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La philosophie et les sciences (2) : L'ambivalence de la parole

L'ambivalence de la parole

 

 

Il est intéressant de constater qu'il exista une époque où les termes grecs "muthos" (ou "mythos", qui a donné le français mythe) et "logos" (qui a donné entre autres le mot "logique") avaient une signification relativement semblable.

On sait assez généralement que "logos" désigne le discours, la parole. C'est d'ailleurs ce terme qui est employé dans l'évangile de Jean pour désigner la parole de Dieu qui s'incarne en Jésus (cf. d'ailleurs le terme de "re-ligio" qui est sans doute indirectement parent de "logos").

 

On sait peut-être moins que "muthos" signifie également "parole" ou "récit".

 

Quelle est donc la différence qui a autorisé que ces termes en viennent ensuite à désigner des réalités aussi opposées que le raisonnement logique et le récit imaginaire?

 

C'est qu'au départ une nuance importante les distingue. Et c'est cette nuance qui est ensuite devenu le sens principal de ces termes, forçant à en séparer radicalement l'usage.

 

"Muthos" est issu de la racine "mu-" (ou "my-"), que l'on retrouve aussi dans "mystère", et, indirectement, par le latin, dans "murmure" ou "muet". Le mythe est donc, paradoxalement, la parole qui fait, ou mieux, qui préserve le silence. Ainsi est-il, au sens propre, la parole qui "révèle" : elle est à la fois ce qui dévoile tout en voilant à nouveau. Autrement dit, le mythe assume le caractère symbolique de la parole : le mot n'est pas la chose, mais en est un signe. Et la chose d'ici-bas est également un signe d'autre chose (la révolution des astres est un signe : de la force de gravitation? de notre destin? etc.). Ainsi, le mythe dit quelque chose, mais il ne dit pas ce qu'il a l'air de dire. Et pour lever le voile, il faut disposer des clefs du mythe.

 

L'historien Paul Veyne a consacré un livre à la question Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? En voici un passage assez plaisant : "un Grec plaçait les dieux 'au ciel', mais il aurait été stupéfait de les apercevoir dans le ciel; il aurait été non moins stupéfait si l'on avait pris au sérieux au sujet du temps et qu'on lui apprenne qu'Héphaïstos venait de se remarier ou qu'Athéna avait beaucoup vieilli ces derniers temps." Le mythe donne une explication extra-mondaine du monde : le ciel des dieux n'est pas le ciel des hommes, le temps des dieux n'est pas un temps pour les hommes; c'est un au-delà et un avant définitif, idéal. Bref, le mythe parle de l'invisible sous l'apparence du visible.

 

Les problèmes surviennent lorsque l'on constate que, puisque la parole est une manière de symbolisme, et qu'elle peut exprimer ce qui, en soi, n'est pas exact pour faire pourtant comprendre ce qui est vrai, elle peut aussi parfois faire prendre le faux pour le vrai : la parole peut tromper; la pensée peut se tromper.

 

Dès lors, les problèmes commencent lorsque ceux qui écoutent le mythe le prennent à la lettre ou le comprennent mal.

 

 

Si l'esprit philosophique se nourrir de l'étonnement, sans doute s'est-il tout particulièrement nourri de cet étonnement-là : la parole, la pensée humaine qui l'utilise, ne dévoile pas directement l'être des choses.

 

Et, sous certains aspects, on peut remarquer que l'entreprise philosophique est celle d'un commentaire perpétuel du "mythe", pour éviter les contre-sens. Ainsi, selon la légende, Pythagore, Platon et bien d'autres encore sont allés chercher chez les prêtres égyptiens, ou chaldéens, ou indiens même, leur compréhension du monde.

 

Et s'il est vrai que Socrate fut une figure capitale de la philosophie, il ne faut pas oublier non plus que l'origine de sa vocation fut une déclaration de l'orace de Delphes. Apollon, parlant par la Pythie, le sacra "le plus sage des mortels"; Socrate fut étonné, et c'est à la fois pour mettre à l'épreuve cette affirmation, et réussir à mieux comprendre ce que le dieu voulait dire, qu'il se lança dans la carrière qu'on lui a connu ensuite.

 

Le "mythe" est donc aussi père de la philosophie - et il est vrai qu'elle ne lui en fut pas toujours très reconnaissante.

 

 

Le mythe est un récit à décrypter. Et, en un sens, c'est le monde entier, tel que nous le percevons, qui est un tel mythe : il y a des choses qui se passent, mais il faut en comprendre le pourquoi. Il y a des choses à faire dans les circonstances présentes, mais il faut savoir lesquelles. Il y a du visible, mais il faut découvrir l'invisible que ce visible cache et appelle.

 

La plupart des poètes sont tout particulièrement sensibles à cette analogie :

 

"La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L'homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regards familiers."

(Baudelaire, Correspondances).

 

Que la réalité qui nous entoure soit comme une parole qui s'adresse à nous, mais une parole rendue muette par notre incompréhension, c'est aussi le présupposé que doit avoir tout homme de science : nous ne comprenons pas le réel; pourtant celui-ci est compréhensible; il faut donc chercher à le comprendre. Autrement di, il faut chercher quel langage nous permettra de le décrypter. C'est en ayant cette idée à l'esprit qu'un Galilée, par exemple, a pu écrire sa célèbre phrase : "La nature est un livre écrit en langage mathématique." (Galilée, Il Saggiatore).

 

Le mythe est donc déjà une image de notre rapport au monde. Et s'en tenir au sens apparant, s'en tenir au sens visible de ce que nous dit le moinde, c'est s'empécher de le comprendre véritablement.

 

 

Seulement voilà, le sens véritable du mythe nous a échappé. Et si nous ne sommes pas comme ceux qui prennent le sens littéral pour le sens véritable, nous ne sommes pas non plus comme ceux qui savent déjà quel est ce sens.

 

Pour comprendre le sens du mythe, on peut ajouter au mythe un autre mythe, censé l'éclairer. Mais on ne ferait que repousser la difficulté sans la résoudre aucunement : car si le premier mythe peut être trompeur, pourquoi le second ne le serait-il pas?

 

Il faut donc ajouter à la parole du mythe un autre type de parole. Ceci pose malgré tout un problème. Car la parole est toujours, par quelques aspects, symbolique. Comment donc ne pas retomber dans une parole mythique? Comment éviter de ne rajouter au mythe qu'un autre mythe?

 

Pour cela, il est nécessaire de changer de registre de langue. On doit passer à un langage qui aura pour unique but la précision et la clarté des idées exprimées.

 

Là où le mythe se sert d'une idée pour en signifier une autre, le nouveau langage doit s'efforcer de signifier directement les choses. Et c'est à cet autre usage de la parole que l'on réserve alors le terme "logos". Il faut qu'à des idées différentes, soient assignés, dans la mesure du possible, des désignations, des "noms" différents pour limiter les risques de confusions. Et c'est ainsi qu'avec le "logos", le vocabulaire ou les modes d'expressions des idées vont nécessairement augmenter.

 

On pourrait certes s'étonner et se demander pourquoi cela n'avait pas été la première méthode de discours. Après tout, ça parait tellement plus sûr et facile.

 

Eh bien, c'est que ce n'est pas aussi facile que cela. : il est aisé de nommer directement ce que l'on voit. Il est plus difficile d'en faire autant avec de ce que l'on ne voit pas. Et, à bien des égards, il est plus facile de faire comprendre un discours sur l'invisible en employant un langage imagé, plutôt qu'en se lançant dans des raisonnements interminables, forcément plus rébarbatifs. C'est l'une des raisons pour lesquelles on retrouve des mythes aussi chez Platon.

 

 

"Logos" est un terme rattaché à la racine "l-g" ou "l-k", qui évoque à la fois la lumière, la vision, et le tri qui peut s'opérer grâce à elles. (cf. Sanskrit "lok-" regard; latin : lego, lux; grec : legô, logos, leukos; et même le dieu celte "lug"). Selon cette étymologiue, le "logos" est, si l'on veut, ce qu'éclaire et isole l'oeil lumineux et scrutateur.

 

On voit alors tout ce qui l'oppose en effet à "muthos". S'ils en sont venus à désigner tous les deux la parole, c'est en partant d'un point de vue opposé : le muthos est la parole en ce qu'elle recouvre le mystère, le logos est la parole en ce qu'elle le manifeste. Et, de ce point de vue, il était plutôt logique, même en mettant de côté d'autres considérations, que ce soit "logos" qui désigne la parole créatrice en laquelle se manifeste le divin, dans le Nouveau Testament. Ce qui n'empêche pas que lui aussi, comme toute parole, laisse derrière et au-delà de lui la réalité fondamentale et invisible : mais il en est l'intermédiaire sûr. Et il doit y conduire.

 

Entre logos et Iris (la déesse arc-en-ciel), il y a donc bien une certaine parenté.

 

 

Au discours "synthétique" du mythe - et du monde tel qu'il nous apparaît -, qui donne à comprendre de manière intuitive, s'applique alors le discours "analytique" du logos, qui s'efforce de scruter partie par partie le premier discours, et ses articulations, pour s'en assurer une compréhension correcte.

 

Plus qu'une contradiction entre les deux discours, il s'agit en réalité d'une complémentarité. Chacun a ses avantages : le mythe suscite une compréhension plus facilement, de manière intuitive. Et le discours rationnel (le "logos"), dont s'occupe la philosophie, permet de s'assurer de la vérité de ce qui est compris. Mais chacun a ses défauts : un discours "mythique" peut n'être en réalité qu'une fantaisie, qui nous induira en erreur. Et le logos est d'une pratique malaisée, et, par sa manière analytique d'appréhender les choses, il rend plus difficile la compréhension d'ensemble.

 

C'est la raison pour laquelle, même si c'est une idée fort reçue, il est quelque peu caricatural de prétendre que Platon s'oppose à l'art et au mythe. Il y a de l'intelligence dans le mythe. Ce n'est pas une oeuvre de pure détente, de distraction ou de simple fantaisie. C'est d'ailleurs aussi ce que devrait être toute production de l'art. Et il arrive à Platon de se servir de mythes, et même d'employer des procédés artistiques. La tradition nous rapporte même qu'il était, dans sa jeunesse, très prometteur de ce point de vue, mais qu'il brula toutes ses oeuvres après sa rencontre avec Socrate. Mais s'il les détruisit, ce n'était pas par opposition brutale à l'art, ce n'était pas par rejet sans appel du mythe, mais parce qu'il s'était rendu compte qu'il avait lui aussi donné crédit à des interprétations fallacieuses, à des fables, à de pures inventions qui, à la fois séduisaient et trompaient leur auditoire, et qu'il avait lui-même produit de telles oeuvres. Or, en un sens, tout cela n'est pour lui que du faux art, du faux mythe, des mythes travestis et détournés de leur usage, comme ils doivent forcément l'être lorsqu'ils sont transmis et modifiés par des hommes qui, n'étant ni dans le "secret des dieux" ni à quelque degré philosophes, ne sont pas capables de faire la part du vrai et du faux.

 

Mythe et raison peuvent porter l'un et l'autre à une vérité, mais par des voies différentes; et lorsqu'il y a de l'incertitude, la voie la meilleure pour s'assurer du vrai est celle qui a été développé pour cela : la voie rationnelle, c.-à-d. l'approche philosophique.

 

 

Peu à peu, cette voie s'est developpée. Et c'est dans ce développement que la personne de Socrate est tout à fait marquante, en tous les cas pour l'Occident. Il généralisa le questionnement à tous les domaines de l'existence, au "mythe" général de notre vie.

 

Hélas, l'histoire de la philosophie nous montre également que, pour plus assurée que soit cette voie, il n'est pas impossible de s'y perdre, loin de là!

 

Mais il est arrivé parfois que la découverte d'une vérité et de sa justification, et même d'un méthode sérieuse pour en obtenir d'autres dans le même domaine se produise, et suscite ainsi l'apparition d'une science organisée.

 

Et c'est la manière dont les sciences naissent de la philosophie, et se rendent ensuite indépendants d'elle, qui fera l'objet de notre prochain billet : "des enfants prodigues... et trop souvent ingrats" (2ième chapitre de cette étude).

 

 

Tous les commentaires

. Il y a une grande différence entre "la parole" et "le langage"; mais, tant bien que mal, cahin-caha, on finira bien par se rappeler de l'existence de Wittgenstein. . Déjà, on a évoqué Paul Veyne, Charles Baudelaire et Galilée ! . jpylg

@ Marc Ok...jusque là je vous suis

Voici un billet d'une très haute tenue Marc Lefrere. Vos élèves ont de la chance. Je vous suis déjà depuis quelques blogs et commentaires. Ils offrent clarté, rigueur et passion. Ce qui permet la connaissance et l'écoute du débat, tout en notant vos références choisies. Enfin de tendre vers... cette gourmandise suprême qu'est le savoir sous la marche d'un autre savoir. Merci à vous. Avec votre plume, être pédagogue n'est pas un vain mot. Je vous écoute et entends vos contradicteurs... sous le signe du plaisir.

Merci beaucoup de vos trop gentilles remarques!

Toutefois, à vous lire, me vient l'idée de la faille. Je m'explique : à n'être aucunement faillible, le pédagogue, semblable à une statue grecque toute de perfection vêtue (en fonction des critères de l'époque), ne se prête guère à l'interrogation. Plutôt à la beauté du propos. Quid alors du savoir, si tel un savon de Marseille, la connaissance glisse entre les mains? La faille, l'interrogation, ne symbolisent-elles pas le chemin qui mène à son assimilation... par quoi passe-t-elle, sinon par l'errance, ce chemin de traverse tracé dans la faille? Bien à vous.

Votre interrogation est bienvenue, Brocéliande. Pour examiner comment il faut y répondre, distinguons, si vous voulez bien, le pédagogue ordinaire du "pédagogue" idéal en cela qu'il serait en effet infaillible. Faut-il nécessairement en conclure que ce dernier ne se préterait pas à l'interrogation? Tout dépend le sens que vous donner à cette expression : évidemment, s'il est infaillible, il n'aura pas de raison de se remettre lui-même en question. Mais son élève pourrait tout à fait continuer à lui poser des questions, et s'il est un bon pédagogue - et il doit l'être s'il est infaillible - il ne se contentera certainement pas de "dicter" la vérité ; car il saura que la connaissance n'existe que dans un esprit qui comprend pourquoi elle est vraie, et pourquoi il est bon de la connaitre; et que l'on ne peut mener un esprit à "avaler" un discours : il faut d'abord lui ouvrir la bouche, en lui ayant fait pousser un "oh!" d'étonnement (je plaisante évidemment avec ma dernière expression : ce que je veux dire, c'est qu'il faut préparer l'élève à recevoir la connaissance). Mais évidemment, ce pédagogue absolument infaillible n'existe pas. L'interrogation est le chemin qui doit mèner à la connaissance et à la vérité. Elle s'impose donc tant que le but n'est pas atteint. Mais, en imaginant que le but le soit (cad qu'il le soit vraiment), il n'y a pas de raison de regretter l'absence d'interrogation. Ce serait comme si, une fois guéri, un malade regrettait son traitement.

J'aime bien cette image du "maître" qui ouvre quelque chose chez le disciple. Une sorte d'effet de vérité, une parole, une façon qui font effraction (enfin, plutôt ouverture par surprise). Sorte de surprise de l'amour, instant de con-naissance, non de l'un et l'autre mais d'une tierce chose que chacun poursuit à son niveau. Un amour à trois : la maître, le disciple et le savoir.

Marc et Brocéliande, en suivant votre dialogue, je ne peux m'empêcher d'évoquer La confusion des sentiments de Sweig, qui pousse très loin l'examen de cette relation de transfert ...

Merci de cette référence, chère Marielle!

Oui Marielle. Sweig y décrit un rapport maître-élève d'une grande complexité. C'est aussi un très beau tableau d'une passion singulière. Bien au-delà toutefois des simples considérations esthétiques que j'entendais porter sur le discours du pédagogue. Et si je fais de la prose c'est sans le savoir... sourire

@Marc Nous sommes bien là dans l'ambivalence de la parole, entre mythe et logos. (je suis vos cours... sourire) ou celle du discours. Que peut en retenir un élève, tout attentif qu'il soit, si le récit du pédagogue idéal, donc infaillible, est rondement mené mais ne l'atteint pas. Quelle est donc cette logique, à propos de la connaissance "d'un esprit qui comprend pourquoi elle est vraie, et pourquoi il est bon de la connaitre"? si ce n'est l'exacte nécessité qu'il a de l'intégrer à ce moment précis? Celle qui peut "lui faire pousser un "oh" d'étonnement"... cette connaissance qui en appelle... au sensible? Lorsque je vous lis, j'entends la construction rigoureuse de vos propos, ce qui me séduit (logos), mais aussi le fond qui s'y niche, votre mystère (mythos). Ainsi, j'aime à vous suivre. Quand est-il alors du pédagogue, par définition, dévoué à son élève. Ne fait-il pas alors oeuvre de séduction? Cela redéfinit singulièrement, à mon sens, le concept de vérité, mais n'en rend que plus palpitants les chemins de la connaissance... du discours de l'autre Bien à vous

C'est, cher(e) Brocéliande, qu'il faut aussi bien distinguer deux processus différents : celui par lequel on va transmettre une connaissance à un élève, et celui par lequel on va s'assurer que cette connaissance est vraie. Ces deux processus sont plus ou moins entremélés, en fonction des capacités de l'élève. Mais c'est ainsi par exemple que l'on peut lui enseigner des théorèmes en maths sans encore lui en démontrer la vérité. Dans le premier processus, le pédagogue peut être un peu "manipulateur", "séducteur", du moment qu'il n'oublie pas que le but est la transmission d'un savoir. C'est un jeu difficile, parce que, poussé à l'excès, cela peut aussi conduire l'élève à n'aimer la connaissance que de manière accessoire. Dans le second processus, le pédagogue serait en faute s'il cherchait seulement à "séduire", cad à manipuler les émotions, les désirs, etc. pour faire croire que ce qu'il dit est vrai. Non, il doit alors donner les raisons objectives qui ont permis de conclure que ce qu'il enseigne est soit vrai, soit l'hypthèse la plus vraisemblable que l'on puisse envisager pour le moment. Ceci dit, lorsque j'évoquais l'étonnement et le "oh", je ne faisais pas directement référence à la séduction dont pouvait faire preuve le pédagogue, mais au fait que l'une des manières de préparer à transmettre un savoir est de commencer par lui expliquer qu'il y a un problème sur tel ou tel sujet où il croyait peut-être avoir une certitude. Que ce problème n'est pas anodin : il serait bon de trouver la solution car il y a tout de même des choses importantes en jeu. Si l'élève a pu suivre jusque là, il va alors surgir en lui le "oh" de l'étonnement et de l'intérêt (il y a un problème alors qu'il ne s'en apercevait pas, et derrière ce problème, il y a des choses importantes). Et dès lors, il va plus volontiers réfléchir à la solution, et comprendre celle qu'on lui propose - voire, qu'on lui démontre par la suite. Ce processus en lui-même (qui n'est évidemment pas envisageable avec de petits élèves) ne réclame pas du pédagogue de la "manipulation" ou de la "séduction" pour susciter l'intérêt. Mais il est vrai qu'il suppose encore une certaine disponibilité d'esprit de l'élève (une certaine attention, qui est toujours l'élément minimal que l'élève doit fournir pour être enseigné), et pour l'obtenir le pédagogue peut encore matiner tout cela de quelques procédés de "séduction".

@Marc "Il faut aussi bien distinguer deux processus différents : celui par lequel on va transmettre une connaissance à un élève, et celui par lequel... on va s'assurer que cette connaissance est vraie." Qui est "on"? le prof? l'élève? le prof et l'élève? le prof et toute la classe? "Ces deux processus sont plus ou moins entremélés, en fonction des capacités de l'élève..." Par définition le professeur est celui qui transmet un savoir à un élève qui ne sait pas. Autrement il ne serait pas élève, mais l'alter ego du maître. Ces capacités se rapporteraient-elles ici à son ouverture d'esprit? J'entends entièrement votre approche empirique développée par la suite. Là, il ne s'agit pas de "petits" puisque votre enseignement est celui de la philosophie. Toutefois, je crois qu'il n'y a pas d'apprentissage de la liberté de pensée, si on n'accepte pas, dans un premier temps, d'apprendre. Comme de reconnaître comme "vrais' (nécessaires au raisonnement) les axiomes en mathématiques ou les postulats en philosophie. Il ne peut en être autrement. Le poids de la séduction du maître, n'est ici à mon sens, ni celui de l'homme ou de la femme qui porte le discours mais bien celui du discours qui porte sur le savoir. Corne bidouille, je retombe encore sur les prémices de Renarblanc. Rire. - un renard que j'estime beaucoup à travers "vos prises d'armes" - Je sens qu'il peut y avoir une autre voie, une autre manière de penser, mais je ne la trouve pas. Merci de m'avoir répondu.

1) Dans "on va transmettre une connaissance à un élève", "on" est un professeur. Dans "celui par lequel... on va s'assurer que cette connaissance est vraie", "on" peut être n'importe qui du moment qu'il cherche à s'assurer de la vérité - et il peut en effet être "la classe" (prof + élève qui vont démontrer ensemble quelque chose). 2) Oui, par capacités de l'élève, j'entends à la fois sa disponibilité d'esprit, son envie d'apprendre et aussi les connaissances qu'il aura déjà acquises. Tout cela joue sur la manière dont le professeur va devoir s'adresser à lui.

Je crois que le "logos" , dans le texte de Jean , est plus, et autre chose que "la parole" , "le discours" . C'est aussi , et surtout, le verbe qui fait être , (textuellement aussi) , et autre chose : l' "eidos" , ou photon , ou ion , qui forme et informe la matière... Quant au mythe , peut-être peut -on aussi le rapprocher du "legenda" latin : la légende (sous l'image (l 'idée) qui doit-être lue , afin de comprendre cette dernière. Il me vient aussi l'idée que le logos , c'est aussi le coup de foudre de Zeus...

Cher Pierre, Ce que vous dites est fort intéressant. Je n'ai évidemment évoqué que de manière tout à fait incidente le "logos" de Jean, qui veut dire bien plus, en effet : c'est une parole qui fait être, vous avez raison. Pour "legenda", il désigne le mythe en ce qu'il illustre le réel et prétend le révéler, mais il peut aussi désigner le "logos" en ce qu'il explique l'illustration elle-même. De toute façon, il y a plusieurs niveaux où l'analogie peut jouer. Il y a le monde que l'on cherche à comprendre. Ce monde en lui-même, par analogie, peut déjà être considéré comme un "mythe". Puis il y a le discours du mythe, qui en propose une représentation humaine complexe et unifiée de ce monde. Enfin, il y a le discours de la raison qui met à l'épreuve cette représentation pour comprendre le monde et l'expliquer. Je suis fort intéressé par la fin de votre message : est-ce un rapprochement personnel ou un auteur aurait-il fait ce rapport entre le logos et le coup de foudre de Zeus? Sans doute par analogie avec "l'illumination"... mais si vous avez d'autres informations, je suis preneur!

Ce "coup de foudre" est une idée qui m'est venue... en un éclair. (Rassurez-vous, je souris) Plus sérieusement : vous savez bien comment cela fonctionne : on rassemble une multitude d'informations, au fil de ses lectures, et puis un jour le rapprochement se fait. Le cerveau a un fonctionnement qui nous échappe encore , mais la pensée "systémique" s'en rapproche un peu. Ce peut être cela , l'intuition.

@Marc Lefrere Sourire. Elles ne sont pas "trop" gentilles. Il est toujours difficile d'avoir un regard sur sa propre écriture, cette façon très personnelle que l'on a de traduire en signe sa pensée. Je note aussi le choix singulier de vos exemples - Hélas, je ne peux jouer pour vous les contradicteurs, ce qui vous permettrait sans doute d'affiner votre raisonnement.... là, c'est moi qui m'enrichis. "il est aisé de nommer directement ce que l'on voit. Il est plus difficile d'en faire autant avec de ce que l'on ne voit pas." Souvent les faiblesses de la forme trahissent un fond mal maîtrisé. On ne peut le dire de votre propos. j'attends la suite. Bien à vous.

Et le logos serait donc du côté de la rectitude, de la désignation précise, de la construction ...langue posée sur le monde, au service de la connaissance (expliquer le monde comme on le déplierait). le mythe serait comme un récit à double fond : fable explicite pour mystère implicite, de nature sacrée, dont la visée serait de manifester à l'homme son immersion dans du bien plus grand, du bien plus profond que lui. ??? Merci à vous pour ces chemins que vous savez ouvrir.

Oui, chère Marielle, je crois que vous avez bien saisi la différence entre logos et mythos (telle qu'elle est présentée, du moins, dans mon billet)!

Sur le mythe : "La compréhension de sa propre affectivité passe par cette chaine de traditions qui rattachent un homme à ces archétypes du plaisir, de la douleur de l'angoisse, que sont les mythes de sa tradition propre. Il est impossible de comprendre la vie affective sans la médiation de figures historiques et mythiques. Une multitude de traditions existent impliquant d'autres rôles que les nôtres, mais tout homme ne peut se dire lui-même homme, ne peut définir ses propres états, vécus comme sentiments et passions, et non comme irruption cataclysmique de la force pure, que par la médiation des mythes et des traditions qui sont consubstantiels à la constitution des pulsions psychiques. Lorsqu'on enlève à des hommes la tradition mythique de leur affectivité, ce qui peut se faire par l'agression colonisatrice, mais aussi par le gavage de la civilisation de consommation, on les condamne à un état de pré-culture tout proche de la violence" (Trottignon, 1980, "affectivité", in Encyclopedia Universalis, vol.1, Paris, p.318)

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