s’ignorent. Par acquis de conscience j’ai relu l’ouvrage, et me disant que si vraiment Finkielkraut avait affirmé une chose pareille, il allait trop loin. Mais je dois avouer que je n’ai rien trouvé de tel dans l’ouvrage. S’il y a bien un passage qui parle à la fois de Meirieu et des camps de la mort, c’est celui-ci : « On va même jusqu’à leur [les défenseurs de l’ancienne pédagogie] opposer l’extraordinaire histoire d’Hurbinek, l’enfant d’Auschwitz confié par Primo Lévi à la mémoire des hommes : ‘[…] La parole qui lui manquait, que personne ne s’était soucié de lui apprendre, le besoin de la parole jaillissait dans son regard avec une force explosive : un regard à la fois sauvage et humain […] que personne d’entre nous n’arrivait à soutenir […]’. Personne sauf Hének, un jeune hongrois […]. Il s’occupait d’Hurbinek, il le lavait, il arrangeait ses couvertures. Et un jour, il annonça que Hurbinek avait prononcé un mot : « mass-klo » ou « matisklo ». […] Hurbinek articulait bien quelque chose, mais, malgré le cosmopolitisme du lieu […] le mot demeura indéchiffré. Et l’enfant d’Auschwitz mourut dans les premiers jours de mars 1945 […]. Ce récit a fasciné Philippe Meirieu. ‘Nous sommes là, écrit-il, en face d’une situation éducative radicale’(Mémoire et Vigilance. Quelle éducation ? Soirée-débat à Bulley).Un adolescent, un enfant. L’un parle, l’autre pas. Que fait celui qui parle ? Il traite en égal son partenaire dépourvu de mots, il s’adresse à lui comme s’il savait parler, il attend sa réponse et le prodige a lieu, la réponse vient : ‘Peu importe alors que l’on ne comprenne pas ce que dit Hurbinek. Peut-être même est-ce là le lot de toute éducation ? Accepter qu’à notre interlocution, l’autre réponde et que l’on ne comprenne pas vraiment ce qu’il dit. Se déprendre de notre volonté de comprendre tout ce qui se passe entre ‘les enfants et les hommes’, de notre désir de voir la relation éducative aboutir, comme une relation commerciale, à un échange parfaitement lisible, transparent, mesurable et sans la moindre ambigüité. Faire le deuil de la maitrise pour accepter l’émergence de l’autre en son altérité’ (Des enfants et des hommes, ESF éditeur). […] Enseigner après Auschwitz, enseigner contre Aushwitz, c’est permettre et non transmettre ; c’est s’interdire de donner à quelqu’un ce qu’on a pour donner à la place à ce quelqu’un ce qu’on n’est pas. Au lieu de communiquer un savoir par la parole, on s’emploie à faire surgir une parole qu’on ne peut dicter à l’avance. Et Meirieu tire la conclusion de son périple mémoriel : ‘L’éducation, c’est le contraire du totalitarisme’ (Mémoire et vigilance). Le pédagogue averti identifie donc le maitre qui a des élèves et celui qui a des esclaves. Ou si différence il y a, c’est entre deux modalités du despotisme. Le dominus hiérarchise les êtres ; le magister travaille à leur homogénéisation. L’esclave est nié dans son humanité, l’élève dans son altérité. » C’est donc plutôt Meirieu qui se sert de l’exemple des camps de la mort pour en tirer des conséquences – pour le moins discutables – sur l’acte d’éduquer. Et Finkielkraut fait remarquer qu’il est un peu indécent de faire ainsi, surtout pour en tirer ces conséquences, et que si c’était pour en arriver là, il aurait mieux valu oublier le devoir de mémoire. Il se plaint donc des conséquences que l’on tire des « usines de la mort », et ne prétend pas que la pédagogie mène aux « usines de la mort ». En revanche, il est certain que, selon lui, l’éducation préconisée par les pédagogues n’empêcherait pas l’émergence de nouveaux totalitarismes. Mais entre ne pas empêcher et provoquer, il y a un écart. Et si on ne le voit pas, alors il n’est plus possible de débattre des causes de la Shoah et des leçons à en tirer. Je ne pourrais pas dire grand-chose de plus sur l’échange entre Meirieu et Finkielkraut dans le monde, n’ayant pas les textes eux-mêmes. Malgré tout, l’article de Françoise Clerc est intéressant à certains égards, j’y reviendrai. D’après ce que vous écrivez, vous semblez admettre un peu vite les critiques que les « pédagogues » font à Finkielkraut, en affirmant que, selon lui, les enseignants « ne doivent pas penser leur pratique et qu’en la pensant ils renvoient aux « usines de la mort » ». Il y a une confusion importante à lever. Sous prétexte qu’ils se sont nommés eux-mêmes « pédagogues » sans plus de précision, les tenants de la « pédagogie moderne » (Meirieu, etc.) prétendent que leurs opposants sont contre toute pédagogie. Mais non. Ils sont contre leur théorie de la pédagogie, dont ils pensent qu’elle n’est ni la seule ni la bonne. Finkielkraut n’a donc jamais dit qu’il ne fallait pas analyser et réfléchir à la pratique de l’enseignement. Car enfin que fait-il lui-même lorsqu’il fait des objections aux « pédagogues modernes » sinon réfléchir à la pédagogie ? Il ne s’agit donc pas de cesser de s’interroger sur la manière d’enseigner. Au contraire, Finkielkraut demande que l’on s’interroge radicalement sur la manière dont on est venu à enseigner, pour rectifier le tir au plus tôt ! Car les « pédagogues modernes » ne se sont pas contentés, comme vous nous y appeler, « d’interroger la manière d’enseigner », ils ont profondément transformé cette manière d’enseigner, et rejeté sans appel l’ancienne manière, comme si, avant eux, il n’y avait jamais eu de pédagogie. Par ailleurs, Finkielkraut, pour ces raisons d’ambigüité des mots, ne désignent que rarement ses opposants sous le terme de « pédagogues » ou même de « pédagogisme ». En réalité, ce qu’il combat c’est la manière dont la sociologie, alliée à la psychologie, a envahi le champ de la réflexion pédagogique. Aussi, lorsque vous disiez que la pédagogie est une praxis, c’est bien certain ; mais il s’est formé des théories tout à fait précises, sur le rôle discriminant de la culture (« apport » sociologique) et sur la nécessité que l’enfant s’épanouisse, qu’il se sente bien, qu’il soit l’acteur ou l’agent (c.-à-d. le conducteur) de sa propre éducation (« apport » psychologique). Ce sont deux points importants, qui se complètent, et qui ne sont pas tout à fait de l’ordre de la simple constatation d’évidence des exigences nécessaires à l’acte pédagogique. C’est de ce point de vue que l’article de Mme Clerc est tout à fait significatif. On y trouve ainsi les phrases suivantes : « Je ne suis pas sûre que notre société aime ses enfants: elle en a peur et les traite de « sauvageons », elle les utilise dans des combats qui ne sont pas les leurs (une élite intellectuelle à grand pouvoir médiatique les utilise pour perpétuer sa propre culture et l'élitisme qui l'a portée là où elle est, mais elle n'est pas la seule à agir ainsi), ils sont asservis dans la bonne conscience et le politiquement correct (il ne suffit pas de mettre à disposition, dans les établissements scolaires, des préservatifs ou la pilule du lendemain pour faire œuvre éducative et simplement manifester son amour). » « Puisqu'il faut le dire, les représentations du savoir et de ses formes ne peuvent être dissociées de leur époque et de leur société. Le savoir que certains défendent est historiquement et socialement défini et n'existe plus que dans les rêves nostalgiques. Les savoirs évoluent dans leurs contenus, leurs formes et leurs modes de mobilisation (4) » « Il y a danger à mentir à la jeunesse et à tenter de la tenir sous la dépendance de clercs prompts à confondre leurs intérêts de caste avec ceux de la nation tout entière. » On y trouve très bien formulé le point de vue « sociologique » que je rappelais, et, sans doute, en arrière plan, l’autre « apport » (« Quoi qu'on pense de la consultation dans les lycées, cette tentative a eu au moins le mérite de tenter de redonner une dignité aux jeunes en leur restituant le droit de dire leur expérience... Depuis longtemps, génération après génération, ils ont pris l'habitude d'être ailleurs, de se retrouver dans d'autres lieux que l'école, de fuir les débats avec les adultes, de se réfugier dans « une culture jeune »). Le plus étonnant est que sur le même site, un autre auteur explique que Finkielkraut se bat contre des moulins à vent.
Cher Marc Le frere Hannah Arendt défend à juste titre une culture de qualité contre une sous-culture, liée à « la société de consommation » et à un certain type d'éducation (notamment l'expérience de Summerhill) emporté par la vague libertaire du freudo marxisme, des années 60, mis à la mode par Herbert Marcuse . J'approuve cette posture, qui relève d'un conservatisme humaniste. Je remarque que Finkielkraut utilise les mêmes mots que Hannah Arendt. Mais il confond l'ensemble des expériences pédagogiques et des sciences de l'éducation qu'il enferme sous l'étiquette du « pédagogisme » (des années 70 à nos jours), dont il fait l'unique responsable de l'échec de l'école. Pour Finkielkraut, « tout se vaut en pédagogie », comme si l'idéal libertaire de « libres enfants de summerhill » avait contaminé l'ensemble de ces expériences et de la recherche universitaire ! Nous constatons pourtant, justement que le consumérisme de la société s'est amplifié, que la structure familiale s'est modifiée, que l'autorité de l'enseignant est battue en brèche...toutes choses qui relèvent de l'évolution de la société et avec lesquelles les pédagogues doivent compter, mais qui ne peuvent être imputées à lui seul. Les pédagogues sont confrontés d'une part a des enfants qui n'ont pas les préalables pour être élèves, d'autre part à des enfants intelligents qui n'apprennent pas...Dans cet espace où se joue la transmission, s'insinue la recherche et la réflexion pédagogique. L'enseignant perçoit bien qu'il ne suffit pas d'exposer le savoir à l'élève pour qu'il l'apprenne, mais qu'il faut mettre en scène le savoir d'une certaine façon... l'idéal démocratique ne nie pas les inégalités en affirmant « le savoir pour tous » tout en prenant en compte l'hétérogénéité, il explore des pistes possibles. Je ne prétends pas que Finkielkraut soit sarkozyste, lui seul est habilité à dire ce qu'il est. Je pense pouvoir affirmer que la violence de la charge du philosophe contre les pédagogues (cherchant à transmettre une culture de qualité pour tous) permet au pouvoir actuel qui méprise la culture et voue un culte à la société de consommation, de procéder à une attaque sans précédant contre les moyens donnés à l'école, de mépriser les expériences dont les résultats même limités donnaient des fruits, et de mettre en place une idéologie antidémocratique de la transmission du savoir.
En vous lisant, cher Marc Lefrere, et si l'écrit de Finkielkraut est bien celui que vous me dites, il m'importe alors de nuancer mon propos...Nourrit à l'écoute de France-culture et aux débats animés et provoqués par le philosophe, je me suis forgé une opinion...et les affects qui en résultent, empêchent la suspension du jugement et brouillent l'écoute... mais quoi ? De quelles réflexions sur la pédagogie Finkielkraut serait-il l'auteur ? L'ancienne manière suppose un retour à l'ancienne société, celle d'avant la démocratisation de l'enseignement, celle d'avant la société de consommation...
Vous vous méprenez cher Marc Lefrere sur le rôle de la psychologie dans sa compréhension de l'acte pédagogique. Tout acte éducatif oblige à poser des interdits qui font violence au désir de toute-puissance de l'enfant... « Les psychologues » (Winnicott, Mélanie Klein, etc...) n'ont pas dit autre chose, ou alors là encore pour Finkielkraut (tout se vaut)
Bon je pense qu'il faudra situer le débat sur ce que vous indiquez comme les apports de la « sociologie » et de la « psychologie »...Car je sens ici, un point de désaccord... Je voudrais revenir sur le terme connivence. Il ne peut y avoir débat, selon moi sans un préalable minimum, qui constitue la "connivence"...le terme est peut-être mal employé... mais il me semble convenir à l'idée : il s'agit d'un partage implicite des conceptions et des règles du débat...
Il y a une autre illusion associée à l'Internet et aux technologies de diffusion : faire croire que grâce à eux, la culture va pouvoir davantage se diffuser. Je viens d'en faire la désagréable expérience : j'aurais aimé pouvoir voir des représentations des pièces de Corneille ou Racine, en DVD ou même en téléchargement. Sauf le Cid, version flamenco, et Phèdre, il n'y a rien, absolument rien de disponible (ou si vous en trouvez, signalez-le moi!). On se dit : avec internet et les nouvelles technologies, on va pouvoir diffuser la culture. C'est un prétexte. Et ça l'est tellement, que certains monuments de cette culture ne peuvent pas y accéder (faute de "demandes" sans doute!), et on ne s'en rend même pas compte. Je dois dire que j'ai trouvé cela assez désolant et assez triste.
Je dois être beaucoup moins pessimiste que vous
Tout dépend de ce que l'on entend par diffusion de la culture ! Internet diffuse l'information sur la culture et permet par conséquent d''y accéder plus largement , surtout, bien sûr, si on en a les moyens financiers.... Certes on accède à de nombreux textes et extraits audio ou vidéo, à de nombreuses informations sur des manifestations culturelles peu connues ou éloignées, mais le plus souvent il faut acheter livres, CD et DVD et payer sa place... Néanmoins, grâce aux informations nationales et internationales diffusées, aux nombreux blogs et aux contacts virtuels que l'on noue avec des personnes que l'on n'aurait que peu de chance de rencontrer dans nos réseaux habituels, notre culture s' approfondit et surtout s'élargit à des domaines ignorés, à d'autres pays ... Pour moi, donc, la diffusion de la culture rendue possible par les techniques de diffusion d'Internet n'est pas du tout une illusion. ( Sinon, le théâtre est presque totalement absent à la télévision et il existe très peu de DVD, rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que l'on ne trouve pas grand chose sur Internet !)
doublon
La nuance que vous faites, chère Emmanuelle, est subtile et bienvenue. J'avoue d'ailleurs qu'il s'agissait de ma part plus d'un "coup de gueule" que d'une réflexion tout à fait développée : je ne me suis pas tenu au strict sujet de mon billet, puisque, si je ne m'attendais certes pas à trouver des pièces en téléchargement, du moins espérais-je pouvoir trouver des DVD (ne serait-ce qu'un seul) des différentes pièces. Aussi pourrait-on dire que, malheureusement, même celui qui a les "informations" sur Corneille et Racine, se trouvera fort dépourvu puisqu'il n'aura pas moyen de voir la moindre représentation, sauf à trouver un théâtre qui en joue et à pouvoir payer sa place. On a vu démocratisation de la culture plus réussie. Ce qui m'étonne, d'ailleurs, c'est qu'il y a tout de même des DVD d'opéra, de fort bonne qualité souvent. Alors pourquoi cette absence des tragédies classiques? Car du théâtre, il y en a tout de même : énormément de comédies (et même tout Molière ou presque). Et je ne m'en plains pas, car j'en suis aussi friand. Donc j'étais un peu exaspéré. On trouve une quantité de séquences vulgaires voire franchement pornographiques sur le net, au point que l'on y est parfois conduit sans le vouloir. J'avais espéré que ce fut le prix à payer pour avoir une représentation de Corneille. Eh bien non, même pas. D'où mon ire. Malgré tout, et il s'agit là d'une simple "intuition" qu'il faudrait peut-être creuser, il me semble y avoir là comme une manifestation du fait que l'Internet, et le développement des techniques de communication et de diffusion en général, répondent d'abord à un besoin de la société libérale et capitaliste (cela l'aide à concentrer les moyens). Et ce n'est que secondairement qu'on lui attribue des vertus, pour en justifier moralement tout le développement. Cette attribution n'est d'ailleurs pas totalement fausse (il pourrait y avoir des DVD de Racine), mais elle est rendue inefficace par l'utilisation réelle (et non idéale) qui est faite de ces moyens. En outre, le DVD et les moyens de diffusions contribuent à fragiliser les théâtres (on sait que les acteurs sont mitigés pour mettre le théâtre à la TV à cause de cela), de sorte que ces mêmes théâtres, pour survivre, doivent "innover" et parfois aller au plus facile. Je ne suis pas certain qu'il y en ait beaucoup qui prennent "le risque" de représenter les Horace ou Andromaque (qui, à force d'être "absents" sont devenus étrangers). Ce ne serait peut-être pas grave si ces mêmes contenus pouvaient être retrouvé ailleurs. Mais ce n'est malheureusement pas le cas.
C'est vrai qu'on trouve beaucoup plus de DVD d'opéra que de théâtre classique. A cela plusieurs raisons, à mon sens. On ne crée pratiquement plus d'opéras, c'est donc un genre qui vit uniquement sur son répertoire classique. De plus, le choix est international (la musique est un langage universel et,même sans comprendre les paroles, on peut apprécier un opéra). L'opéra compte des amateurs ,dont je suis, qui, passionnés par cet art total, n'hésitent pas à se déplacer et à acheter à l'étranger. Les DVD proposent de plus des sous-titrages dans différentes langues. En France il y a bien moins d'amateurs d'opéra qu'en Italie ( où beaucoup de spectacles sont enregistrés et où le choix de DVD, notamment pour le bel canto, est bien plus grand) et pour la musique française que nos concitoyens délaissent à tort ,on peut se fournir aux Etats-Unis...
Je ne pense pas que le DVD fragilise le théâtre. Bien au contraire les quelques théâtres, comme ceux de Villeurbanne et de Strasbourg, qui enregistrent et diffusent les DVD de leurs représentations accroissent leurs recettes et font leur promotion. ( J'ai ainsi acheté le magnifique DVD de Coriolan et me suis rendue ensuite au théâtre de Villeurbanne pour assister à la reprise du spectacle l'année suivante ...) D'une manière générale , les DVD de spectacles donnent envie d'aller au spectacle , les deux se répondent et entretiennent le désir . Personnellement,j'ai découvert l'opéra grâce au film de Bergman "La flûte enchantée", qui m'a fait acheter des disques d'opéra, puis donné envie d'aller en voir sur scène, puis d'acheter d'autres disques ...
Oui, vous avez parfaitement raison : l'opéra est international et cela le distingue bien du théâtre et permet de trouver une offre de DVD étrangers. Je me demande comment j'ai fait pour ne pas y penser! Et je me joins à vous pour dire que le choix de multiples sous-titres offert par le DVD est une avancée vraiment très profitable! Sur le rapport entre DVD et théâtre, il est certain que c'est plus nuancé que les quelques mots que j'en ai dit. Il y a à la fois émulation et concurrence. Il est parfaitement exact, pour reprendre l'exemple de l'Opéra, que bon nombre de personnes, sans la diffusion offerte par la technologie, n'auraient sans doute pas eu la curiosité d'aller y voir directement, et je suis aussi de ceux-là. Donc je ne veux pas dire que cela ne sert à rien, au contraire. Mais il faut encore qu'ils soient diffusés ou trouvables. Malgré tout, je pense qu'il y a peut-être certaines choses à creuser... Mais comme il vaut mieux délivrer une pensée ciselée plutôt qu'en ébauche et s'apercevoir ensuite qu'elle était fausse, je vais y réfléchir encore un peu et j'y reviendrai si je pense que ca vaut la peine!
Cher, Renarblanc, je réponds ici rapidement à certaines autres de vos remarques (je dois dire que nos échanges sont si fournis que je crains fort de ne pouvoir répondre à tout au fur et à mesure): Vous avez écrit : 1) La technique s'impose (nous ne pouvons faire sans) mais nous devons nous impliquer dans l'art de son utilisation : en tant qu'enseignant nous sommes des passeurs et des médiateurs de savoirs Lorsque je disais « la technique s’impose », j’étais un peu ironique. Car c’est précisément l’exigence qu’a sur nous la technique (et la « société technique ») qu’il faudrait peut-être remettre en cause. L’école (dans ses premiers degrés en tout cas) n’est pas forcément le lieu où toutes les exigences de ce type doivent être satisfaites. Vous expliquez également que vous êtes contre la relativité de tout savoir, mais vous soulignez qu’il y a aussi une relativité de tout savoir, car il n’y a pas de savoir total ni absolu. Tout ne se vaut pas, mais rien n’est absolu. C’est sans doute très vrai. Mais cela appelle deux remarques : 1) Ce caractère inachevé du savoir (et donc de la culture) ne doit donc pas être un argument pour nier une hiérarchie entre les « savoirs » (et les « productions » culturelles). Ce qu’ici vous ne faisiez d’ailleurs pas. 2) Le fait qu’il existe une telle hiérarchie n’implique pas que la forme la plus moderne est nécessairement la meilleure : sauf à croire en un progrès irrésistible des « savoirs », il y a aussi des erreurs possibles, qui feront quitter, au moins momentanément, le meilleur (au sens relatif) pour le pire (au sens relatif). Le plus « moderne » doit donc lui-même savoir se soumettre à la critique, même des plus « anciens », sans immédiatement le taxer de « passéiste » et d’anti-scientifique. Enfin vos remarques sur l’illusion de l’immédiateté et sur l’illusion d’être délivré du face à face sont tout à fait bienvenues. Je n’aurais donc pas grand-chose à rajouter, sinon pour insister sur un point : penser nécessite de l’effort et de « perdre » du temps (deux choses contre lesquels également l’internet fut développé). L’erreur de celui qui « copie-colle » n’est pas seulement de ne pas confronter les différents sites. Il le ferait qu’il serait encore, fondamentalement, dans la même démarche : celle de laisser un autre penser pour lui. Et, de ce point de vue, pour en sortir, il ne suffit pas de demander à « reformuler avec ses mots à soi » : la forme change, mais le fond reste. Concernant le « face-à-face », l’internet a ce paradoxe d’être à la fois ce qui masque et ce qui pourtant introduit un certain rapport de transparence : et votre référence à Big Brother ne pourrait être mieux choisie. A la fois, à cause de l’éloignement physique, la complexité parfois des procédures informatiques et l’utilisation de pseudonymes, on peut se croire à l’abri. Mais en même temps, tout laisse des traces, et on peut imaginer comment un gouvernement à tendance totalitaire pourrait facilement s’en servir (avec d’autres technologies modernes) pour imposer une « morale » de la transparence. Vous dites enfin : Faire le deuil d'un rêve c'est alors le réorienter sur autre chose... Tout le travail du pédagogue est là...Aider à faire le deuil de l'illusion d'un savoir total, absolu, immédiat pour accéder à un savoir partiel et médiat. La place du pédagogue me semble donc bien aussi auprès de l'enfant face à internet Je crains que l’on ne parvienne à lui faire faire ainsi le deuil d’un rêve qu’au prix de lui en donner un autre, tout aussi faux, voire davantage. Car, que les élèves soient rapidement persuadés qu’il n’existe pas de vérité absolue, j’en fais assez souvent l’expérience. Mais qu’ils comprennent que, pour autant, la pensée ne consiste pas seulement à faire un choix dans des compilations préétablies, ni à se laisser aller à sa propre spontanéité, et qu’ils comprennent que tout cela est vraiment fondamental (et pourtant sans efficacité immédiate, alors que l’internet, lui, est efficace), c’est une autre « paire de manches », si vous me permettez l’expression. Et, en ce sens, la technique même d’internet me paraît favoriser l’illusion, et donner donc davantage de « fil à retordre » à l’éducateur (si tant est que lui-même ne soit pas dans une « euphorie techniciste »).
1- Sur la technique je me souviens d'une conférence de presse du général de Gaulle où il disait à peu près ceci : « moi aussi je regrette le temps de la lampe à huile et de la marine à voile ! Mais il y a eu l'électricité et la machine à vapeur ! » C'est cela dire qu'on ne peut faire sans la technique et qu'elle change notre représentation du monde. Le stylo à bille a fait disparaître la plume sergent major et l'encre bleue de nos encriers d'écoliers... on peut en être nostalgique...mais on ne peu empêcher ce mouvement... La culture n'est pas déconnectée du temps, elle aide l'homme à se situer dans le monde en évolution.
2- Je maintiens ma formulation en la précisant parce que je ne comprends pas votre réponse... Je suis comme vous contre « la relativité des savoirs », au sens de la valeur (tous les savoirs et toutes les productions culturelles ne se valent pas) !...Mais lorsque Finkielkraut s'emporte contre la « relativité du savoir » j'ai peur qu'il n'oublie la dynamique inhérente au savoir, et totalement liée à sa relativité (non plus au sens de la valeur, mais au sens où il n'y a pas de savoir absolu). Cela signifie qu'un nouveau savoir découvert peut remettre en question le savoir ancien... et que le mot savoir signifie aussi apprendre où, bien il arrive un moment où celui qui sait ne sait plus... Disant cela, je ne construis pas un argument pour nier la hiérarchie entre les savoirs, ni ne porte de jugement sur la forme la plus moderne. Je répète que le propre d'un savoir scientifique est sa « réfutabilité » (voire Karl Popper)
3- « Penser nécessite de l'effort et du temps à perdre »... je ne peux qu'abonder dans votre sens...Notre mot école (schola, en latin) est suffisamment explicite en évoquant ce temps perdu, le loisir consacré à l'apprendre... Si l'internet s'est développé contre l'idée d'effort et de temps perdu, elle n'en supprime ni la nécessité, ni la réalité... Là où je suis en opposition avec vous, c'est que l'internet vous semble être la fin de la pensée, alors qu'il représente pour moi comme nouvel outil, un moyen comme un autre de mobilisation de la pensée... Car ni le temps ni l'effort ne me semblent supprimés... Pour aller autrefois de France aux USA, il fallait mettre plusieurs semaines, voire plusieurs mois...aujourd'hui nous y sommes en 7heures...nous avons gagné du temps, nous avons fait moins d'effort, mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'effort à faire ni de temps à perdre pour profiter du voyage. La pensée consiste à faire des liens entre les différents éléments de savoir, mais aussi entre soi, et entre la situation problématique que l'on se pose, ou qui s'impose... L'internet ne peut supprimer cela, et personne ne peut le croire vraiment
4- Chaque découverte technique ou scientifique apporte son lot d'espoirs et de craintes...
5- Lorsque je parle de réorienter le rêve, je parle de la castration qui entérine la perte de l'objet du désir (l'objet total) et la réorientation de la pulsion (qui pourtant garde le même but) vers un autre objet (partiel et symbolique). Je parle de ce que les théoriciens du développement clinique de l'enfant nomment le processus de sublimation, qui a à voir avec la problématique œdipienne. La difficulté liée à ce processus ne tire pas origine de l'internet, mais de la société de consommation, des valeurs qu'elle véhicule... Il est donc vain de penser l'éducation sans remettre en question la nature de la société et de ses valeurs... L'internet est un outil ce n'est pas une valeur en soi... Un outil peut être utilisé différemment...encore faut-il y envelopper l'outil d'un étayage... pour avoir animé des ateliers de philosophie, il m'apparait que les enfants prennent plaisir à penser par eux-mêmes, à se mettre en jeu face aux autres et à travailler sur la langue lorsqu'ils sentent qu'ils ne sont pas compris comme ils pensaient pouvoir l'être...je suis assez d'accord avec Freud lorsqu'il dit « qu'apprendre est une urgence de la vie » et que cela « consiste à tirer des informations sur soi et sur l'extérieur pour tenter de s'adapter au mieux, de trouver une harmonie entre notre vulnérabilité et un environnement hostile » Et puis, bien sûr je suis d'accord avec le grand Montaigne lorsqu'il dit qu'il vaut mieux « une tête bien faite qu'une tête bien pleine »
Cher Renarblanc, je profite de votre intervention et du sujet global du fil, pour avancer une idée : et si le formidable enseignement de Freud (sublimer la castration ...) était en train de mourir. Ce n'est sans doute pas pour rien que Lacan a évoqué la disparition de la psychanalyse ... Vous faites le lien avec la société de consommation, mais internet, puisque c'est le thème, n'est-il pas cet outil avaleur de monde qui collabore à la disparition du symbolique. Je fais un lien aussi avec la fameuse "massification" de la culture - à noter que sur le sujet, aucune différence entre approche de gouv. de droite et de gauche d'ailleurs - Il y a dans tout ça du "partout" , "très vite" qui me semble creuser la tombe de la sublimation. Je suis excessivement pessimiste, bien que politiquement engagée (vous savez, selon le mode de Gramsci : pessimisme de ...optimisme de ..) Cordialement à vous et à l'auteur du billet.
Chère Marielle, je ne pense pas que le « formidable enseignement de Freud » soit en train de mourir. Non pas parce que cet enseignement constituerait je ne sais quelle « vérité indépassable », mais tout simplement parce qu'il permet une interprétation du comportement humain qui ne me semble pas encore invalidée... Par rapport à ce que vous dites, il ne s'agit pas de « sublimer la castration » mais de souligner que « pour faire le deuil de la toute-puissance » il faut prendre conscience de la perte définitive et sans retour possible de l'objet primordial convoité (l'autre pris pour soi avec le sentiment d'être tout). C'est cette perte définitive qui constitue une coupure ou une castration, entrainant un travail de deuil, qui sort l'enfant de la frustration (dans l'attente de quelque chose qui ne vient jamais) pour lui permettre de tourner la page, si j'ose dire, en réorientant son désir vers un objet de substitution, symbolique, partiel, médiat (c'est la sublimation). Mais l'objet symbolique est le leurre de l'objet initial ; et le désir de toute-puissance peut toujours, donc, faire retour...nous n'avons jamais vraiment fini d'en faire le deuil Je trouve que le concept freudien de « désir d'omnipotence » est parfaitement opératoire pour penser l'acte éducatif qui a vocation à contenir ce désir et à l'orienter sur le symbolique...Et je le trouve opératoire également pour analyser la conduite de notre président, et de tant de petits chefs, qu'il soient enseignants, politiques , magistrats, policiers ou autres... Je ne sais pas si l'internet est un « avaleur de monde collaborant à la disparition du symbolique »...Je ne pense pas qu'il supprime le symbolique, ce qui signifierait une société du corps à corps animée par la violence de la loi de la jungle... Le partout, très vite relève d'une illusion parce que le « partout » n'est pas l'ubiquité, ni ne supprime l'obligation de faire des choix, et parce que le « très vite » n'est pas la suspension du temps ni la suppression de l'éphémère... Nous avons tous des raisons d'être excessivement pessimiste, chère Marielle...Mais je vous renvoie à cette image stoïcienne : « l'important pour l'archet, ce n'est pas que la flèche atteigne la cible, car une saute de vent peut la détourner de son but ; l'important c'est de travailler la perfection du geste » Chaleureusement à vous
Cher Renard, au sujet de la sublimation de la castration (et son advenu au symbolique), je voulais dire ce que vous avez expliqué. Et la mort dont je parle serait (l'homme ne change-t-il pas au fil de son évolution) l'amenuisement progressif de la capacité de symboliser ce qui donnerait une inflation de l'imaginaire (et on le voit déjà fort à l'oeuvre avec le flot de thérapies machin machine) en même temps qu'un corps à corps de plus en plus violent. Ceci étayé par l'individualisation outrancière (tout cela à lier avec le néo-libéralisme, bien sûr) Internet me semble gaver le monde (au sens de l'oie) et le temps manque pour élaborer (ma fille me dit que c'est une affaire d'éducation, elle a raison aussi, mais qui va se farcir cette éducation-là, qui a le temps, qui a le désir, qui se rend compte ??? je ne parle pas de la petite minorité de gens " avertis). Je me sers d'internet, je crois en apprécier les "avantages" comme on dit mais je crains que ce soit une source de problèmes qu'on ne mesure pas (le progrès technologique étant vécu comme un bien en soi) Donc, tout en étant une sorte de passionnée de la vie, je suis très, très pessimiste. D'ailleurs n'est-ce pas la meilleure façon de vivre : content au bord du gouffre, tant qu'on y est. Je rigole à peine. Il faudra un jour évoquer cette affaire de la culture aussi ... sujet politiquement très incorrect Grand salut à vous.
Chère Marielle, je ne crois pas que les capacités à symboliser s'amenuisent...changer n'est pas mourir...l'inflation de l'imaginaire se heurte à la résistance du réel, qui réintroduit dans le symbolique....si le virtuel modifie la donne, il ne tue rien...le flot de thérapie machin/machine renvoie au "malaise dans la civilisation"...déjà ancien, bien antérieur à l'internet...Il y a en chacun de nous un noyau de résistance...Tout se joue sur le front de la transmission...la société néo-libérale s'attache à détruire l'espérance pour construire son néo-sujet... nous sommes donc devant des choix politiques... C'est là qu'il faut souffler sur les braises...mettre l'éducation au cœur du projet...réintroduire des valeurs...ils cassent l'école...ils s'en désintéressent... ils ne croient pas à l'éducation pour tous...ils sont au pouvoir...ils oppressent...il y a plein de petits ilots de résistance...pessimiste, oui...mais stoïque et sceptique devant leur vérité...et confiant dans les capacités de l'homme...ce qu'il faut travailler c'est la beauté du cri...tenir ...quant à évoquer l'affaire de la culture, nous n'avons pas besoin d'être politiquement correct... Bien à vous
Merci Renarblanc, bien sûr que changer n'est pas mourir, j'en suis profondément convaincue, mais on ne sait pas quelle sera l'humanité de demain ... Je rejoins certains philosophes comme Clément Rosset qui énonce en même temps l'absurdité totale du monde et la joie (non pas que ce soit absurde, mais celle d'être tout court).
Il n'est pas question de regretter la lampe à huile. Mais de s'interroger sur le bon usage d'une technique et des moyens à mettre en oeuvre pour éviter les dérives. Evidemment, dans ce dialogue, je suis obligé de souligner les points négatifs, puisque les points positifs sont assez connus, mais cela ne signifie pas que je ne les reconnais pas. Aucune technique n'est "bonne en soi" ni "mauvaise en soi". Mais elles sont développées pour certaines raisons (réelles ou hypocrites) qui méritent que l'on s'y arrètent, et elles sont utilisées parfois pour les mêmes raisons, et parfois pour d'autres. Par ailleurs, parce que ces techniques permettent des choses différentes des autres techniques, elles peuvent conduire à faire ou à penser des choses auxquelles les autres techniques ne conduisaient pas, ou pas au même point. C'est là l'objet de mes reflexions. Vous avez parfaitement raison de dire que la technique change notre représentation du monde. Et, à cause de cela, on est en droit de s'interroger sur la représentation du monde qu'elle nous prépare. Car l'avenir des hommes dépend largement de la représentation qu'ils se font du monde. Mais, imaginons que cette représentation ne nous convienne pas tout à fait, doit-on ne rien faire sous pretexte qu'il ne faut pas retourner à la lampe à huile? C'est présupposer que tout développement technique est un progrès, et que donc il ne peut rien sortir de mal de ce développement. C'est à mon sens un présupposé "astronomique". C'est pourquoi cet argument du retour impossible, s'il est certes amusant, ne me semble pas tout à fait juste. D'autant plus que nul, à mon sens, ne demande un "retour" (on ne peut gommer ce qui est), mais plutôt une maîtrise nouvelle de la technique et de son usage. ---- Concernant la "relativité des savoirs", peut-être ne vous ai-je pas bien compris non plus, ou n'ai pas bien resituer le contexte de votre propos (ce qui m'aurait fait commettre un malentendu...). Vous évoquiez la relativité des "savoirs", pour dire que si tout ne se vaut pas, rien n'est pourtant absolu et définitif. N'est-ce pas cela? Mais je dois dire qu'en ce cas, il y a peut-être une confusion entre ce qui concerne strictement la science et ce qui concerne la culture en général. Car si, dans les deux, il y a une recherche perpetuelle, la nécessité de rappeler que tout ne se vaut pas est plus forte encore dans le domaine culturelle; car il est plus facile de décider ce qui est discours scientifique et ce qui ne l'est pas que de déterminer ce qui est un chef d'oeuvre de ce qui ne l'est pas. Or c'est concernant la culture humaniste que Finkielkraut appelle à ne pas tomber dans le relativisme. Et, sur ce sujet, la falsifiabilité n'est pas concernée. ---- Penser nécessite d'apprendre à se concentrer, à s'isoler en soi et à se fixer sur un sujet. Tout dans la société actuelle tend à empécher cet apprentissage. Certes, la société de consommation, la société des loisirs, tout cela est en cause. Mais ce n'est pas pour rien si c'est précisément dans ces sociétés là que ces techniques là sont développées par elles. Il y a une sorte de solidarité. Et s'il est bien vrai qu'une tête bien faite vaut mieux qu'une tête bien pleine, il est également vrai qu'il n'existe guère de tête bien faite qui soit aussi une tête vide, ou une tête où tout ne fait que "transiter".
J'entends votre réflexion sur la technique, Marc Lefrere, un peu comme celle de Rabelais sur les sciences : « sciences sans conscience n'est que ruine de l'âme » . Elle a donc à mes yeux toute légitimité. Lorsque vous dévoilées des raisons réelles ou hypocrites, justifiant la technique, je ne peux que vous suivre...Mais je m'interroge également sur les raisons réelles ou hypocrites, du rejet d'une technique, accusée de tous les maux... Je partage avec vous comme une nécessité primordiale, le fait de penser aux effets produits par une technique sur le psychisme humain...c'est l'objet de ce débat
J'entends votre réflexion sur la technique, Marc Lefrere, un peu comme celle de Rabelais sur les sciences : « sciences sans conscience n'est que ruine de l'âme » . Elle a donc à mes yeux toute légitimité. Lorsque vous dévoilez des raisons réelles ou hypocrites, justifiant la technique, je ne peux que vous suivre...Mais je m'interroge également sur les raisons réelles ou hypocrites, du rejet d'une technique, accusée de tous les maux... Je partage avec vous comme une nécessité primordiale, le fait de penser aux effets produits par une technique sur le psychisme humain...c'est l'objet de ce débat
Je ne présuppose pas qu'il ne peut rien sortir de mal de l'apparition d'une nouvelle technique (ce serait absurde)... je constate qu'une nouvelle technique s'inscrit dans l'hypothèse d'un progrès...qu'elle suppose de perdre quelque chose pour gagner autre chose... (en bien et/ou en mal), qu'on ne peut interdire l'utilisation d'une nouvelle technique (sauf si l'on arrive à en démontrer la nocivité absolue – ce qui n'est pas le cas avec l'internet) et qu'il faut, par conséquent, bien vivre avec...en se demandant comment utiliser au mieux l'objet (question concernant en premier chef, ici, les enseignants, puisque quelque chose semble se jouer dans le rapport avec cette nouvelle technique et la transmission ou l'illusion d'une transmission de savoir
Il n'y a pas de « savoir absolu » ou de « savoir total » ; il n'y a pas de savoir capable de supprimer l'existence d'un « non-savoir »...Aucune théorie ne peut prétendre embrasser la totalité du savoir... En ce sens là, le savoir est relatif... un nouveau savoir peut venir mettre en question les savoirs anciens... C'est ce qui donne au mot « savoir » son aspect dynamique...je ne peux savoir si je ne suis dans une quête permanente du savoir, si je ne me tiens pas à l'affût des dernières recherches etc... penser que le savoir est figé relève d'une illusion... je ne vois pas quelle autre conclusion tirer d'une approche élémentaire de l'histoire des sciences. En ce qui concerne la connaissance scientifique, il y a bien une notion de progression (ce qui n'enlève en rien la question de la conscience – voire Rabelais) Pour ce qui concerne l'art ou la philosophie, cette notion de progrès est inopérante. Nous pouvons donc nous attacher à la valeur... Qu'est-ce qui me permet de dire qu'une œuvre est un chef-d'œuvre et qu'une autre ne l'est pas ? Je pense pouvoir répondre qu'il y faut la patine du temps... Souvenons du scandale que les impressionnistes soulevèrent chez leurs contemporains... cela ne veut pas dire que tout se vaut...cela signifie qu'il faut se méfier de l'accueil fait par les contemporains à une œuvre. Ils font parfois un chef-d'œuvre de ce qui tombera dans l'oubli, où ils fustigent une œuvre que la postérité retiendra pour chef-d'œuvre. Je pense que l'on ne peut pas critiquer la « relativité du savoir » sans évoquer ces deux dimensions : a- aucun savoir ne supprime l'existence du non savoir (ce qui oblige à interroger constamment le savoir établi) ; b- la patine du temps détermine les chefs-d'œuvre
Cette fois, je comprends et je souscris. En rajoutant que, pour évaluer l'importance et la valeur des oeuvres, la "patine du temps" n'est pas le seul critère. Ou plus exactement c'est un indice extérieur de ce qui se produit, car le temps par lui-même ne fait rien à l'affaire : il y a des raisons pour lesquelles une oeuvre traverse le temps etc. Mais tout ceci nous entrainerait sans doute trop loin. Disons pour finir qu'à mon avis, pour savoir qu'une chanson d'IAM ou de Didier Barbelivien n'aura jamais la même valeur qu'un poème de Villon ou de Verlaine, il n'est pas besoin d'attendre le "jugement du temps". Et si "le temps" conservait IAM et Barbevilien et oubliait Villon ou Verlaine, je me permettrais de dire que le temps est idiot. (Ce qui n'exclue pas que "le temps" puisse aussi conserver les deux).
Bon je crois que nous sommes d'accord...Mais pouvez-vous dire en toute certitude que, contemporain de Manet, vous auriez affirmé en découvrant "le déjeuner sur l'herbe" : voilà un chef-d'œuvre ?
Il est difficile de répondre à une question qui me place dans une réalité fictive, et d'y répondre "en toute certitude". J'espère que j'y aurais vu un chef d'oeuvre. Mais, à mon sens, le problème n'est pas là. Que certains contemporains, et non des moindres, ne sachent pas juger de ce qui leur est présenté, c'est un constat. Mais, par définition, nous sommes des contemporains des oeuvres actuelles, et nous n'avons pas de boule de cristal pour savoir ce que le temps en fera. La question est alors : comment ne pas en conclure la relativité de la valeur de toute production culturelle, qui est seulement "affaire de goût", "d'ambiance "et de "modernité"?
Nous sommes d'accord...je ne peux, comme vous, échapper à la hiérarchie de la valeur des œuvres...C'est bien dire que pour moi, tout ne se vaut pas... Yves Klein n'est pas Kandinsky et Finkielkraut n'est pas Michel Serres, Edgar Morin ou Gilles Deleuze...(c'est une gentille provocation)...Je préfère un opéra de Mozart à une œuvre de Stockhausen, une œuvre de Veemer de Delft à une oeuvre de Raoul Dufy... mais je ne peux placer cette hiérarchie à l'aulne de "l'absolu"... sauf à inscrire le jugement dans je ne sais quel "académisme" ou "conformisme", tuant dans l'œuf toute velléité de création... Sans doute revendiquerais-je alors une forme d'humilité...ce qui n'est pas dire que tout se vaut... Contemporain des œuvres actuelles, celles-ci me touchent, me troublent, et/où me choquent, si elles traduisent "avec suffisamment de force" les affects liés à la relation de l'homme contemporain avec son environnement (ses semblables, la technique, la crise, les idées, les connaissances) sur la forme comme sur le fond... mais le chef-d'œuvre dépasse la contemporanéité...il parle de l'homme de tous les temps malgré les variantes de contexte. L'œuvre d'art, donc m'interroge sur ma présence dans mon époque...elle peut m'amener à prendre conscience de ce que je ne veux pas voir...miroir de ce que je ressens sans pouvoir l'exprimer...elle me révèle quelque chose sur moi-même... Il y a donc aussi du subjectif... Si j'analyse les œuvres, je peux définir des grandes périodes...(baroque, classique, romantisme,etc...) ... certaines me touchent plus que d'autres...j'interroge mon époque... décadence ? où se trouvent les œuvres contemporaines ? Pour moi, la peinture semble s'arrêter à Picasso... Mais n'est-ce pas le même questionnement à chaque génération ?
J'ai souri à votre petite provocation. Vous voyez que rien n'est perdu! (Et vous constaterez que j'ai réussi à glisser Finkielkraut dans mon commentaire de votre billet sur "Borges, la culture et le chaos"). Sur le fond, je comprends bien ce que vous dites, et j'y souscris largement. Mais si chacun a sa hiérarchie purement subjective, n'est-ce pas finalement comme s'il n'y en avait pas? Et, en ce cas, pourquoi "enseigner" les oeuvres? Ce ne serait alors que la volonté de la classe dominante de voir sa hiérarchie partagée par tous. Et on revient au problème. Je crois que l'un des critères "objectifs" de hiérarchisation, et vous l'évoquez, c'est la manière dont une oeuvre dévoile la complexité du réel et résiste à une pensée simpliste. Or la pensée va naturellement à ce qui lui convient. Il faut donc parfois l'arracher à elle-même pour l'élever et l'habituer à considérer une complexité qu'elle ne connaissait pas. Ceci ne signifie pas qu'il y a une liste prédéfinie et définitif d'oeuvres que tout le monde doit apprendre à aimer sinon il est un sauvage! Heureusement pas. L'art se continue et, parmi les oeuvres qui offrent à voir la complexité, certaines nous touchent plus que d'autres, en fonction de notre subjectivité, de notre sensibilité. Mais il faut apprendre à voir la complexité et à ne plus se satisfaire du simplisme (qui est pourtant, par définition, plus "facile").
Je crois que nous nous comprenons, mais que nous avons besoin pour cela de préciser toute la palette des nuances contenues dans les mots que nous employons...N'est-ce pas là un bel hommage à la richesse de la langue (qui porte en elle le secret) et un magnifique pied de nez lancé contre les idéologies et les illusions du "tout savoir" ?
Par ailleurs, pour répondre à vos autres commentaires, je veux préciser (car on pourrait peut-être le croire) que je n'accuse pas les techniques nouvelles de tous les mots : je pense que l'usage que l'on en fait participe à un bon nombre d'entre eux (mais ces techniques ne sont certes ni les premières ni les principales responsables : elles peuvent en revanche sur certains points jouer le rôle d'amplificateur, puisqu'elles sont "plus efficaces" que les techniques précédentes). Et elles n'ont pu être développées que parce qu'on attendait d'elles cette efficacité supérieure. C'est d'ailleurs le sens du "progrès" : être plus efficace. Et en ce sens, réfléchir sur les effets éventuellement négatifs des nouvelles techniques est très important : car si elles sont plus efficaces que les précédents, les effets négatifs et les risques aussi s'en trouvent de fait accrus. De sorte que l'idée de "progrès" est assez ambigue. Je n'en conclus pas pour autant qu'il faudrait interdire ces techniques (sauf nocivité absolue, comme vous le précisez), mais qu'étant fait un juste calcul des "avantages" et des "dangers", on encadre correctement leur utilisation. Ainsi lorsque je m'interroge sur son introduction à l'école, je ne prétend pas qu'il faut interdire l'internet partout.
Je pense que je vous rejoins sur cette approche prudente de la technique et sur l'ambiguïté du progrès, même s'il ne m'apparaît pas pertinent d'interdire l'internet à l'école...Ce que révèle notre échange, c'est l'importance, pour sa propre pensée de nuancer les concepts en en faisant apparaître toute leur ambiguïté...
Marc Lefrère, je partage votre doute sur internet à l'école mais je vais plus loin, il me semble que dans l'état actuel, cette interdiction est tout bonnement impossible, ce n'est donc même pas la peine d'en parler. En revanche, il me paraît intéressant de se demander pourquoi c'est impossible, au delà des explication de surface, je m'entends. Renarblanc, je ne crois absolument pas / plus à la possibilité de l'école d'éduquer les jeunes à cet outil...il nous reste à faire confiance à la plasticité humaine ...Je crois que l'école a déserté le champ de la pensée, qu'elle tourne un peu à vide, dans la reproduction des schémas (ce qui, bien sûr, ne veut pas dire que les enseignants soient des imbéciles), qu'elle court après une adaptation qu'elle a du mal à élaborer. Petite précision tout de même, cette position n'est pas du tout contradictoire avec un engagement, une résistance ...
C'est bien ainsi que je l'entends Marielle Billy...il y a vraiment de quoi désespérer...mais il ne suffit pas d'espérer pour entreprendre...espérer renvoie à l'attente...et nous parlons de l'action
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1- Et bien, je pense que nous avançons, au contraire, Marc Lefrere....le sens du mouvement n'étant pas forcément de « convaincre » l'autre, pour le "confondre", mais, en confrontant ses idées, à explorer les recoins de l'évidence pour pouvoir les mettre en doute, et/ou à stimuler le questionnement, pour garder une pensée vivante... Il s'agit de se préserver de la toute puissance de sa pensée... Le "préalable au mouvement" étant la capacité de chacun à suspendre un moment son propre jugement, pour faire une place à l'autre et à "l'inquiétante étrangeté" de son discours (semblable et pourtant différent). J'avais annoncé d'entrée de jeu, ma difficulté à amorcer ce processus avec Finkielkraut, pour plusieurs raisons : sans doute étais-je piégé par l'histoire de ses interventions médiatiques et par l'utilisation faite par le politique de ses propres discours. Vous avez fait office de tiers... Et je pense qu'aujourd'hui j'entends mieux un discours pour moi devenu, jusque là, inaudible... Bien entendu, cet échange n'a pas exclu, de part et d'autre, je crois, quelques maladresses ou quelques mouvements d'humeur, qui me semble assez négligeables au regard du bénéfice trouvé : un vrai plaisir de l'échange et une ouverture de l'esprit...
Vous avez bien raison. Et ne vous inquiétez pas, mon silence de quelques jours est dû à mes occupations, mais je vais m'efforcer de vous répondre.
2- Pour aller plus avant dans votre propos : je ne sais pas s'il y a progrès dans « les nouvelles pédagogies », je dis qu'elles ne sont pas monolithiques, qu'elles sont protéiformes et que votre réflexion porte sur une caricature de celles-ci, comme peut-être la mienne porterait sur une caricature de l'ancienne. Ce constat pourrait nous inciter à amorcer à une observation et une analyse plus rigoureuse du mouvement pédagogique et de son histoire. Je dis (et je crois que nous sommes d'accord) que l'évolution de la société vers le néo-libéralisme, le consumérisme, la technologie nouvelle, pose des valeurs en totale contradiction avec l'école, (l'éducation et la transmission) et que les enseignants doivent faire avec cet état de fait... Les enfants et leurs parents ne sont plus les mêmes, le rapport au savoir n'est plus le même, et cela ne peut pas être sans conséquence sur la pratique de la transmission, qui doit conserver la qualité de l'héritage (là-dessus nous sommes d'accord) sans pour autant étouffer la capacité de création, nécessaire, pour faire face à ce monde en mouvement, qui porte au pessimisme le plus profond, et qui déjà, semble nous échapper... Il me semble que je ne dis pas autre chose qu'Hannah Arendt, lorsqu'elle écrit ses très belles pages sur l'éducation et en ce sens là, je ne pense pas en faire la même lecture que Finkielkraut
Lorsque l'on s'oppose à une position, le risque est évidemment de la caricaturer; et peut-être est-ce bien ce que nous faisions. Mais il faut faire attention, à l'inverse, de ne pas en conclure trop vite que, si l'on enlève la caricature, on sera finalement d'accord : il ne faudrait pas qu'après une confrontation, on en vienne trop vite à une consensus qui ne ferait que "lisser", et finalement "cacher" nos différences, et qui reposerait à nouveau sur un malentendu. Le travail d'éclaircissement qu'il y a à faire est difficile : s'assurer de nos point d'accord et de désaccord, sachant que, derrière des expressions semblables, il n'est pas impossible que nous mettions une signification différente. Nous serons d'accord pour affirmer que la société actuelle s'oppose au travail de l'enseignant. Sans doute y aura-t-il encore une différence entre nous sur le sens à donner à "ils doivent faire avec cet état de fait". De même, nous serons d'accord pour affirmer que les enfants et les parents ne sont plus les mêmes (ne serait-ce que parce que l'influence de la société est différente). Mais il peut y avoir encore une discussion sur ce qu'il faut entendre par "le rapport au savoir n'est plus le même", et "sans pour autant étouffer la capacité de création". Sur la première expression (faire avec cet état de fait), si cela veut dire que les enseignants doivent travailler avec des élèves différents, puisque portés par une société différente, alors je serai d'accord : les aspects négatifs de la société (cad ce qui rend encore plus difficile le développement de la culture et du savoir) devraient ne s'introduire à l'école que par ce que les élèves en portent nécessairement avec eux, et notre travail devrait être, en partie, de les leur ôter. Mais si vous voulez dire que les enseignants doivent suivre, cad accompagner le changement de la société, et donc s'y soumettre, puisqu'ils doivent former des élèves qui s'intégreront en elles, je ne serai pas d'accord; car alors, au lieu de s'opposer à ce "bougisme", il y participe et forme finalement des élèves, certes bien intégrés, mais qui seront donc conformes à ce que cette société attend d'eux. Pour la seconde expression (que me semble un peu vague - donc ce que je vais dire sera peut-être quelque peu hors propos), si vous voulez dire que les élèves et les parents ne portent plus la même attention, parce qu'ils n'ont plus la même attente, au savoir, c'est exact. Mais, là encore, il ne faudrait pas que les enseignants eux-mêmes développent, pour cela, un autre rapport au savoir que celui qui était le leur autrefois. Sinon cela revient à donner raison à ce nouveau rapport, et à abandonner l'ancien. Enfin, concernant la dernière expression, je suis bien d'accord qu'il ne faut pas "étouffer la capacité de création". Mais ce n'est pas à dire non plus qu'il faille la favoriser dans un premier temps : avant de pouvoir raconter des histoires, il faut avoir appris à parler. Pour libérer véritablement la capacité de création, il faut commencer par la contraindre et la mettre "en arrière plan", au profit de l'apprentissage de ce qui était déjà là avant l'enfant, et qui est, en quelque sorte, le fruit des temps : la culture. Une fois celle-ci acquise, l'enfant peut véritablement être libre de créer : parce qu'il aura appris à remettre les choses en perspective, parce qu'il aura accumulé les moyens nécessaires à un exercice véritable, et responsable, de cette liberté. Cette liberté est la fin, et non le commencement, de l'éducation. Il y a donc un ordre à suivre.
Dont acte...Il ne s'agit ni de lisser, ni de cacher nos différences, mais de les faire émerger aux bons endroits, là où elles constituent une réalité, en déblayant le terrain des malentendus ou des éventuels quiproquos. Et je vous retrouve sur les points de dégagements que vous annoncez : 1- Nous constatons que l'évolution de la société et les valeurs qu'elle véhicule sont en totale contradiction avec les valeurs de l'école. L'écart n'a jamais été aussi grand., La dérive décrite par Hannah Arendt au début des années 60, s'est accentuée. 2- Les enseignants doivent « faire avec cet état de fait » signifie qu'ils doivent travailler avec des élèves et des parents différents, puisque l'évolution de la société n'est pas sans retentissement sur les membres de la société. 3- « Le rapport au savoir a changé ». J'appelle « rapport au savoir » la relation que chacun entretien avec le savoir, mais également la relation que chacun entretient avec soi même (soit comme enseignant, soit comme élève), et la relation que chacun entretient avec l'autre, « celui qui sait » (pour l'élève) et celui qui apprend (pour l'enseignant). Le mot « relation » évoque les « représentations affectives et cognitives » projetées sur chacun des trois pôles du triangle pédagogique. 4- Les enseignants ne doivent pas accompagner la dérive ! D'une part, ils doivent réintroduire du symbolique et garantir la fonction de la loi pour contenir le pulsionnel et, d'autre part (c'est lié), ils doivent transmettre l'héritage culturel sans le diluer dans un ersatz, mais en montrant qu'il est possible de s'en servir, pour en faire quelque chose dans le monde tel qu'il est...Car l'important n'est pas d'avoir « une tête bien pleine » (disait Montaigne) « mais une tête bien faite », c'est-à-dire, non seulement de faire des liens entre les savoirs, mais de faire des liens entre ces savoirs et soi, et entre ces savoirs et l'environnement... c'est dans ce registre que j'évoque la capacité de création, car la confrontation avec le patrimoine culturel, avec soi même et avec l'environnement, permet à l'être humain d'enrichir l'héritage en l'inscrivant dans une dynamique de création. 5- Nous sommes bien d'accord : il y a d'abord la contrainte de la Loi qui introduit dans le symbolique en exigeant l'effort et la rigueur. Mais il faut veiller, je pense à ne pas présenter un savoir écrasant, qui aurait l'aura de l'absolu et serait donc intouchable – sinon par quelques prêtres initiés. Ce n'est pas le savoir qui est sacré, c'est le secret où se crée le savoir
3- Je veux bien vous éclairer sur les « pédagogies nouvelles » : elles ne sont pas toutes d'inspiration libertaire et hédoniste, instituant la détumescence de l'exigence, de l'effort et de la rigueur (ce mouvement, peut être circonscrit sur une très courte période – de la fin des années soixante au début des années soixante-dix) ; je vous recommande d'aller faire un tour du côté de la « pédagogie institutionnelle » élaborée par Fernand Oury et Aïda Vasquez. Il me semble que mon texte sur Borges ouvre un angle pour aborder le problème d'une compréhension des difficultés, (en faisant apparaître la notion de secret, je pense pouvoir discerner un désir et un interdit d'apprendre et de transmettre, avec lesquels les acteurs doivent se débattre) mais je me propose d'en composer un autre, à partir d'un texte de Michel Serres, tiré du « Tiers-Instruit ».
Je vous remercie. Je vais prendre le temps de lire et réfléchir à votre nouveau billet, et j'irai poster une réponse.
4- Sur le rôle démocratique de la pédagogie ancienne, je ne suis pas totalement d'accord avec vous ! Il y avait bien deux filières, l'une pour l'élite, l'autre pour le peuple, étant entendu que la culture du peuple se limitait à l'orthographe, à quelques problèmes de robinet, et à quelques œuvres moralisatrices à la qualité douteuse (grande misère de la poésie abordée)... Sur la légitimité de l'école pour tous, la société néo-libérale n'est pas crédible !
Je pensais en faisant cette différence entre l'école ancienne et la nouvelle aux différentes études qui semblent montrer qu'il y a bien moins de mixité sociale dans les institutions influentes de nos jours qu'autrefois : l'ascenseur social a plus de difficultés. Il me semble qu'il y a peut-être dans le jugement que vous portez, mais pas seulement vous, une sorte de regard restrospectif déformant. Vous dites "il y avait deux filières, l'une pour l'élite, l'autre pour le peuple". Mais comment classez-vous l'élite et le peuple? Si le peuple c'est "ceux qui n'ont pas réussi", alors évidemment, par définition, si l'on peut dire, leur "cursus" ne les méneront jamais à l'élite, en aucune époque et avec aucune méritocratie qui se respecte. Si c'est une référence à des classes sociales d'origine, en ce cas il faut admettre qu'il y avait alors dans l'élite davantage de gens du peuple que de nos jours, puisque "l'ascenseur social" marchait mieux. (Ou, pour ne pas diviser tout par deux, disons qu'il était plus facile de s'élever à une classe sociale supérieure). Concernant la société néo-libérale, nous sommes d'accord.
Je fais allusion à l'école de Jules Ferry distinguant entre deux filières ou deux ordres distincts : - le primaire gratuit (et sans latin) - le secondaire payant et latiniste. Bien évidemment, cela génère une distinction des publics. Les enfants des classes populaires, à l’exemple du petit Marcel Pagnol, ne pouvant regagner la voie secondaire que par le difficile concours des Bourses.