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01
Oct

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Le piège de la lecture confessionnelle : Répression et cooptation comme clefs de compréhension de la crise syrienne !

Les Assad n’ont absolument pas peur de l’indécence de leur accusation. C’est vraiment l’hôpital qui se moque de la charité ! Ce clan qui a porté au pouvoir une partie des alaouites accuse les manifestants d’être sectaires…Pourtant, quoi de plus naturel que la majorité des manifestants soient sunnites, à l’image de la population syrienne? Au moins les manifestants sont plus représentatifs de la société que le clan qui les dirige. Le présent article n’entend pas revenir sur la prétention du régime de défendre les minorités. Cette posture n’a pas plus de valeur que celle de résistant à l’impérialisme américain et à la résistance israélienne.

Les lignes qui suivent cherchent à mettre en garde contre le piège d’une lecture ethno-confessionnelle de la crise syrienne. Il est d’autant plus malheureux de voir des intellectuels tomber dans ce piège que cela fait exactement le jeu du régime syrien. Nous montrerons que les véritables facteurs explicatifs sont la répression du régime syrien doublé de la cooptation qui lui a permis de s’immiscer dans tous les réseaux du tissu social (claniques, familiaux, professionnelles, religieux, ethniques, communautaires, etc.)  


Un piège épistémologique… 

A l’image de Freud qui interprétait systématiquement les pathologies de ses clients par la sexualité, un nombre important d’intellectuels adoptent constamment une grille de lecture confessionnelle comme approche principale de leur analyse des événements du Moyen Orient. Élevé au rang de dogme méthodologique, le prisme ethno-confessionnel est censé expliquer les dynamiques d’une situation donnée par les motivations qui habitent quasi homogènement chaque communauté. Remarquons tout de suite que ces intellectuels n’appartiennent à aucun courant particulier. Au contraire, il n’est pas rare que le discours soit tourné de façon à donner l’impression d’une neutralité qui découlerait nécessairement de l’érudition à pouvoir mener des analyses sur la base de groupes définis. Sans remettre en cause l’existence de ces groupes, la vraie question tourne plutôt autour de la pertinence de la constitution de ces groupes en tant qu’ensembles explicatifs. Concrètement, et dans le cas de la crise syrienne, l’appartenance religieuse est elle éclairante? Et l’appartenance ethnique? Si tel n’est pas le cas, il ne faudra pas s’étonner de lire des articles à mille lieux de la réalité syrienne. Georges Corm, dans son livre “le Proche Orient éclaté” met en garde contre la tentation d’accorder trop d’importance aux appartenances ethniques et confessionnelles pour comprendre le Proche Orient. Georges Corm remarque que beaucoup d’intellectuels (honnêtes) sont bien obligés de constater que les groupes qu’ils ont constitués ne sont

en rien pertinents pour expliquer une crise ou un événement. Comme nous le montrerons, il y a des sunnites avec le pouvoir et des sunnites contre le pouvoir. Mais, loin de changer de méthode, ces intellectuels ont paradoxalement tendance à s’enfoncer plus encore dans l’erreur, espérant sans doute gagner en pertinence par le raffinement qui découle naturellement de l’intersection de plusieurs critères… A la confession, on ajoutera l’ethnie, la classe sociale, la ville… Les arabes sunnites de Hama, à la condition modeste pour la plupart, sont contre le régime à cause du souvenir des années 1980. La bourgeoisie sunnite de Damas a profité de l’ouverture économique pour s’enrichir et a peur de perdre sa fortune en cas de chute du régime, contrairement à la classe moyenne sunnite qui a dû partir vivre en banlieue à cause de la hausse phénoménale des loyers et qui s’opposent au régime et àl’accaparation des biens par le clan Assad. Il y a de quoi être surpris par ce besoin de bricolage. N’est-il pas plus simple, naturel et concis de dire que les syriens qui sont proche du régime sont plus enclins à ne pas désirer sa chute (ce qui inclurait naturellement toutes les confessions, par exemple) et que ceux qui ont eu à subir des injustices toutes plus insupportables les unes que les autres souhaitent enfin vivre dans un système plus égalitaire ?  Pourquoi se focaliser sur des facteurs qui, sans oublier le rôle qu’ils jouent, n’ont pas autant de poids que d’autres facteurs bien plus explicatifs ?

et un piège du régime.

Car, et ce point est absolument fondamental, il ne faut jamais oublier qui a donné un versant confessionnelle aux révoltes en Syrie. On imagine mal les familles de Deera, dont les enfants étaient entre les mains des services de sécurité tenus par Atef Najib (cousin de Bachar Al-Assad), être motivés par des penchants sectaires alors que leurs enfants subissaient la torture… Les syriens qui ont manifesté partout dans le pays en soutien à la ville assiégée de Deera ont-ils, dans aucun de leur slogan, exprimé des slogans confessionnelles ou ethniques? 

En fait, c’est le régime syrien qui a voulu, à tout prix, « confessionnaliser » la crise. Ce n’est d’ailleurs absolument pas étonnant, le pouvoir damascène s’étant toujours présenté comme le protecteur des minorités, il est naturel qu’il use de cette carte dans sa propagande. Lors des révoltes des années 1980, Hafez Al-Assad avait déjà nié l’étendue des protestations en accusant les manifestants d’être de cyniques sectaires, islamiques bien entendu! Bis répétita placent, les mêmes accusations reviennent en 2011. Par ailleurs, le régime lance la rumeur que les alaouites seraient massacrés en cas de chute du régime, et il livre des armes aux habitants de quartiers alaouites. Ceci a été rapporté par de nombreux témoins dont des alaouites. La propagande est terrible. Pour preuve cet alaouite tombé entre les mains des révolutionnaires de Hama : 


Il faut dire que le pouvoir des Assad a une grande expérience dans la confessionnalisation des conflits, toujours pour légitimer son action répressive.

Au Liban, le régime syrien n’a-t-il pas utilisé les milices de la droite chrétienne contre les palestiniens ? N’a-t-il pas monté les chiites du mouvement Amal contre les palestiniens armés ? N’a-t-il pas usé des druzes pour affaiblir les Phalangistes ? N’a-t-il pas donné des ordres aux miliciens d’Amal pour attaquer le Hezbollah? Le régime syrien a toujours été maître pour monter les communautés les unes contre les autres, mais aussi pour les diviser de l’intérieur.

 Revenons à la scène syrienne. Dans la lignée de la puissance coloniale française, qui s’était basé sur les différences ethno-confessionnelles pour diviser le pays afin de mieux régner, le régime a toujours joué le rôle du pyromane pompier. Alors que les manifestants syriens n’ont eu cesse de rappeler que leurs manifestations demandaient la fin des injustices, le pouvoir des Assad les a continuellement accusés d’avoir un caractère sectaire. Connaissant la puissance auto-prophétique de telles accusations, n’est ce pas là le meilleur moyen d’attiser les rivalités inter-syriennes??

Il est malheureux de voir des analystes, pas tous malhonnêtes, tomber dans le piège du régime et en être le relais, souvent par ignorance. Alain Gresh, citant Landis dit (lien) :

« Pour la première fois hier (le 22 mars), nous avons entendu des slogans confessionnels, alors que jusque-là l’opposition s’en était tenue à un message modéré de démantèlement de l’état d’urgence, d’une nouvelle loi sur les partis, et de l’extension de la liberté. Mais jeudi, les manifestants ont abandonné les slogans plus modérés, et scandé : “Non à l’Iran, non au Hezbollah, nous voulons un musulman qui craigne Dieu”. » Cela rappelle les slogans des Frères musulmans dans les années 1970 et les années 1980 qui reprochaient au président Assad (alaouite) d’être un incroyant.

Pourtant, en arabe, on dit d’une personne qu’elle ne craint pas Dieu quand elle n’a plus aucune morale qui puisse l’empêcher de commettre des injustices. Cette expression est utilisée par tous, croyants ou non, musulman ou non. Quant à l’Iran et au Hezbollah, c’est évidemment leur soutien au régime qui est dénoncé! Faut-il rappeler que le Hezbollah était extrêmement populaire chez ceux là même qui le rejettent aujourd’hui? Beaucoup de syriens qui dénoncent aujourd’hui le Hezbollah les ont aidés moralement et financièrement lors de la guerre en 2006 en(lien)! Là où est dénoncé la barbarie, l’injustice et les crimes, on pense y voir une confessionnalisation des révoltes… Que Bachar Al-Assad et son régime soient alaouites et non sunnites n’est pas très important. Tout au plus, ce serait un facteur aggravant, ( Le cheikh Ya’coubi, qui prêchait à la mosquée des Omeyyades à Damas, est très clair sur le sujet : (lien)

Un piège statistique.

Toute personne qui s’est sérieusement intéressée à la Syrie sait que les clivages entre syriens sont nombreux. Avec une histoire absolument incroyable, le champ social syrien s’est modelé sur le temps long des tectoniques des Empires, où des barrières ont jailli suite aux différentes collusions. Les barrières ethniques et religieuses ne sont pas les seules. Il y a celles séparant les différentes villes, et notamment les deux capitales, Damas et Alep. N’oublions pas l’opposition – très forte – villes/campagnes, qui est une des grilles les plus importantes pour l’Irak et la Syrie. L’ouverture économique depuis les années 2005 et le capitalisme des copains incarné par Rami Makhlouf (cousin de Bachar Al-Assad) oblige à ne pas négliger le poids de la bourgeoisie. Que dire également des réseaux familiaux et claniques? Et comment minimiser le poids démographique d’une jeunesse syrienne de plus en plus importante ? 

Clairement, il faut faire attention au biais induit par une accentuation sur l’appartenance ethnique et confessionnelle, qui apparaît n’être qu’un facteur parmi les nombreux existants.

 Et le moins que l’on puisse dire, c’est que presque aucune des classifications précédentes ne permet d’expliquer de façon satisfaisante les événements des révoltes syriennes. Al-Bouti, le célébre savant syrien (sunnite), défend le pouvoir de Damas avec force. Les manifestants n’ont pas hésité à brûler les livres de celui qui fut naguère un ‘alem respecté. Les mêmes manifestants font l’éloge de Fadwa Suleiman, actrice alaouite qui a rejoint la contestation. La famille Tlass (sunnite) compte deux membres célèbres : Moustapha Tlass, ami de route de Hafez Al-Assad, dont le fils, Manaf, est un ami proche de Bachar Al-Assad; et Abdel-Razzaq Tlass, démissionnaire de l’armée syrienne et chef de la fameuse brigade Al-Farouq de l’ASL, celle là qui protégeât le quartier de Baba Amr avant que l’armée syrienne n’en reprenne le contrôle. Il y a des défectionnaires alaouites et sunnites. Il y a des Kurdes pro et anti-Assad, de même que des chrétiens, des ismaéliens, des druzes,… Définitivement, le prisme ethno-confessionnelle, ou tout autre prisme, ne sont pas éclairant.

Chez les révolutionnaires, quelle que soit l’approche choisie, il y a aujourd’hui des liens incroyablement forts qui soudent les révolutionnaires syriens entre eux, dépassant ainsi tous les clivages traditionnels. Avec l’objectif de chute du régime pour ciment, les révolutionnaires transcendent les différences d’identité : la solidarité inter-ville est remarquable, les syriens s’envoyant constamment des messages de soutien; en ville et en campagne, chacun participe à la révolution avec ses moyens; les plus riches financent les moins riches, ces derniers n’ayant pas beaucoup de moyens, mais suffisamment de courage pour manifester. Nous nous permettons d’insister sur ce point tellement il ne va pas de soi : les syriens ont transcendé leur frontières pour s’unir face à la dictature des Assad. 








"Nous demandons le bombardement de la ville d'Al-Hirak, si cela apaisera nos familles à Homs..." - un exemple (magnifique) de la solidarité entre révolutionnaires syriens. 

Mais, nous répondra-t-on, il n’en demeure pas moins que, statistiquement, la majorité des alaouites sont avec le pouvoir, la majorité des chrétiens sont neutres, la majorité des syriens de Homs, Deera et Hama sont contre, et...

Certes. Seulement, corrélation n’implique pas causalité. Voici un exemple frappant, souvent cité dans les ouvrages de statistiques (un conseil de livre à lire -(lien) :

Ceux qui vivent le plus longtemps sont les occidentaux. Par ailleurs, ceux qui consomment le plus d’alcool sont encore les occidentaux. Est ce à dire que consommer plus d’alcool fait vivre plus longtemps ? Bien sûr que non! Il doit donc y avoir une autre variable qui explique ce résultat.

En effet, il se trouve que ceux qui bénéficient des meilleurs soins médicaux sont précisément les occidentaux, et c’est ce point là qui expliquent une longévité plus importante, malgré la consommation d’alcool. Même si cette dernière est corrélée avec la durée de vie, elle ne l’explique pas. Un autre exemple qui a fait l’actualité : Eric Zemmour avait déclaré que la plupart des trafiquants étaient noir et arabes. Tant que l’on s’arrête à des faits statistiques, on est irréprochables. Mais, comme nous l’avons vu, le problème est de sous entendre que leur origine est explicative de leur délinquance… alors qu’il est évident que leur situation sociale est une piste bien plus sérieuse. Que pourrait on déduire du fait que la plupart des délinquants sont des hommes??

 

Notre point est de dire, qu’en dépit des corrélations avérées, il ne faut pas y voir des causalités. Nous pensons même que la majorité d’alaouites au pouvoir est d’abord une question de rapports d’intérêts. Il est logique que Hafez se tournât d’abord dans son cercle le plus proche pour y recruter des soutiens à sa dictature, mais cela ne signifie pas pour autant que tous les alaouites ont bénéficié du pouvoir. Il y a beaucoup d’alaouites pauvres, prisonniers politiques ou exilés. Certains proches de Mohamed Omrane, que Hafez a fait tuer, sont devenus parmi les plus fidèles au régime syrien! Il y a également des non alaouites qui font partie du régime; citons Hikmat Al-Chebaba, Mahmoud Al-Zohbi, AbdelRaouf Al-Kasm, Moustapha Tlass,…

Comme un autre exemple du piège que nous évoquons, citons ici Daniel Le Gac, qui montre à quel point des hommes pourtant sérieux peuvent se tromper : 

(…)Hafez al Assad, pour sa part, est membre du clan KARAHIL de la confédération KALBIEH. Le clan compte actuellement une trentaine de milliers de membres. Cette précision n’est pas anodine dans la mesure où il est traditionnellement admis, pours des raisons d’ailleurs inconnues, que Hafez al Assad appartient au clan NOUMEITILA de la confédération MATAOUIRA. Partant de ces fausses prémisses, des historiens habituellement plus sérieux comme Mahmoud Faksh ou Hanna Batatu estiment ainsi qu’il ne s’agit pas d’un hasard si les généraux Ali Douba, chef des services secrets de l’armée de terre, Ali Aslan, chef d’état-major adjoint et chef du bureau des opérations militaires, et Ali Saleh, commandant de la force aérienne et du corps des missiles, appartiennent également à la confédération MATAOUIRA

(…) Ainsi, il est tout aussi ridicule de dire que Hafez al Assad s’est entoré de membres de son propre clan que d’affirmer que la plupart des postes clés sont détenus par des membres du clan NOUMEITILA.

(…) En fait, le concept d’appartenance tribale ou clanique ne revêt guère d’importance.

Comme nous l’avons montré, aucune des grilles de lecture n’est opérante; il doit donc y avoir d’autres facteurs plus à même d’expliquer la position des syriens.

Facteurs explicatifs : répression et cooptation.

Depuis Hafez Al-Assad, le régime syrien a une gestion répressive des crises qu’il entend régler. Parallèlement, et parce qu’aucun régime ne peut avoir une politique uniquement sécuritaire, le pouvoir a toujours su se constituer d’importants réseaux à l’intérieur de la société syrienne. Hafez Al-Assad s’est, avec cette politique de cooptation, intelligemment distingué de son rival Saddam Hussein. Il faut toutefois bien comprendre que même la cooptation dépend de la politique de répression dans la mesure où la première est présentée comme la seule alternative à la seconde, un peu comme le coup du « gentil flic et du méchant flic ». Dit autrement, ou bien on accepte de jouer le jeu des Assad, avec leurs règles et leurs conditions, ou bien on choisit de se taire au risque de se faire emprisonner et torturer. Si vous acceptez de vous soumettre, vous aurez alors le droit de jouer le rôle que vous assignera le régime. Cette politique ne se limite d’ailleurs pas à la scène intérieure, personne n’a oublié que pour Hafez, seule la Saiqa (pro-syrien) représentait la résistance palestinienne légitime…ce qui légitimait de combattre l’OLP. Daniel Le Gac note dans 

son livre “La Syrie du Général Assad” que Hafez s’est heurté, en 1976, à un front anti-syrien cohérent représenté par Bachir Gemayel (maronites), Kamal Joumblatt (druzes), Yasser Arafat (palestiniens), et Moussa Sadr (chiites). Hafez, qualifié de “destructeur professionnel » a magnifiquement appliqué sa politique de répression/cooptation, ce qui a divisé chacune des communautés libanaises pour lui donner une branche pro-syrienne : les maronites du nord avec Sleiman Frangié, Amal pour le mouvement chiite et la bourgeoisie sunnite représentée par Selim Hoss. 

De fait, le couple répression/cooptation a permis d’investir toutes les communautés syrienne et de tisser un maillage dans l’ensemble de la société syrienne. Nous avons vu que la répression sert la cooptation en en faisant l’unique voie raisonnable à choisir. Réciproquement, la cooptation sert la répression en utilisant les nombreux liens que le pouvoir à créé pour alimenter en informations les services de renseignement. Ainsi, le régime a des représentants dans tous les groupes : ethniques, religieux, associatifs, socioprofessionnels, politique, etc… ( pour une utilisation de ces réseaux : (lien) et pour un exemple de cooptation au sein d’une confrérie religieuse : (lien) Tous ces groupes ont été façonnés par la double politique de répression et de cooptation.

Le couple répression/cooptation fournit les meilleurs facteurs explicatifs pour la crise syrienne. La jeunesse qui est descendu manifester n’a pas vécu les massacres des années 80 et n’avait pas la paralysie de leurs parents. Les alaouites sont globalement pro-Assad pour avoir été, globalement, favorisés. Si la propagande du régime leur fait croire à une vengeance des sunnites en cas de chute du régime, ils savent aussi que le danger immédiat provient de ces mafieux qui se portent en protecteur. Qui a oublié le sort réservé à Salah Jedid par Hafez Al-Assad? A-t-on seulement idée de ce qu’encourt comme accusations ceux parmi les alaouites qui rejoignent la contestation? Samar Yazbek, alaouite syrienne, nous en donne une idée dans son livre témoignage “Feux croisés” :

Il m’est très difficile de me rendre à Jablé ou à Lattaquié, les forces de sécurités diffusent sur leurs sites des rapports mensongers sur mon compte, dans lesquels je suis désignée comme une traîtresse à ma communauté alaouite pour avoir soutenu les manifestants. J’ai écrit deux articles sur le mouvement de contestation et j’ai parlé des exactions, des arrestations et des meurtres perpétrés par les forces de sécurité. La réponse n’a pas tardé : une avalanche de messages sur les blogs des services secrets m’accuse de connivence avec les américains. Ils ont toujours un argument pour détruire ceux qui soutiennent un point de vue différent du leur.

Alors que Hafez s’était appuyé sur les paysans et la campagne, Bachar et son cousin Rami se sont plus tournés vers la bourgoisie et la ville. A l’époque, le régime syrien a utilisé la réforme agraire pour se constituer une clientèle fidèle. Il est d’ailleurs notable – et démonstratif – de remarquer que la réforme agraire n’a pas été appliquée au nord-est de la Syrie, ce qui est aurait défavorisé les riches propriétaires de terrains. Or ces des derniers, arabes comme kurdes, étaient déjà acquis au régime…

Un exemple encore plus frappant de l’utilisation de la politique répression/cooptation est celui qui s’appliqua à une partie de la communauté alaouite. Cooptation de la belle famille de Hafez Al-Assad, la famille Makhlouf (tous richissime aujourd’hui) qui a vu ses terrains grandir de façon importante, et répression d’une famille alaouite hostile au régime, qui perdit toutes ses terres (lien). C’est en fait une politique générale, toutes les familles alaouites qui refusèrent de collaborer avec le pouvoir se verront déposséder de leurs terres. Où l’on voit que l’expropriation des terres ne toucha pas uniquement les sunnites.

Si la contestation à Damas et à Alep ne sont pas aussi importantes qu’ailleurs, c’est, qu’en plus d’une sécurité et d’une garde de chabihas incroyablement dense, les proches du pouvoir y sont plus nombreux que dans les autres villes, notamment les religieux. Lors des protestations des années 1980, Damas resta relativement calme, la bourgeoisie de la capitale s’étant allié avec le pouvoir.

Alep en revanche pris part au mouvement de contestation. Après avoir réprimé sous le feu la ville, un grand plan de cooptation permit au pouvoir de gagner progressivement des alliés dans la ville. Au contraire, rien de cet ampleur ne fut entrepris à Hama.

Politique d’un régime qui a privilégié le clientélisme aux institutions, quitte à réprimer ceux qui refuseraient de venir grossir les réseaux du pouvoir, cooptation et répression sont les deux facteurs à considérer avant tout autres, en cela qu’ils ont complètement structuré le champ syrien en investissant l’ensemble des structures du tissu social, à tous les niveaux.

Le cas de Homs

Nous nous proposons à présent d’analyser la situation à Homs à la lumière de nos réflexions.

Au début des révoltes, un homsiote arrache un portrait de Hafez Al-Assad. 

 

Il entend protester contre une dictature de plus de 40 ans, qui n’a laissé aucun espace de liberté aux citoyens syriens. Les manifestants présents ce jour là ne demandent pas la chute du régime, mais la chute du gouverneur de Homs, Mohamad Iyad Ghazal. Ce dernier mène la vie dure aux homsiotes depuis plusieurs années. A Homs, on disait que Bachar gouverne en Syrie et que Mohamad Iyad Ghazal gouverne à Homs. Il a fait parler de lui en Syrie lors de son projet intitulé “le rêve de Homs” (lien) où de grands projets urbains ont été perçus comme une occasion pour Ghazal de s’approprier à moindre prix les terres où se situeraient les constructions. Les homsiotes grondent en silence, et renomment le projet “le cauchemar de Homs”. Iyad Ghazal, pour qui le projet est un moyen de s’enrichir rapidement, semble avoir les yeux plus gros que le ventre, même aux yeux de Bachar Al-Assad. En fait, beaucoup dans le régime syrien, parmi lesquels des moukhabarat, n’ont pas apprécié de ne pas faire partie du projet et toucher ainsi leur part du gâteau (toujours sur le dos des syriens…). On encourage alors les homsiotes à s’exprimer sur ce sujet pour punir Ghazal. Le projet n’aura pas lieu.

Quelques mois avant mars 2011, il avait fait interdire l’annonce des décès au minaret, ce qui choqua profondément les sunnites de Homs. Par ailleurs, les quartiers alaouites (Al-Nazha, Al-Hadhara et Al-Zahra) ont systématiquement été favorisés par rapport aux quartiers sunnites et chrétiens. Notamment, les alaouites n’ont pas eu à se plaindre de coupures d’eau et d’électricité, ou très peu. On remarquera également que les quartiers alaouites sont relativement récents, puisque constitué lors de la prise du pouvoir par le parti Baath. Des terrains entiers de Homs furent confisqués entre les années 65/85 sous le prétexte que la Syrie est socialiste. Les homsiotes ont vu, à la place de projets destinés à l’intérêt général, des alaouites habiter ce qui était leur terrain. Les quartiers alaouites sont favorisés surtout parce que c’est là que résident les hommes proches du pouvoir.

 Mais que les alaouites aient moins à subir que les sunnites et les chrétiens ne signifient nullement 

qu’ils sont tous satisfait du régime et il est remarquable de constater que l’homme qui déchire le portait de Hafez est un alaouite!

Le 17 avril 2011, les syriens de Homs se dirigent en grand nombre vers la place de l’horloge pour protester contre le siège à Deera. Les forces de sécurité tirent sur la foule. C’est un massacre.

On le voit, les homsiotes s’insurgent contre la politique injuste du gouverneur, puis contre l’envoi de l’armée à Deera et la répression qui s’abat sur eux. A aucun moment il n’est fait mention d’alaouites ou de chrétiens. Non seulement la motivation des manifestants n’est nullement lié à l’appartenance des membres du régime aux alaouites, mais personne ne fait remarquer ce point.

C’est, comme nous l’avons dit, le régime qui a allumé le feu, en accusant, contre toute vraisemblance, les manifestants d’avoir des penchants sectaires, de propager la rumeur chez les alaouites d’une guerre confessionnelle, de fournir des armes chez ces derniers, d’infiltrer les manifestations pour y scander des slogans sectaires… en dépit de tout cela, les homsiotes ont toujours répété que leur révolution est pour tous les syriens, sans exceptions. Les chabihas du régime n’ont eu cesse de provoquer la population, en visant spécifiquement les sunnites, dont la foi et la religion est sources de plaisanteries. 

Un cap important a été franchi avec le début des bombardements des quartiers de Homs, début février. Quoi qu’on puisse penser de la révolution, il est absolument inadmissible et inacceptable d’approuver que des quartiers civils soient pilonnés. Malheureusement, les alaouites des quartiers voisins approuvent tacitement la stratégie du régime syrien, et leur soutien au président Assad n’a pas faibli. Déjà, les esprits étaient fatigués de compter les massacres où des familles entières furent tuées. Karm Al-Zeitoun, Karm Al-Loz… 

Qu’attends-t-on exactement de syriens qui se font bombarder, et qui voient que les quartiers voisins s’en félicitent presque en réaffirmant leur soutien à leur président alaouite? A force de provocations, une partie de la rue de Homs en veut clairement aux alaouites, non par pour leur confession, mais pour leur positionnement depuis plus d’un an. On retrouve le couple répression/cooptation avec un traitement complètement différent des quartiers alaouites et des autres quartiers, chrétiens et sunnites. C’est bien ce couple répression/cooptation qui explique la situation actuelle, et il faut prendre garde à ne pas essentialiser les positions des uns et des autres. Lorsque le monde arabe se dit anti-américain ou anti-israélien, c’est bien pour protester contre une partie de ceux qui commettent des injustices inacceptables. 

Que le régime joue des différences existantes, qu’il s’immisce dangereusement en réveillant les méfiances des uns envers les autres en réprimant sauvagement les premiers et se déclarant protecteurs des seconds, qu’il accuse sans cesse la contestation d’être sectaire pour ne surtout pas avoir à répondre de ses manquements, tout ceci ne doit pas être un prétexte pour fantasmer sur cette région du monde, et jouer le jeu du régime. Surtout, déclarer être d’une confession donnée ne signifie pas que l’on est un idéologue. Combien de croyant vivent leur foi de façon culturelle?

Il faut être plus sérieux, et même lorsque les positionnements revêtent l’apparence de la confessionnalisation, rechercher les vrais facteurs explicatifs( pour une autre illustration : (lien). La confession et les autres facteurs modulent la réalité syrienne, mais la porteuse, ce qui forme la tendance de cette réalité, est sans conteste le duo répression/cooptation.

Finalement, une lecture ethno-confessionnelle, en plus d’être terriblement réductrice (en cela qu’elle n’inclut pas d’autres facteurs comme la ville, l’opposition ville/campagne,etc…), n’est absolument pas explicative de la crise syrienne ; ni pour comprendre les pro-Assad, ni pour comprendre les anti-Assad. Injustices, répression, cooptation et clientélisme sont des facteurs plus pertinents, plus sérieux qu’il ne faut pas diluer dans d’autres facteurs de second plan. Evidemment, les statistiques montreront des corrélations ici et là, mais il faut se garder de transformer ces réalités numériquement vraies en causalités.

Notre réflexion porte sur l’intérieur de la scène syrienne. Sur la scène régionale en revanche, le sectarisme joue un rôle explicatif bien plus fort…

Syrieux et maryam al shamiya


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13/05/2012, 10:19 | Par pinso6091

J'ai toujours été choquée de voir qu'au Liban par exemple la religion est notée sur la carte d'identité . J'ai, il y a quelques années, travaillé avec un Syrien qui s'est présenté en arrivant dans le service comme "chrétien syrien" . Je me moque de ce que croient les gens . C'est PRIVAT ! Il me semble qu'au Moyen-Orient, peut-être encore plus qu'ailleurs, il faudrait des états laïques .

Religions facteurs de paix ? ... pas vraiment n'est-ce pas ?

16/05/2012, 11:40 | Par Syrieux Homs en réponse au commentaire de pinso6091 le 13/05/2012 à 10:19

"Il me semble qu'au Moyen-Orient, peut-être encore plus qu'ailleurs, il faudrait des états laïques ."

Je comprends votre raisonnement, qui vise un objectif assez noble. Mais il y a plusieurs problèmes à cela, le plus important étant que les dictateurs type Saddam et Assad ont dégouté les gens de la laïcité. De fait, la laïcité ne renvoie pas, chez les syriens, à la conception que vous pouvez en avoir. Un état laïque qui torture même les enfants, et qui bombarde les quartiers civils, qui ne le détesterait pas? Beaucoup - mais jene peux dire la proportion excate ou approchée- se disent qu'il vaut largement mieux un religieux qui soit juste et équitable. Ou plu simplement encore : les syriens veulent un gouvernement juste et équitable, religieux ou non! Voilà où on en est. Chacun l'exprimera à sa façon, certains diront qu'ils veulent un "musulman qui craint Dieu", d'autre un état "madani" (état civile laique), etc...

Et en attendant, il ne faut pas tomber dans le piège du régime, ce dernier a même mis en place un système pour connaître la confession des syriens à partir de leur carte d'identité.

26/05/2012, 21:22 | Par Chris43

La seule grille de lecture est l'être humain, erreur de la nature, prédateur de ses semblables, tantôt victime tantôt bourreau.

Le fait qu'il se serve de confessions, tribus, ou régime économique pour assoir sa domination est logique puisqu'il s'agit la plupart du temps d'utiliser l'ignorance ou le besoin de "pères" ou la pulsion de posséder, ou le mélange des 3.

Un exploiteur chasse l'autre, rien n'a changé et ne changera.

26/05/2012, 21:29 | Par maryam al shamiya en réponse au commentaire de Chris43 le 26/05/2012 à 21:22

Chris43

Merci d'avoir lu ce billet.

Bien à vous.

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