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Le miroir aux illusions

Samedi soir, dans On n’est pas couché, sur France 2, Madame Balkany a expliqué toute son émotion devant la décision de Jean Sarkozy de se retirer de la candidature à la présidence de l’E.P.A.D.. Et elle a pris sa défense comme elle sait bien le faire.

 

Que n’a-t-on pas dit sur Jean Sarkozy ? Et moi-même, j’ai osé commettre un billet ! On a prétendu qu’il n’était pas compétent. Mais lors de son intervention télévisée, dixit Mme Balkany, il a montré le contraire : il a apporté la preuve de son courage, de sa maturité, de son sens des responsabilités, de sa pudeur et de sa générosité. Rien que cela.

 

Evidemment, le mauvais esprit Eric Naulleau n’a pas pu s’empêcher de troubler cette évocation élogieuse et fit remarquer que tout cela ne constituait pas un C.V., sous-entendu : toutes ces belles qualités n’assurent pas encore une compétence.

On aurait pu faire remarquer aussi que la pudeur n’est pas forcément d’épancher ses états d’âme à l’antenne, ou que, puisqu’il y a du sens des responsabilités et de la maturité à se retirer de cette candidature, il y avait un simple esprit ambitieux et puéril à vouloir recevoir ce gros cadeau si tôt.

On aurait pu encore se demander quelle est cette étrange vertu, le « courage », qui pare, comme une mantille, la tête des nouveaux convertis et permet de faire l’éloge de n’importe qui du moment qu’il a le « courage » de confesser en public ses fautes - s’il est un connu et «plein de pudeur », cela aide, évidemment.

Dans le cas de Sarkozy, qui a le courage de se retirer d’une folle entreprise, c’est un peu comme si un soldat décidait d’aller attaquer tout seul l’armée ennemie, que, pris de panique au dernier moment, il batte en retraite et que l’on considère son comportement comme héroïque.

Il me semble, moi, qu’on devrait plutôt s’inquiéter pour lui qu'il ait imaginé possible et normal de réaliser une telle ambition.

Mais laissons là le difficile examen des vertus, je ne voudrais pas que l’on m’accuse de contribuer à instiller insidieusement de la « moraline » dans le champ de la réflexion publique. Loin de moi, l’idée de faire quelque chose d’aussi déplacé.

 

 

Non, en fait, je veux vous parler d’autre chose. Je vous rassure (ou pas), c’est bien de Jean Sarkozy qu’il s’agit. Ou plutôt de la réflexion que les réactions qu’il a suscitées ont suscitée en moi (vous suivez ?).

 

Il y a eu, je crois, sur le plateau de Laurent Ruquier, un malentendu : Mme Balkany et M. Naulleau ne parlaient pas du même type de compétence.

Mme Balkany n’est pas la seule à trouver que le jeune Sarkozy est « brillant ». Même des journalistes qui ont pourtant combattu avec raison sa candidature le jugent prometteur et doué. Il est « brillant ». Mais de quel éclat brille-t-il? D’après quels critères est-il jugé habile ?

 

Il suffit de le voir et de l’entendre pour le comprendre : il parle bien. On peut même dire, sans trop de crainte de se tromper, qu’il a suivi la méthode de son père. Il parle comme lui.

Dans quoi Jean Sarkozy se montre-t-il donc déjà fort compétent pour son jeune âge ? Dans l’art de la parole. Or c’est un art qu’il est important de maitriser, lorsque l’on s’engage dans la carrière politique en démocratie.

 

La rhétorique est un art fort ancien. Déjà, en Grèce antique, il y avait des spécialistes itinérants qui l’enseignaient : les sophistes. Ils prétendaient d’ailleurs enseigner la vertu (la revoilà, celle-là) et expliquaient, avec quelque raison, qu’il n’y a rien de plus utile que la rhétorique : grâce à elle, on sait persuader, captiver l’auditoire. Et qu’est-ce qui devient impossible à qui sait séduire ? Quoiqu’il veuille faire, il lui suffit de persuader celui qui sait le faire de le faire, et voilà ! Sarkozy n’est pas trop compétent pour diriger l’E.P.A.D. ? Ce n’est pas grave, il sera bien entouré. Les autres travailleront pour lui.

Qui oserait dire après cela que l’art rhétorique n'est pas l'art royal, l'art qui gouverne et domine tous les autres.

Belle époque que celle où l’on enseignait encore que l’art « littéraire » pouvait être plus utile que l’art « technique ». C’est toujours vrai, mais on ne le dit plus.

 

A celui qui parle bien, qui impressionne, rien n’est impossible : il a le pouvoir de tous les autres à son service. L’art rhétorique est donc, par excellence, l’art du chef, l’art du meneur d’hommes. Bref, l’art du gouvernement du peuple.

Et, il faut le dire, il est bien possible que Jean Sarkozy devienne un spécialiste de cet art : il montre en effet une certaine compétence, déjà, à soigner ses effets : de l'outrageant, il est devenu l'outragé.

 

 

Pourtant, il n’est pas certain que ce soit très rassurant. En effet, l’art dont il est question est avant tout de ces arts d’illusion, que fustigeait si souvent Platon : la force de la parole est qu’elle permet d’imiter. Elle peut dire ce qui n’existe pas, elle peut faire croire des choses.

 

Un poète peut décrire des combats, la vie agricole, des voyages. Mais qu’on examine s’il connait l’art de mener une guerre, de cultiver des légumes ou de naviguer en mer, et on s’apercevra souvent qu’il n’y connait rien. D'ailleurs, ce n’est pas sa fonction. Et, la plupart du temps, on ne confond pas le poète et l’agriculteur, car le premier ne prétend pas être le second.

 

Mais qu’un expert dans l’art de parler cherche à persuader qu’il est marin, cultivateur ou autre, il y a fort à parier qu’il réussira à en tromper plus d’un – surtout s’il prétend être spécialiste d’un domaine un peu vague, un peu flou, assez mal connu.

Par exemple, s’il prétend avoir les compétences pour diriger l’E.P.A.D., ou, mieux, pour intervenir dans les affaires politiques du pays.

Or – et c’est là la chose la plus significative dans les appréciations élogieuses qui accompagnent les « beaux discours », l’aplomb dans les interviews et l’élan oratoire de nos hommes politiques – il ne semble plus qu’il faille d’autre qualité pour s’occuper de ces affaires là.

 

Je l’ai dit moi-même : pour s’occuper de politique en démocratie, l’art rhétorique est très important. Mais est-il l’essentiel ? Mme Balkany, visiblement, pense que c’est le cas. Et, avec elle, un bon nombre de personnalités, de tous bords.

 

Jusque là, j’avais cru que faire de la politique, c’était non pas seulement « persuader le peuple », mais surtout savoir ce qu’il était bon de faire, pour éviter de le mener à la catastrophe.

Je croyais, avec Platon, que le gouvernant devait avoir des compétences pour distinguer le juste de l’injuste, le bien du mal, le raisonnable et le déraisonnable, etc..

 

En fait, ce n’est pas cela du tout. Il n’est besoin que de savoir bien parler. Car la conception « juste » de la politique c’est d'avoir l'art de mener le peuple où l’on veut, et, pour cela, d’avoir l’air de maîtriser toutes ces distinctions de valeurs, par de beaux discours, d’inculquer ses propres opinions, d’imiter le savoir– et rien de plus.

 

 

Naifs que vous étiez, croyiez-vous donc avoir affaire à des hommes politiques ? Vous n’avez que des "poètes", des acteurs qui jouent l’homme politique pour en recevoir les lauriers... et qui ne s’en cachent (presque) plus.

Tous les commentaires

@ Lefrere

Une réponse préparé d'avance par d'autres ,une question pour justifier cette réponse ,un prompteur pour la lire,quelques répétitions l'après midi avec un metteur en scène ou mieux un enregistrement inséré dans un direct ...

L'art rhétorique n'est même plus nécessaire ....le port de lunettes de vue inutiles suffit .

Il est vrai que tout ceci s'entoure désormais de scénaristes et de souffleurs fort efficaces.

@ Lefrere

Il n'y a pas qu'à droite que l'on pratique le "par coeur " .Besancenot et le NPA utilisent les mêmes procédés .Cela fait les délices du petit journal de Canal+ .Besancenot est le perroquet des perroquets.L'oscar lui est décerné.

En fait le vrai président de la république ,c'est Guaino...

 

Je suis bien d'accord : c'est une pratique fort généralisée.

Le Pen est, ou plutôt a été, un grand orateur. Il connaît toutes les ficelles du discours convaincant et qui ne laisse aucune place à un détracteur.

Pour ma part, je ne trouve pas les Sarkozy père et fils très bons dans ce domaine. Leur ton sonne faux. Archi-faux. Au sujet de son passage télévisuel à propose l'EPAD, je l'ai trouvé plus ridicule que brillant. Je parle de la forme, et non du fond.

On est loin, vraiment très très loin d'un Robert Badinter et de sa voix envoûtante ou d'un Nelson Mandela, magnifique orateur s'il en est !

 

 

Oui, je suis comme vous : dans le fond, je ne les trouve pas très bon non plus, les Sarkozy. Mais, aux éloges qu'ils reçoivent, il faut croire qu'ils font de l'effet à d'autres...

Disons peut-être que c'est un autre type de rhétorique - plus "moderne".

Mais comment donc, Monsieur Lefrère, vous ne me trouvez pas bon orateur ? Remarquez, Monsieur Lefrère, c'est votre droit. D'ailleurs je vais vous faire un aveu : la parole , c'est bien, mais c'est l'action qui est essentielle. C'est l'action qui me passionne. On m'accuse de beaucoup de maux, vous savez, mais tout le monde m'accorde le courage d'agir. Vous ne pensez pas, Monsieur Lefrère, qu'il en a fallu du courage pour sortir le pays de l'ornière où les socialistes l'ont mise ? etc etc.

Nicolas S.

Héhé, bien essayéClin d'oeil, mais on sera toujours dépassé : on ne pourra jamais faire mieux que "Les commentateurs, ils commentent. Moi je suis du côté des acteurs, donc j'agis."

L'art de faire de la tautologie la justification d'une politique.

 

Bon après, il a failli mettre par terre son beau raisonnement :

"Leur façon d'agir, c'est de commenter, c'est nécessaire."

Mais il s'est heureusement repris ensuite :

"Ma façon d'agir, c'est d'agir, c'est indispensable, ce n'est pas le même travail".

 

Moi, j'ai envie de dire : "Monsieur!"

Parce que, tout de même, des phrases comme ça, en public, il faut oser.

@Mr Lefrère

http://www.mediapart.fr/club/edition/pol-en-stock/video/281009/sarkozy-aime-l-agriculture-la-preuve-par-deux

La qualité première d'un homme politique semble d'être un acteur (un bon si possible ).Les USA nous montrent l'exemple avec Reagan et Schwarznegger.

Nous nous en sommes au stade des anciens sportifs.

 

Eh bien voilà! Il ne manque plus qu'une tournée dans toute la France! (Ah, c'est déjà fait, pardon!)

Au fait, son fils a voulu faire acteur aussi, non?

Ben, finalement, il n'a pas trop changé de voie : il suffit de bien apprendre le texte.

En fait, fait le vrai problème est d'être nommé administrateur à l'EPAD avec pour seul diplome un baccalauréat littéraire et zéro expérience professionnelle.

 

A ce demander si prétendre viser la présidence n'était pas le moyen habile de noyer cette nomination hautement népotique. Il n'y a qu'à constater comment la polémique s'est éteinte après son recul sur cette présidence. Du coup, tout le monde a oublié cette nomination au poste d'administrateur.

 

Or, c'était cela l'important car on rentre dans la place! Nul doute que d'ici un à deux ans, le futur président (choisi parmi les administrateurs) s'effacera sous les sollicitations "amicales" du papa!

En effet, la manoeuvre était bonne : il gagnait de toute façon sur les deux tableaux, soit en gagnant la présidence, soit en entrant de toute façon dans la place et en apparaissant victime d'une campagne de lynchage.

 

Mais qu'il paraisse normal à certains qu'il prenne cette place, c'est cela qui est étonnant (et qui permet qu'il la prenne) et que j'essaie d'analyser (partiellement) dans le billet précédent et dans celui-là.

Je n'ai pas vu l'émission mais je vois bien l'émotion : Mme Balkan nie. Du haut de son balcon d'hôtel de ville où s'empilent baisenvilles, baise-mains et baisses de popularité, Madame la première adjointe et mairesse de surcroît (= femme de monsieur le maire) attache, me semble-t-il, trop d'importance au cirage de pompes : la brillance du dauphin Jean (concurrent sérieux de la maison d'Orléans) ne fait que refléter le sire Nicolas. Or, quand on est fils de son père, ce n'est pas la brillance qui fait la prospérité mais bien parfois le côté terne : prenez G. Bush Jr, par exemple, complètement à côté de ses pompes au début de sa première présidence au point qu'on passait le temps à relever ses bourdes, âneries et manifestations d'incompétence sur tous les sujets qu'on lui confiait en plus de ceux dont il avait la gouvernance. Et bien, vous savez ce qu'il est devenu ? Il a dépassé le père. Deux guerres coalisées au lieu d'une en deux mandats. Fallait le faire. Donc, à mon avis, plus Jean brillera plus il sera éclipsé par son père dont l'éclat lui fait de l'ombre. Comme il le dit lui-même : "je ne veux pas gêner papa". Forcément, c'est papa qui le gène...Pas facile de tuer le père.

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