Les sciences, de A comme autonomie à Z comme Zététique : E comme « Expérience »
L’expérimentation scientifique est la base d’une certaine conception de la science qui fait de cette dernière l’image même de la vérité décrite par des faits irréfutable. Entendons-la décrite par le grand chimiste Chevreul, qui fut à l’origine avec le médecin Claude Bernard de la méthodologie expérimentale.
« Un phénomène frappe vos sens ; vous l’observez avec l’intention d’en découvrir la cause, et pour cela, vous en supposez une dont vous cherchez la vérification en instituant une expérience. Le raisonnement suggéré par l'observation des phénomènes institue donc des expériences (...), et ce raisonnement constitue la méthode que j’appelle expérimentale, parce qu’en définitive l’expérience est le contrôle, le critérium de l’exactitude du raisonnement dans la recherche des causes ou de la vérité ».
Or cette conception de la science se heurte à plusieurs difficultés : d’une part, il n’est pas forcément aisé de déduire d’une expérience « cruciale » la confirmation d’une hypothèse et d’une théorie, d’autre part cela implique de pouvoir isoler un parmi l’ensemble des facteurs qui concourent à l’établissement d’un phénomène. Dans certains cas, réaliser cet isolement (qui implique le laboratoire comme lieux protégé et « isolant » des perturbations externes) est impossible ou transforme le phénomène de telle sorte qu’aucune conclusion n’en peut être établie. Par exemple l’éthologie a établi d’une manière particulièrement parlante comment le comportement d’un animal pouvait être différent au naturel et enfermé dans le milieu artificiel d’un « laboratoire » qui seul rend possible l’expérience scientifique rendue canonique. On sait également que la méthode expérimentale est impossible à utiliser quand les faits à étudier varient en fonction d’une histoire plus ou moins longue, ou que le phénomène caractéristique est entaché de contingences multiples.
La philosophie de l’expérimentation (et le laboratoire qui va avec) ne sont pas de toute façon des inventions de la philosophie positiviste des sciences du XIX° siècle, mais celle des alchimistes. L’idée d’éprouver un corps, un matériau et de le soumettre à des épreuves qui lui font dire « sa vérité » est effectivement né dans les cornues de ceux qu’on considère aujourd’hui comme des « pseudos savants ». Ils ont aussi bien fait avancer l’idée d’une « purification » des matériaux, les rendant à leur beauté intrinsèque… Il faudra longtemps à cette innovation majeure pour s’acclimater sous les cieux moins tourmenté de la science officielle, qui lui amènera la touche ultime, celle qui lui donnera toute sa « touche » et sa valeur, l’idée de « reproductibilité » des expériences. Alors que du temps des alchimistes, les expériences étaient tenues secrètes, la science moderne apporte la publicité des expériences et celle des cahiers d’expérimentation. On pose l’importance des protocoles publics qui permettent de reproduire à volonté la manipulation effectuée. Cette innovation va apporter une vigueur et une popularité sans pareille à la science du XVIII° siècle. Le territoire se couvre de laboratoires dans les salons de la noblesse et de la bourgeoisie éclairée. Cela va apporter un nouveau soupçon : réalise t on les expériences pour leur valeur propre ou en fonction de leur caractère spectaculaire ?

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Ce billet m'évoque le travail étrange du philosophe Bertrand Méheust, que j'aime lire sans être capable de le suivre.
Dans "Somnambulisme et médiumnité" il retrace l'histoire du "magnétisme animal" qui au milieu du XVIIIe siècle entrait encore dans le champ de la science et comment il en fut évacué de la science par incapacité des tenants du magnétisme animal à se soumettre aux exigences de l'expérimentation et de la reproductibilité. Un des partisans du magnetisme animal note en 1814 qu'il est impossible de "convaincre les incrédules" et qu' "il est impossible de prévoir les résultats d'une expérience lorsqu'on en ignore la théorie, et la théorie du somnambulisme nous est entièrement inconnue."
La question du "magnétisme" est interessante, car on peut, soit, la tenir pour fumeuse, soit constater que sans qu'on ait d'explication au phénomène, des gens font appelle à des sourciers et obtienne des résultats satisfaisants. Le physicien Yves Rocard (père de Michel et responsable scientifique des programmes qui conduisirent à la mise au point de la bombe atomique française) s'était risqué à l'étudedu biomagnétisme et à des recherches sur la sensibilité des sourciers. Cela lui coûtera un fauteuil, quasiment réservé, à l'Académie des sciences qui lui reprochera ses « recherches par trop insolites ».
Il est très difficile pour moi de décider si les sourciers ont ou non une sensibilité qui leur permettent de "sentir" quelque chose qui nous échappe. Par contre, la logique de l'expérimentation, à côté de son caractère dynamique pour la science, a aussi pour effet de "refouler" les faits qui échappent aux possibilités de théorisation.
Ce qui est interessant aussi c'est que l'on va reconnaître un effet placebo alors qu'on ne se l'explique pas. Mais personne n'étudie l'effet placebo lui-même.
Sur l'effet placébo, il y a des recherches de plus en plus poussées, et on commence à comprendre (en partie) l'effet placebo pour la douleur (comment on arrive à libérer de l'endomorphine "par l'esprit")
Sur les limites des sciences expérimentales, le probléme est surtout que leur protocole est trés mal approprié a des sciences où "l'histoire" joue un role important (par exemple, le darwinisme n'est pas"expérimental" dans ce sens)
La science académique doit sans doute faire des concessions sur certains effets « psychosomatiques » maintenant que l’étude sur les drogues a permit d’identifier des mécanismes physiologiques liés à la douleur. Mais avant la découverte des endorphines et de la dopamine, l’idée que l’homme puisse mentalement fabriquer une substance à même d’apaiser sa douleur était considérée comme du charlatanisme et ceux qui auraient été convaincu d’avoir ce « pouvoir » d’apaiser mentalement leur propre douleur auraient bien été en peine pour objectiver ce « pouvoir » par une expérience. En telle sorte que la démarche d’expérimentation et de reproductibilité reflète l’état de connaissance et de méconnaissance, à un moment donné, de la science qui crée les outils d’objectivation des phénomènes. Ce qui introduit ici la notion de dispositif qui permet d’objectiver des résultats.
Reste aussi que l’effet placebo fonctionne sur toute sorte de maladie organique sans que l’on comprenne comment. Reste encore que les éthologues ont observé que certains animaux, comme les éléphants, ingèrent, lorsqu’ils sont blessés ou malades certaines substances sans qu’on sache comment ils ont pu savoir que ces substances pouvaient leur faire du bien.
D’où, à mon sens, une ambivalence de la notion d’expérimentation qui amène du progrès, mais qui, en même temps, clôture le champ de la science, si le caractère provisoire de nos connaissances n’est pas admis.