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«Présumé coupable»: quel souci d'authenticité?

Avec la sortie très médiatisée du film «Présumé coupable», la question se pose du souci d' authenticité du producteur Christophe Rossignon, du réalisateur Vincent Garenq et de l'acteur Philippe Torreton qui en font actuellement la promotion dans toutes les grandes villes de France.L' on peut en douter quand on lit le courrier que m' a adressé Christophe Rossignon le 15 Décembre 2009 et que l'on peut trouver ci-après. Mais revenons d' abord au début des évènements.

Depuis Juin 2004, date du premier procès d'Outreau aux assises de Saint Omer, seule la version de la défense des accusés, puis des acquittés, a été diffusée dans les médias. Les enfants étaient mineurs et les professionnels tenus par une obligation de réserve et un lynchage destructeur.

Mon ouvrage « Outreau, la vérité abusée » est le premier à faire entendre une version complémentaire avec la présence du contradictoire (la version des professionnels, des victimes, et celle de la Commission d'Enquête de l'Inspection Générale des Services Judiciaires). Pierre Rancé, Chroniqueur judiciaire sur Europe 1 écrit dans son introduction de mon interview dans la Gazette du Palais n°120" :"Au delà du témoignage poignant que restitue celle qui a été l'un des experts d' Outreau, le livre de Marie-Christine Gyson-Dejehansart tente de rassembler tout ce qui a volé en éclats pour renouer le fil du débat, contradictoire et démocratique"

Ce livre est le premier à dénoncer l'omerta des médias sur la vérité judiciaire des enfants (12 enfants reconnus victimes de viols, agressions sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme après avoir été examinés par 7 experts). Il accrédite le livre du premier enfant d'Outreau à avoir pris la parole, Chérif Delay pourson livre « Je suis debout ». De manière symétrique son livre illustre bien les démonstrations dont j'avais fait état dans mon livre. Certes le livre de Chérif Delay est paru en mai 2011 alors que le film « Présumé coupable » était terminé , il ne pouvait donc bien sûr être pris en compte pour le scénario de ce film.

Pourtant, on a pu constater que la mise en ligne des 2 minutes de la vidéo choc d'un extrait du témoignage de Chérif -qui préfigurait la sortie de son livre et où il expose courageusement la souffrance des enfants d'Outreau1- a été « concurrencée » dans les jours qui ont suivi et de manière terriblement malsaine par les 2 minutes de la bande annonce de ce film « Présumé coupable ». Les larmes de Chérif face aux larmes de Philippe Torreton. Mais peut-être n' était-ce que pure coïncidence.

 

Cette vidéo avait d'ailleurs été projetée le 24 Février 2011 lors de notre Table Ronde à l'institut de Criminologie de l'Université de Paris Assas-panthéon organisée par le Docteur Gérard Lopez Expert judiciaire Président de l'institut de victimologie auteur de nombreux ouvrages de référence internationale et en présence de Pierre Joxe, ancien ministre devenu avocat d'Enfants venu parler des enfants d'Outreau et du droit des mineurs. J'en avais d'ailleurs suggéré l'intitulé « La parole de l'enfant après la mystification d'Outreau » et j'y ai présenté en ouverture, mon ouvrage « Outreau la vérité abusée ».

 

La sortie de ce livre, qui est le témoignage et l'analyse d'une professionnelle qui a vécu les événement de l'intérieur a subi la même omerta médiatique que la vérité judiciaire des enfants qu'il dénonçait. Mais il a aujourd'hui acquis en privé l'écoute et le respect de personnalités de premier plan en plus du crédit des professionnels de l' enfance, de la victimologie, et de la justice (cf les articles dans des revues prestigieuses comme « La Gazette du palais, « Experts » etc).

 

En vue de la préparation d'un film, il aurait été logique que par souci d'objectivité ce livre paru en octobre 2009 soit consulté au moins dans les grandes lignes par ses auteurs. J'ai donc pris soin de l'adresser avec une documentation complémentaire, en Décembre 2009 à Christophe Rossignon, producteur du film "Présumé coupable". Mais il m'a été purement et simplement renvoyé avec la précision qu'il ne serait pas lu, pas plus que la documentation jointe.

 

 

lettre de C. Rossignon

 

 

Transcription de cette lettre

 

La réponse - ci-dessus - montre clairement que le contradictoire ne sera pas pris en compte alors qu'il est le garant du bon fonctionnement démocratique. Il est prétendu que le film est une fiction et retraçant le parcours personnel d'un homme, alors qu'il est en réalité question de réactiver l'événement judiciaire qui a fait basculer la société toute entière et dont les répercussions ont été celles d'un tsunami .

 

On peut donc dénoncer comme très problématique l'attitude du producteur du film et du réalisateur qui n'ont pas voulu s'informer de cette version au prétexte qu'il ne sera pas question de" relater l'affaire d'Outreau et en particulier du volet expertise », qu'il s' agit d' une versionsubjective, d' une fiction comme il a été dit plus tard dans les médias. L' argument est fallacieux mais il permet, en toute liberté de mouvement, de discréditer l'ex-juge Fabrice Burgaud, les Officiers de Police judiciaire et tous les professionnels de l'affaire sans qu'ils aient la possibilité de se défendre. Or tous les commentaires à la sortie du film font état du « fiasco » de la Justice qui est de nouveau piétinée ainsi que tous ceux qui travaillent de manière désintéressée à la protection des plus vulnérables.

 

Lors des avant-premières, le réalisateur et le producteur évoquent les livres consultés et la documentation complémentaire. Or il s' avère que ces ouvrage partent de prémisses inexactes puisqu'ils ne prennent pas en compte la vérité judiciaire des enfants (15 puis 12 enfants reconnus victimes de viols agressions sexuelles, corruption de mineur et proxénétisme). Par ailleurs s'ils ont pris la référence du rapport d'enquête de la Commission Parlementaire et non pas celui de la Commission d 'enquête de l'Inspection Générale des Services Judiciaires (IGSJ), ils s'appuient sur un document entaché d'erreurs. J'ai pu y retrouver celles qui me concernent personnellement. Ainsi je n' ai pas été « récusée » cotrairement à ce qui est écrit, ni disqualifiée, encore moins radiée, contrairement à ce qui a été dit dans les médias et je n'étais pas en conflit d'intérêt comme l'a prouvé l' IGSJ. Le rapporteur Houillon reste cependant sourd à mes demandes de rectification. Par ailleurs, l' IGSI réhabilite de manière totalement objective le travail de tous les professionnels de l'affaire d'Outreau. Omerta également sur ses travaux...

Le plus choquant est la présentation qui est faite de l'intervention des enfants ; en effet un enfant d'Outreau a été présenté... humilié et ridiculisé puisqu'il a déclenché des rires dans la salle lors de l'avant première à Paris selon les témoins. L'hilarité a été provoquée par le fait que lorsque le président lui demande de lui montrer par qui il a été violé, il s'est retourné pour dire « Tous ces gens là »...pauvre enfant tellement traumatisé qu'il dit n'importe quoi n'est-ce pas ?

Cet enfant d'Outreau est aujourd'hui majeur... lui a t-on demandé l'autorisation de le présenter de la sorte ?

 

Ce qui est particulièrement critiquable par ailleurs, est la diffusion propagandiste de ce film avec dans un premier temps des invitations privées aux politiques, aux magistrats et avocats mais aussi aux experts ( je suis la seule de la cour d'Appel de Douai à ne pas en avoir reçu ...cherchez l'erreur) sans parler des dizaines d'articles et d'émissions chargés de dramatiser l'effet d'annonce ... Les avant- premières destinées au public ont lieu actuellement dans toutes les grandes villes de France et dans la capitale belge.

On a clairement l'impression que l'on veut de nouveau remettre en place les images traumatiques qui ont culpabilisé la Justice et tous nos concitoyens. Ce procédé n'est pas digne d'un bon fonctionnement libre autonome de « l'éducation citoyenne » puisqu'il utilise des mécanismes qui ne font pas appel à la raison mais à la passion par le matraquage d'images à fort pouvoir émotionnel. On impose au citoyen l'identification projective « cela peut arriver à tous » dans ce film comme lors des procès, ce qui ne permet aucune distanciation et aucun jugement rationnel.

Veux-t-on de nouveau comme lors des deux procès et de la commission parlementaire mettre le citoyen sous emprise ?

 

Fabrice Burgaud est le bouc émissaire alors que l'on sait que c'est l'ensemble des magistrats - expérimentés - de la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Douai, qui ont renvoyé à l'unanimité aux assises Alain Marécaux et les autres accusés. On sait que la décision de la préventive ne dépendait pas de lui mais du juge des libertés. Par ailleurs le CSM n' a pas trouvé de quoi le sanctionner autrement qu'au premier degré de l' échelle qui en comporte 9...pour la forme, pour satisfaire l'opinion.

 

« Le bouc émissaire est un thérapeute toxique pour une société lorsqu'elle est déstabilisée par un grand drame ou une crise profonde» nous dit Boris Cyrulnik . Effectivement l'exploitation de cette thérapie toxique a fait régresser la civilisation puisqu'elle a fait régresser la protection de l'enfance face à la pédo-criminalité depuis 2006 en référence - erronée - aux prétendus mensonges des enfants d'Outreau.On ne croit plus enfants qui dénoncent des agressions sexuelles ...et les professionnels tétanisés par Outreau ne sont plus en mesure d' intervenir pour les mettre à l' abri des pédo-criminels. La situation sur le terrain est catastrophique. Je suis destinataire depuis la publication de mon ouvrage d' un nombre considérable de cas dramatiques. Grands nombre de signalements sont classés sans suite.

Que va t-il se produire aujourd'hui avec cette nouvelle mise sous emprise des citoyens, sachant que les présidentielles vont en être affectées comme on a déjà pu le voir avec l'anecdote concernant Martine Aubry, stigmatisée pour avoir préféré se rendre à l'avant première de Djamel Debouzze à Paris plutôt qu' à celle de « Présumé coupable ». Le candidat à la Présidentielle devra-t-il être adoubé par l'un des acquittés pour pouvoir prétendre à se présenter devant les citoyens ?

 

C' est en tant que citoyenne que je suis indignée car discréditer à ce point la justice aux yeux de nos concitoyens, c'est assurément affaiblir notre Démocratie.

1http://www.youtube.com/watch?v=d9kST4fOuLw

 

Tous les commentaires

16/09/2012, 20:25 | Par Axel J

Il n'y a pas de souci d'authenticité.

Il y a une ènième scénarisation d'une légende que le grand-public tiendra désormais pour la vérité.

C'est cela, qui rapporte, coco.

Peu importe la vérité des faits. Et c'est la presse, les journalistes, qui sont encore plus coupables que les cinéastes, car eux, les journalistes, leur métier c'est censé être les faits, rien que les faits.

27/01/2013, 22:50 | Par marie-christine gryson

Très juste Axel J !

25/04/2013, 19:55 | Par marie-christine gryson

La bande annonce du film "Outreau l' autre vérité" permet de comprendre immédiatement la distance,  entre ce film de fiction et la réalité. Dans le film un enfant est présenté sur un banc...aussi rigolard que débilard et il est interrogé par un seul avocat dans une salle d' audience toute calme.

Or ce même enfant a, dans la réalité été interrogé par 19 avocats de la défense emmenés par Eric Dupond Moretti, avec le poids du nombre impressionnant des robes noires, alors qu'il était seul, perdu dans le box des accusés...à côté de cela dit Me Pouille dans cette bande annonce, le Haka des All Blacks, c' est rien ! car en face il n'y avait pas le XV de France mains UN petit enfant !

http://blogs.mediapart.fr/blog/dominique-ferrieres

 

L'on peut évoquer le mensonge pour qualifier cette liberté prise avec la réalité des faits !

 

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