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Etats généraux de la presse : salutaires ou inquiétants ?
A l'automne 2008 sont annoncés des "états généraux de la presse", sous la présidence de Emmanuelle Mignon, ancienne Directrice du Cabinet du Président Sarkozy (celle qui avait déclaré que les sectes, notamment la scientologie, ne posaient pas de problèmes ...) et la coordination de Bernard Spitz (animateur des Gracques et ancien proche de Michel Rocard, ex responsable de la stratégie à Canal Plus, caution d'ouverture à gauche ?).
Il faudra être vigilant car Nicolas Sarkozy va certainement profiter de cette occasion pour s'attaquer à Internet, qu'il a plus de mal à contrôler et qu'il rend responsable de la fuite des lecteurs de la presse traditionnelle, contibuant à la faillite de cette dernière (il pourrait proposer de taxer Internet pour subventionner la presse, ainsi que contrôler son contenu). Or il ne faut pas confondre le support et le contenu. D'ailleurs, le Canard Enchaîné et le journal Marianne n'ont jamais eu tant de succès, avec croissance annuelle à deux chiffres et rentables sans publicité et sans proposer des cadeaux (montres, etc) en échange de leur abonnement ... On peut donc s'interroger sur les raisons qui détournent les lecteurs de la presse traditionnelle, qui sont peut-être ailleurs que dans la question purement financière du prix du journal !
Et s'il s'agissait d'un problème beaucoup plus profond ? D'une prise de conscience par les lecteurs qu'on leur livre une pensée unique, orientée, une information parfois occultée, influencée par le pouvoir.
François Bayrou l'avait déjà dénoncé haut et fort il y deux ans en direct au JT d 13h de TF1 face à Claire Chazal : l'emprise du pouvoir sur la presse et les médias, notamment par le biais des interdépendances financières, mine la démocratie.
Nous assistons en effet ces dernières années à une concentration croissante des entreprises de presse, nuisant au pluralisme de l’information. De surcroît, ces médias sont détenus en majorité par des groupes industriels et financiers qui dépendent économiquement par leurs marchés de l’Etat, donc du pouvoir politique. Ces deux facteurs représentent une réelle menace pour notre démocratie.
Le grand nombre de titres de presse écrite, de chaînes de télévision, d’éditeurs de livres masque l’ampleur de la concentration dans les médias et ses effets dévastateurs. Les médias sont en majorité intégrés à des groupes industriels (Lagardère, Bouygues, Dassault, ...) :
- TF1, contrôlée par Bouygues, est en position dominante, représentant plus du tiers de l’audience totale de l’ensemble des chaînes de télévision en France. Bouygues dépend de contrats d’Etat, de collectivités locales, dans ses activités de bâtiment, de construction. La famille Bouygues, dont nous connaissons la proximité avec l’actuel président de la République, est le premier actionnaire du groupe. Les groupes Pinault et Arnault sont aussi actionnaires de Bouygues.
- L’alliance Vivendi-Lagardère domine dans la télévision payante (Canal Plus, Canalsatellite). Lagardère contrôle en propre cinq chaînes de télévision et produit et distribue des programmes pour la télévision. Le groupe Lagardère dépend de commandes de l’Etat dans le domaine de l’armement.
- La concentration connaît la même ampleur dans le secteur de la presse écrite : l’avionneur Dassault a pris le contrôle de la Socpresse (80%) détenant l’Express, le Figaro, Valeurs Actuelles ainsi que plusieurs quotidiens nationaux et régionaux. Les liens de ce groupe avec l’Etat sur le marché de l’armement sont évidents. Lagardère, également présent dans l’armement, a aussi une position dominante dans la presse au travers de Hachette-Filipacchi (Paris-Match, Elle, le Journal du Dimanche, La Provence, Ici Paris, Nice Matin,...). Enfin dernière affaire en date : Arnault, détenteur de la Tribune, a racheté au groupe Pearson du quotidien financier Les Echos.
- Enfin dans l’édition, la domination de Lagardère s’impose au travers de la liste des maisons d’édition qu’il contrôle : Hachette, Fayard, Grasset, Hatier, Hazan, La Masque, Marabout, Pluriel, Stock, Le Livre de Poche, Larousse, Armand Colin, Dalloz, Dunod... Il est le premier éditeur de livres et le deuxième libraire de France (réseau Relay, magasins Virgin).
Ces groupes sont eux-mêmes liés entre eux : certains administrateurs de groupe Lagardère sont administrateurs du groupe Bouygues. Arnaud Lagardère lui-même est administrateur de LVMH qui appartient au groupe Arnault, lequel est actionnaire de Bouygues ! Arnaud Lagardère est aussi actionnaire de EADS qui dépend de commandes également liées à l’Etat.
Le pouvoir politique dépend du pouvoir télévisuel en même temps que les groupes contrôlant les médias télévisuels peuvent utiliser le pouvoir conféré par la télévision au bénéfice de leurs autres activités (défense, bâtiment, téléphone...). La législation anti-trust et anti-concentration est manifestement insuffisante pour entraver cette concentration et les liaisons dangereuses entre les activités industrielles et le contrôle de la télévision.
L’ampleur de cette concentration met en cause l’indépendance des hommes politiques vis-à-vis des médias, le pluralisme et la qualité de l’information et rend donc nécessaire, et urgente, l’adoption d’une loi limitant réellement la concentration dans les médias.
Par ailleurs, les journalistes eux-mêmes craignent pour leur indépendance et s’insurgent contre des dérives concernant la direction de leur journal, notamment suite au licenciement de Alain Genestar de la direction de Paris Match, aux tentatives de perquisitions au Canard Enchaîné dans le cadre de l’affaire Clearstream et désormais à la crise aux Echos et à La Tribune (rappelons-nous également les pressions sur le Journal du Dimanche pour ne pas publier le « non vote » de Cécilia Sarkozy et l’avis demandé par Jean-Pierre Elkabbach à Nicolas Sarkozy sur le journaliste devant suivre sa campagne !) . Dans une lettre adressée au président de la République en juillt 2007, les sociétés de journalistes de 27 médias demandent des mesures légales garantissant l’indépendance de la Presse.
L'initiative récente et inattendue (la ministre de tutelle de la culture n'était pas au courant et l'a appris par conférence de presse du président) du président Sarkozy visant à supprimer la publicité sur le service audiovisuel public et à nommer directement son président, ne fait que confirmer et renforcer cette main mise par le gouvernement sur l'opinion publique.
Profitons de ces états généraux pour faire face à cette menace de l'emprise du pouvoir sur la presse et les médias et exiger un garantie de la séparation des pouvoirs éxécutif, financier et médiatique ! Proposons la mise en place de dispositions légales visant à garantir le pluralisme et l’indépendance des médias :
- En limitant la concentration du contrôle des médias (télévision, presse et édition) par les grands groupes : un observatoire des médias calculerait les parts de contrôle des groupes industriels et financiers, tenant compte des interactions croisées entre eux, et veillerait à donner l’alerte dès qu’un seuil de contrôle serait franchi (seuil à fixer, par exemple 20% du total dans chaque catégorie de médias).
- En limitant l’actionnariat et le pouvoir de contrôle dans un média télévisé ou de presse grand public à un certain seuil (par exemple 20%) dès lors que l’actionnaire est lié à l’Etat par ses marchés (Armement, construction...).
- en proposant que l’existence des sociétés de journalistes soit reconnue par la loi et qu’un droit de veto soit instauré afin de donner aux rédactions le pouvoir de s’opposer à un directeur de rédaction.
En prime je vous passe ce schéma de "la pieuvre médiatique" attestant cette concentration de la presse et des médias, à imprimer de préférence en couleur et en A3, qui peut faire un beau poster. A actualiser (date de 4 ans environ).


Tous les commentaires
Ce billet fait echo aux propos de Laurent Mauduit dans les videos de la participation au debat du MODEM. . Et je crois que vous avez assez raison. Mais je m'interroge sur vos propositions ou plutôt sur leur capacité d'etre mises en oeuvre...
"Limiter la concentration du contrôle des médias (télévision, presse et édition) par les grands groupes" : comment instituer une telle chose quand on sait pertinemment que justement, tout a toujours ete fait pour que ces groupes industriels et financiers puissent contrôler cete dernière (privatisations etc..) . Personne ne veut lacher prise aujourd'hui. Et je doute que notre gouvernement actuel soit sensible à ce genre de proposition !
- "Limiter l’actionnariat et le pouvoir de contrôle dans un média télévisé ou de presse grand public à un certain seuil (par exemple 20%) dès lors que l’actionnaire est lié à l’Etat par ses marchés (Armement, construction...)." : mëme remarque !
- en proposant que l’existence des sociétés de journalistes soit reconnue par la loi et qu’un droit de veto soit instauré afin de donner aux rédactions le pouvoir de s’opposer à un directeur de rédaction. La, je ne crois pas même que ce soit réalisable. Les journaux ne sont pas des entreprises faciles à gérer, et je doute qu'un tel système soit même garant de plus de liberté. Non, la réponse est dans l'invention de médias de type Médiapart, Marianne, et d'autres à venir en resistance et dans l'adoption de ces derniers par le plus grand public de lecteurs possibles .
On peut aussi, retourner le problème : au lieu d'interdire aux industriels d'être actionnaires dans le monde des média, on pourrait interdire à l'état de passer des commandes à des industriels actionnaires dans le monde des média. Bouygues n'est pas le seul bâtisseur, et Dassault n'est pas le seul avionneur. Vous verrez alors que bizarrement, nos industriels se désintéresseront subitement des médias. Un point n'est pas abordé dans ce billet, c'est la position de Serge Dassault, qui cumule les emplois de Sénateur et Maire de Corbeil Essonne, actionnaire de la socpresse et avionneur. Il est également propriétaire d'un petit journal régional, le républicain de l'Essonne (par ailleurs très déficitaire), ce qui peut avoir son utilité lorsque vous êtes candidat à la mairie. Que raconte ce journal ? un blog en fait une parfaite description. Peut on exercer un mandat et être propriétaire d"un journal ? Comment garantir l'indépendance d'une presse régionale ? (Question également posée dans la vidéo de la participation de Laurent Mauduit au débat du Mouvement Démocrate, mais resté sans réponse)
Il ne faut pas baisser les bras d'avance, et il faut je pense commencer par revendiquer quelque chose, à partir de propositions concrète, pour obtenir quelque chose, qui aboutisse à 50% de ce qu'on a demandé ! Bien sûr il ne s'agit pas de demander quelque chose d'irréalisable qui serait d'office rejeté ... Si on se mobilise en ce sens, les ministres, parlementaires, représentants des journalistes, sociétés actionnaires, devront au moins en débattre, c'est déjà pas mal, et se prononcer. Quelle image donnerait un ministre ou un élu que se prononce contre une revendication de l'indépendance des médias ? Cela n'empêche pas les nouveaux médias de type MEDIAPART ou la Télélibre d'être salutaires et de donner une bouffée d'oxygène dans ce paysage médiatique confit et déconfit ...
@Marie-Anne Kraft "Et s'il s'agissait d'un problème beaucoup plus profond ? D'une prise de conscience par les lecteurs qu'on leur livre une pensée unique, orientée, une information parfois occultée, influencée par le pouvoir...", écrivez-vous... Oui, entièrement d'accord, et c'est bien pour cela que je me suis abonné à Mediapart, que je ne regarde à la télé française pratiquement que France 5 (C'est dans l'air), que j'écoute France Culture et que je compare avec les informations diffusées par la presse étrangère (exercice souvent très révélateur). Contrôler ou censurer Internet ce serait le modèle chinois, l'obscurantisme "au pays des Lumières" (devenues un peu blafardes par les temps qui courent). Et quand je pense que j'ai fait mon service militaire à Berlin, à l'époque de la guerre froide, pour défendre la démocratie et les libertés.
Vu les dérives médiatiques et certaines erreurs grossières (la fausse mort de Sevran, la fausse mort du petit Louis en direct sur TF1, Outreau, ...), la qualité de l'info et la déontologie sont des sujets qu'il faut absolument mettre sur la table des états généraux de la presse. Un APPEL en faveur d'une charte de déontologie commune à tous les médias et de la création d'une instance de régulation des médias a été présenté aux Assises du journalisme de Lille au printemps dernier. Une partie de la profession est d'accord... en privé, mais quand il s'agit de signer cet appel solennel, peu de gens se bousculent. Heureusement, des personnalités de la presse ont signé ! J'invite tous ceux qui y croient à le faire en allant sur : http://www.journalisme.com/index.php?option=com_joomlapetition&Itemid=136. Une association milite aussi pour la création d'une instance de régulation , l'APCP. J'en suis membre et j'administre son blog : http://apcp.unblog.fr
Je vous recommande de lire les déclarations qu'avait faites Nicolas Sarkozy en juin, appelant à ces Etats généraux de la presse : http://tempsreel.nouvelobs.com/speciales/medias__pouvoirs/20080527.OBS5803/sarkozy_veut_des_etats_generaux_de_la_presse.html http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1038126 Ces déclarations montrent qu'il vise "le problème internet" du fait de la gratuité de l'information en ligne, et envisage d'aider la presse écrite en développement le portage à domicile pour créer des emplois. Mais il n'évoque pas le problème de fond de la concentration des médias bien entendu ... Voir aussi cet article sur Danièle Giazzi, une dame de l'UMP adjointe de Claude Goasguen dans le XVIème, chargée par Nicolas Sarkozy de réaliser une mission d’étude sur "l’accompagnement des médias traditionnels confrontés au défi du numérique" : http://www.journalisme.com/content/view/475/88/
J'approuve entièrement le propos et les propositions de Marie-Anne Kraft. On a déjà pris trop de retard. Seul problème : les journalistes doivent aussi battre leur coulpe. Les rédactions sont aux mains de directeurs de rédaction auxquels trop d'entre nous font allégence pour ne pas se faire virer. Il faut que les journalistes, les vrais, aient non seulement un droit de veto mais que leur place soit garantie en fonction de leur compétence et de leur indépendance. Pas facile, j'en conviens, mais lisez la presse d'aujourd'hui et comparez avec ce qu'elle était il y a vingt ans... Merci, Marie-Anne
réaction tardive certes mais pourquoi aujourd'hui, 3octobre, il apparaît dans les médias courants (TV et radios et discours de Sarkozy)) que le gros problème de la presse à résoudre est celui de la CGT du livre et des NMPP alors que la lecture de cet article conduit à penser que les problèmes de la presse sont, au moins, ailleurs ?