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Pourquoi les médias italiens ne parlent pas de "régime" (lettre ouverte à "lunobi", membre de Mediapart)

Monsieur,

votre article intitulé "Une synthèse sur la situation politico-médiatique italienne", malgré la lucidité de son analyse, dénote une ignorance profonde de l'Italie et de la situation médiatique italienne et la présence d'un noyau de préjugés que même l'homme le plus illuminé ne serait pas en mesure de déraciner. Vous dites que le 66% des Italiens n'est pas en mesure de lire un journal! Cette affirmation pour un journaliste comme moi est révoltante car elle est contraire à l'intelligence. La Repubblica est vendu à environ 600.000 copies par jour (aucun quotidien français n'atteint ce chiffre, le Monde fait 365.000 par jour, le Figaro 327.000). En plus Repubblica a une édition nationale et une édition régionale différente dans chaque région comme tous les grands journaux nationaux. Raison pour laquelle, les quotidiens sont beaucoup plus répandus qu'en France (sans compter les milliers de quotidiens locaux et sportifs). Vous avez cité quelques journaux d'opposition mais vous avez oublié de citer "L'Unità", "Il Manifesto", "Liberazione", "Il Riformista", des grands journaux pourtant. Le journal le plus populaire et le plus vendu en Italie a été longuement "La Repubblica" (opposition) non pas "Il Giornale", comme vous dites. Seulement dans les dernières années a été légérement dépassé par le Corriere della Sera (environ 611.000 copies vendues par jour). Et l'hebdomadaire L'Espresso (gauche, 600.000 copies vendues par semaine) est beaucoup plus vendu que Panorama (500.000 copies). Et puis je vous signale que le "Corriere della Sera" (droite), pendant la campagne électorale, par le biais de son directeur Paolo Mieli, a ouvertement exprimé ses préférences pour Veltroni et a fait campagne contre Berlusconi. Un signe que même à droite la société civile italienne est critique à l'égard de Berlusconi. Et puis vous parlez de Famiglia Cristiana (hebdomadaire catholique). Dans plusieurs éditoriaux cet hebdomadaire a publié des éditoriaux violents et critiques contre Berlusconi concernant les droits de l'homme (affaire des empreintes aux roms) et n'a pas hésité à définir certains décrets promus par la Ligue du Nord comme "dignes du Troisième Reich". Et même les hiérarchies catholiques ont critiqué ouvertement le gouvernement en place. La situation, certes, est très critique au niveau des télévisions mais les journaux en Italie sont libres et Berlusconi n'a jamais réussi à les faire taire. La presse écrite en Italie est bien vivante car même les intellectuels de droite ont toujours refusé de se faire amadouer par Berlusconi. Le plus grand journaliste italien, Indro Montanelli, conservateur (aujourd'hui disparu) avait dit :"Berlusconi est comme une maladie. Il faut la rattraper pour développer les anticorps". Vous parlez d'une Italie ignorante et illégale. Vous faites allusion au gouvernement où au peuple italien tout entier? Vous devriez faire une distinction. Vous savez, ce n'est pas la même chose. Les universités italiennes sont les plus anciennes d'Europe et la préparation y est très rigoureuse. La culture en Italie est bien vivante, je vous l'assure. Vous parlez également d'une Italie mafieuse. Peut être dans votre vision catastrophique, qui ne voit que le mauvais et jamais le bon, vous ignorez les batailles du juge Giovanni Falcone, du juge Paolo Borsellino, du journaliste Giancarlo Siani et de Roberto Saviano. La société italienne n'est pas en soi mafieuse (cela est une affirmation grave), plutôt vous devriez dire que le pouvoir mafieux se cache dans le système politique. Mais, encore une fois, vous ne faites pas distinction entre société civile italienne et pouvoir politique. Vous auriez besoin pour cela d'une leçon de journalisme car vous n'avez pas assez d'objectivité et vous parlez suivant vos opinions personnelles. Vous parlez d'une Italie fasciste. L'Italie a crée le fascisme mais aussi son antidote. La libération du Nord de l'Italie a été achevé par les partisans, qui ont libéré Gênes, Bologna et d'autres villes du Nord. Antonio Gramsci, intellectuel et philosophe, malgré son emprisonnement, a crée le Parti communiste italien, jugé par les historiens le plus grand parti communiste d'Europe. De ce point de vue je trouve le "fascisme français" (façon Jean-Marie Le Pen) beaucoup plus dangereux car il s'est caché derrière l'identité nationale et le concept de patrie pour nier l'histoire et les atrocités de l'histoire. Puis vous affirmez que la seule opposition est celle de Di Pietro mais vous oubliez Dario Franceschini, leader du Parti Démocrate, un leader sérieux qui fait une opposition ferme à Berlusconi. Et vous oubliez aussi le plus grand syndicat de la gauche italienne CGIL, qui a rassemblé presque 2 millions de personnes dans la rue contre le gouvernement de Berlusconi. Et vous oubliez aussi le maire de gauche de Venise, Massimo Cacciari, illustre philosophe, Dario Fo, Umberto Eco, Eugenio Scalfari, Alberto Asor Rosa etc, tous les intellectuels qui se lèvent (et écrivent) contre le Cavaliere tous les jours sur les journaux. Voilà pourquoi les médias italiens n'utilisent pas le mot "régime". Dans un régime l'opposition n'existe pas, les intellectuels sont en prison et le pouvoir a une voix unique. Ce n'est pas du tout le cas de l'Italie, malgré la puissance de Berlusconi. Laissez-moi dire que Sarkozy aussi, comme Berlusconi, a la mainmise sur la télé et les médias. Bien sûr il ne contrôle pas les médias directement comme Berlusconi. Pour cela il est beaucoup plus malin que le Cavaliere car son contrôle se fait "discrètement" à travers ses amis et ses fidèles. Peut-on juger la culture et la tradition d'un pays seulement sur la base des actes de son gouvernement? Peut-on juger l'histoire et les traditions de France sur la base de la politique de Sarkozy? Avant de porter un jugement si dur et catégorique sur un pays entier, renseignez-vous, et vous découvrirez qu'une toute réalité s'ouvre à vous yeux. Mais, pour l'instant, je constate que vos yeux sont trop fermés pour voir quoi que ce soit.

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22/04/2009, 21:55 | Par Dominique Boury

Merci de votre éclairage, précis et argumenté : ce serait il est vrai insupportable d'être confondu, pays tout entier, avec Sarkozy, même s'il est issu du suffrage universel direct ! Comment faire, Mediapart peut nous y aider à créer un espace de débat au niveau européen...?

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