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avec Antigone

18 avril 2009Notre société avance à grande vitesse dans une création nouvelle de xénophobie. En tout cas des moyens sont mis en œuvre pour l’exacerber (centres de rétention, distinction des populations entre désirables, choisis, et indésirables, système de lois changeantes et complexes, traitement humiliant des personnes, traitement violent de groupes entiers de personnes[1]). La carte du monde se transforme, des chaloupes abordent sur les côtes italiennes et grecques, des corps circulent, passent les frontières d’Europe dans des camions fermés, tête dans des sacs plastiques quand les policiers glissent des tuyaux pour contrôler, à l’intérieur des camions, dans lesquels ils ne prennent pas la peine de monter, la teneur en gaz carbonique de la remorque et donc une éventuelle présence humaine ou animale. On brûle à Calais et ailleurs ses empreintes digitales avec des clous passés au feu, on enduit son corps de ses excréments pour se faire intouchable, on est conduit menotté et sous escorte dans les avions, attaché parfois, ligoté, couché – et pendant ce temps la carte du monde change, se transforme, des villes s’organisent aux côtés des frontières, peu à peu de nouvelles villes se forment, faites de ceux qui sont partis chercher, parce qu’ils ne pouvaient pas rester en désespérance, il fallait marcher, aller de l’avant, croire et faire. *Quelle violence directe, immédiate, le droit positif des étrangers, le CESEDA, cherche-t-il, d’une manière générale à éviter ? De quelle violence naturelle veut-il prendre la place ? Violence imaginaire dans une société sans code réglementant la présence des étrangers : violence de libre circulation. Le fantasme, jusqu’au bout : les uns mêlés aux autres, le dedans au dehors, la parole de l’un à la parole de l’autre, le choisi à l’indésirable. Dans un tel monde sans peau, se pose la question du pouvoir. On est sans protection médiate. Sans médiation. Sans parole, sans capacité critique. La définition des frontières au terme de toutes les guerres de l’époque mythique, est le phénomène originaire de toute violence fondatrice de loi[2]. Tracer les frontières distingue, sépare. Protège de la peur, protège de la rencontre immédiate avec l’autre – l’autre qui a en commun avec soi d’être soumis au même destin fatal, qui est un frère, un comme soi, qui est soi et méconnaissable, un soi méconnaissable. Tracer la frontière est du même ordre que dresser un procès, s’établir dans le domaine de la raison, du logos et du droit positif. J’établis des lois qui sont censées éviter que je serre mon frère à la gorge parce que je désire le spolier pour aller dans le sens de mon plus grand plaisir. Je reconnais, traçant des frontières, qu’entre lui et moi sont des droits égaux ou que les violences que nous subissons sont d’égale grandeur. Lui d’un côté, moi de l’autre. Le mythe de la frontière et le mythe de la justice se rejoignent. La parole est frontière : celle qui s’élèvera entre deux personnes doit permettre le débat, doit viser le juste. Bien sûr ce droit qui trace les frontières puis n’a plus de limite dans la discrimination est violent comme le droit naturel qui me jette devant celui que je peux, si ma violence est telle, étrangler, posséder, utiliser…

Ce droit-là trace les frontières au barbelé, fabrique des ghettos, trace les frontières brique à brique, monte des murs, contrôle et patrouille, négocie de pays à pays, construit de grands centres modernes ou moins modernes de réclusion, de plus petits, invente des zones fictionnelles à l’intérieur d’un pays, zones qui n’appartiennent à rien, aucun pays, aucun état, aucune nation. Zones qui ne possèdent ni langue commune ni peuvent fabriquer du lien social[3]. *Nous sommes en 408 ou 407 à Athènes. Euripide écrit la légende des Labdacides[4]. Ce n’est pas la première fois qu’il le fait[5]. Sophocle avant lui a posé la cruciale question de la loi des hommes et de la loi des dieux en interrogeant l’histoire d’Œdipe et de sa famille[6]. Avec les Phéniciennes, Euripide prend les mêmes et recommence. Dans une Thèbes d’après coup, une Thèbes d’après l’aveuglement d’Oedipe et ses imprécations contre ses fils, dans une Thèbes d’après la catastrophe (Jocaste pendue et Antigone capable de s’opposer à Créon) Euripide prend les mêmes et recommence : Antigone, tout enfant, regarde en cachette les armes rutilantes des ennemis de Thèbes, des Sept qui marchent contre sa cité et qui pour l’heure s’installent dans la plaine. Elle est émerveillée par les héros, leurs chevaux et leurs équipements. Elle aperçoit son frère Polynice, il marche contre elle, contre leur cité, contre Etéocle leur frère à tous les deux, contre lui-même. Jocaste, pendue normalement à l’heure du déchirement de ses fils, Jocaste morte chez Sophocle, vient ici de gagner la chance d’une trêve entre ses deux garçons, Etéocle et Polynice. Le discours des frères, leur dialogue, sera peut-être ce qui permettra de tracer entre eux une frontière leur garantissant des droits égaux, ou des violences d’égale grandeur. La mère est présente, elle va assister à l’échec de la parole, de la raison. Elle est attachée, d’une manière intime, privée, à cette histoire de la prise du pouvoir d’un frère sur l’autre. Polynice vient attaquer sa ville, ville dont il a été chassé. Il vient en ennemi de son frère et, partant, de lui-même. Etéocle revendique le pouvoir absolu, possède le trône et le dedans, la cité, Polynice vient accompagné des chefs grecs qui ont voulu l’accompagner, il vient fort des dehors où il a été exilé, où, dit-il, il a même perdu sa parrhêsia, sa liberté de dire.Pour tenter d’éviter la guerre sanglante, on va parler. On va parler devant la mère Jocaste. On va parler sur cette scène de famille et d’intimité, non dans l’espace d’un tribunal où des moyens légaux garantiraient la fin visée, qui est la réconciliation. On va mettre en place une sorte de tribunal privé, où chacun prendra la parole tour à tour. Le discours de Polynice n’argumente rien. Au but, tout de suite : au nom de la pureté, de la justice de sa requête, la parole sera simple, une, sans argument, sans rhétorique. Nous avions un accord privé qui nous permettait de ne pas replonger dans cette vieille affaire de malédiction et de famille, dit Polynice. En privé je viens réclamer la poursuite de notre accord privé. A Polynice manquent les arguments et le but supérieur, politique, de sa démarche ; jamais il n’évoque le bien de la cité. Seuls les mots, répond Etéocle, peuvent quelque chose. La vérité est complexe, la réalité n’est pas une, ou encore dans le réel ne gît aucune égalité, aucune semblance. Les mots sont partageables de manière équitable. Les signifiants sont communs et c’est à coups de signifiants qu’il va falloir se battre. Chacun d’entre eux, différemment, on le voit, fait confiance, en vain, au discours.Tu parlais d’un accord privé, dit à son frère ennemi Etéocle, tu parlais de fuir les malédictions d’un père dont l’histoire porte l’outrance. Tu voulais quitter la folie de cette famille. Moi, je te réponds par une folie plus grande encore que celle de notre famille, si grande qu’il n’y a rien à répondre, je te réponds par l’excès lui-même : un corps qui ne tient plus aux limites de la terre, qui s’envole près des astres, un corps près du soleil, supportant cette proximité. Je te réponds par l’espace. Tu me parles d’une terre, d’une patrie, je te réponds par un espace élargi, dessus, dessous, sans limite. Quelque chose qui n’appartient pas aux hommes. Il faudrait arrêter là, tout de suite. On ne peut pas aller plus loin. La scène ne permet pas d’endiguer la violence naturelle. Polynice refuse de se servir du raisonnement, Etéocle clame le plaisir de l’absolu, du tout qui excède tout, il insiste sur le plaisir de l’injustice, du pouvoir, turannis. Le discours est raté. Sur le gouvernement de leur cité, ni Polynice ni Etéocle ne prononcent un mot. Ils ne développent à ce propos aucune idée. Ils ne visent aucun but politique, chacun essaie, à son tour, maladroitement, de se servir des mots et chacun rate son coup. Demeure l’existence nue, l’existence et sa violence ou son injustice de base. Bientôt les deux frères se parleront d’une autre manière : vidant leur querelle, affrontant leurs forces dans le plaisir du combat. Le sang coule, les deux frères ne se distinguent pas l’un de l’autre, bien au contraire ils sont joints, réunis dans la mort, après la joute, corps à corps. Leur mort donnera lieu à ce que l’on sait, les limites fixées par Créon, la mort d’Antigone. Si l’on reste encore un peu chez les Labdacides, on trouvera un point qui donne, du monde ouvert où fluides et excitants circulent les personnes les idées les travaux et les savoirs, une idée enthousiaste. Créon tentera d’instituer dans sa cité de Thèbes une loi propre à freiner les ardeurs, les vieilleries et les malédictions, il tentera de rétablir des frontières, il répétera, recommencera : l’un sera dedans, enterré, l’autre dehors, exposé. Polynice, qui venait attaquer son frère et sa cité, pourrira derrière les remparts, le corps picoré par les chiens et les oiseaux. Créon désire que cessent les horreurs et les flots de sang. Bien sûr un peu d’ordre n’est pas vain. La suite on la connaît : Antigone refuse la partition et elle est condamnée à mourir pour avoir enfreint la loi, pour avoir tenté d’enterrer son frère. Et ici Créon est à son tour injuste, ici la justice est injuste, glisse, ici Créon perd de vue la fin visée, il la perd de vue pour ne plus servir que les moyens qui l’annihilent. C’est en passant tout près de lui, Créon, et tout près d’Antigone, juste au moment où elle va mourir, qu’on peut voir quelque chose de cette erreur qui est le droit. C’est le troisième stasimon de l’Antigone de Sophocle. Les vieillards sont réunis pour voir marcher la jeune fille à la mort. La regardant avancer à la mort ils chantent la gloire d’Eros (le désir) et s’adressent ainsi à lui : Tu pousses l’esprit des justes à l’injustice, à la ruine, tu remues cette disputed’hommes de même sang,et il gagne, le désir brillant des yeux de la jeune filledont le lit est bon, le désir qui siège près des grandes lois des dieux. Elle ne combat pas, ellejoue, la déesse Aphrodite. Que vient faire l’amour, le désir, au moment où la jeune fille qui refusait que des frontières soient établies entre celui qui tenait la cité et celui qui voulait entrer dans la cité, va mourir ? C’est lui, le désir qui fait commettre l’injustice au juste qu’est Créon. La jeune fille suscite le désir. Elle suscite le désir des vieillards qui chantent, peut-être même suscite-t-elle le désir – inconscient, incestueux (ça recommencerait !) - de Créon. La précipitation à se débarrasser d’Antigone explique cette angoisse provoquée par le désir. La jeune fille (et ce qu’elle représente, l’affirmation que les deux frères qui ont combattu l’un contre l’autre sont identiques, ne se distinguent pas) est objet de désir. Le désir provoque du désordre, du combat, mais aussi du jeu. Elle ne combat pas, elle joue la déesse Aphrodite. Créon a peur de son désir. Cette peur du désir ne convient pas au besoin de domination sur la cité qui est son rôle, son devoir. Il cherche à éviter ce drame du désir qui pousse dans la cité le bouleversement, le désordre entre frères, entre parents, entre pères et fils. Celui qui ferme pour faire, croit-il, cesser le drame et le désordre, est en réalité en proie à un désir qui l’excède et à cause de ce désir qu’il ne connaît pas, qu’il subit, il va trop loin, il commet erreur sur erreur. Il y a bien un début de début de conclusion possible. Le début de la pièce de Sophocle, Antigone, tourne autour de la notion de philia, l’amitié, la parenté. Antigone se réclame de la philia quand elle veut enterrer son frère. Et Créon se méfie de la philia, ou la confond avec le désordre semé par Eros. Celui qui à sa patrie préfèreun ami, je dis qu’il n’est nulle part[7]. Pour Créon, un ami est toujours à définir, redéfinir. Fort de cette volonté de nommer, de catégoriser, il fait de Polynice, proche et parent, un ennemi.Maisfaire du plus proche l’étranger, faire de l’autre qui est un soi-même l’objet haï, se retourne contre soi : d’abord l’autre qui est dans un tel écart devient objet de désir. On ne peut alors, pour se protéger de ce désir dangereux, facteur de désordre fantasmé, que faire mourir l’image du désir. Tout finit mal dans cette tragédie qui aurait voulu mettre un terme à la tragédie - la volonté de refuser la tragédie tourne en tragédie plus lourde et touche un très grand nombre de personnes. Parfois la tragédie touche des flots de personnes, des corps, ce qui finit par ne plus être que des corps, ou, pire encore, des chiffres, des corps comptés.


[1] Démantèlement de la jungle de Calais, par exemple, charters d’Afghans, prévus en septembre 2009

[2] Walter Benjamin, Critique de la violence

[3] A Roissy par exemple.

[4] L’histoire de la famille d’Œdipe

[5] Une dizaine d’années avant les Phéniciennes, Euripide a écrit un Œdipe (perdu), ainsi que Les Suppliantes, deux pièces relatant les aventures des Labdacides.

[6] Sophocle, Œdipe roi, Œdipe à colonnes, Antigone.

[7] Créon, dans Antigone, de Sophocle.

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18/01/2010, 14:24 | Par Raphael JORNET

"Nous sommes en 408 ou 407 à Athènes...."...."Parfois la tragédie touche des flots de personnes, des corps, ce qui finit par ne plus être que des corps, ou, pire encore, des chiffres, des corps comptés."

nous sommes aujourd'hui et demain. Pour l'hier, on voudrait l'oubli. C'est ce que j'ai voulu exposer de façon plaisante...

Ici, je fis une belle lecture.
R.

28/01/2010, 10:28 | Par françois périgny

*(pour revenir lire)

19/02/2012, 17:20 | Par sequoia

 

Il y a des perles sur MDP ; ainsi votre texte, Marie Cosnay, que je découvre à l'occasion d'une recherche sur Antigone (pour en parler avec une de mes petites filles alors que les souvenirs et les mots s'échappent ...) votre texte qui fait le lien de l'histoire d'Antigone et la xénophobie qui est d'une actualité brulante.

Je relis et fais une photocopie de ce billet tout entier pour elle. Merci à vous.

Peut-être que de remonter dans le tracker d'autres découvriront votre écrit magnifique.

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