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En Egypte, le droit de parler, mais pas à la presse
Si la dictature, c'est «ferme ta gueule», et la démocratie «cause toujours», on peut estimer que l'Egypte se situe aujourd'hui entre les deux, dans un régime du «Cause pas trop».
Mardi, il y avait de nouveau une manifestation devant le ministère de l'intérieur, gardé par les chars de l'armée. En tout, une bonne centaine de manifestants, sans uniformes. En fait, m'explique Ahmed, mon traducteur, il s'agit, non pas de policiers, mais d' «individus de la police», des sortes de sous-policiers. En commençant à parler avec eux, je comprends que ce sont des larbins des flics, en charge au mieux d'aller leur chercher un sandwich; au pire, de torturer des citoyens à leur place.
En Egypte, les policiers étaient jusqu'à présent rois. Méprisant la population, usant de la violence, bien payés tout en arrondissant les fins de mois par des bakchichs, ils envoyaient des gens en prison pour un oui ou pour un non. Les policiers sont aussi détestés que l'armée est respectée. Leur soutien à Moubarak et les morts pendant la révolte populaire ont encore exacerbé la haine à leur encontre.
Jusqu'à vendredi et la chute du raïs, personne ne pouvait rien dire. Depuis, c'est l'explosion verbale et des récits à n'en plus finir sur des années d'inhumanité.
Les «individus de la police» se présentent comme les esclaves des maîtres policiers. Ils s'agglutinent autour de nous pour raconter qu'ils ne sont payés que 370 livres par mois (environ 90 euros) alors qu'ils estiment mériter 2000. Plusieurs ont été virés il y a parfois des années. Ils disent qu'on a inventé des motifs pour les chasser (trafic de drogue, proxénétisme) simplement parce que leur tête ne revenait plus à leur chef. Ils ont toujours dû se taire. «Mais maintenant, on a le droit de s'adresser au Ministère! Enfin! On veut être réintégrés. Car quand on a été viré de la police, c'est impossible de retrouver un travail ailleurs.»
Parmi les revendications, il y a aussi «Ne plus avoir à torturer». Un manifestant commence à raconter que s'il refusait d'effectuer les basses oeuvres, on le frappait ou le torturait lui-même. Qu'il risquait de perdre son emploi. Sur leur tract, ces «individus» ne demandent pas la fin de la torture dans l'absolu, mais de ne plus être, eux, torturés.
Alors que les manifestants étaient méfiants au début, ils arrivent maintenant par dizaines pour raconter. Je m'apprête à les interroger: Pourquoi sont-ils rentrés dans la police? Etait-il impossible de fuir? Comment s'exerçait la torture? Qui donnait l'ordre de la pratiquer? C'est alors qu'un commandant de l'armée intervient pour nous chasser énergiquement, nous menaçant de nous arrêter.
Nous nous éloignons sans trop chercher à discuter. Et nous débrouillons pour retrouver l'un d'entre eux un peu plus loin. Il s'appelle Sameah. On s'asseoit, on commence à parler. Mais nous avons été signalés. Cette fois nous sommes embarqués.
Rien de grave n'arrivera. Trois quarts d'heure à attendre, à être contrôlés, un chef qui demande à ce qu'Ahmed lise et traduise l'intégralité de mes notes. Ahmed se fait d'ailleurs plus embêter que moi sur le mode «Vous salissez la réputation de l'Egypte. C'est un conflit qui ne concerne que la police. Cela n'a pas à sortir d'ici.» De mon côté, des militaires finissent par me dire qu'on m'a évacué pour mon bien, que je risquais sinon de me faire lyncher... Et on nous fait sortir par derrière, avec interdiction de revenir.
Sameah a été emmené plus loin. Ahmed ne pense pas qu'il ait subi de mauvais traitements («c'est l'armée, pas la police» dit-il), mais nous n'en savons rien.
Il y a encore quelques jours, rien de tout cela n'aurait été envisageable en Egypte. La liberté d'expression a déjà fait un grand pas. Pour la liberté de la presse, il faudra encore attendre un peu.


Tous les commentaires
Je ne suis pas convaincu par ce que vous dites concernant la "liberté de la presse". Merci.
Bonjour,
Convaincu ou pas par quoi?
@Michaël Hajdenberg
Bonjour,
Pas convaincu dans le sens où ce n'est pas de la presse égyptienne dont vous parlez mais de la presse que vous représentez, i.e. occidentale. Ce n'est pas une critique que je vous fais en personne, loin de là. Certes, les journalistes étrangers se doivent de nous informer de ce qui se passe dans ce pays comme vous le faites très bien mais cela ne me dit pas ce que peut faire un journaliste égyptien pour une presse égyptienne pour ce dont vous nous parlez. Vous avez publié cet article dans un journal français, c'est bien et nous avons appris quelque chose. Dans ce sens vous êtes libre en tant que journaliste même si on vous a "embêté" au grave risque d'ête lynché. Sauf que vous dites qu'on ne vous pas laissé faire d'entrevues "librement". Est-ce que cette pratique d'empêchement, ces premiers pas dans l'information "libre", se retrouve-t-elle dans/pour toute la presse égyptienne? Si vous me répondez oui, je suis donc d'accord avec vous mais si vous dites non, ça change tout. Peut-être aussi désire-t-il laver leurs linges sales entre eux? Ça arrive parfois dans certains pays, vous le savez. Surtout si ça touche cette délicate police égyptienne. Voilà la raison pour laquelle je ne suis pas convaincu. J'en profite pour vous remercier chaleureusement pour votre excellent travail d'information que je suis avec curiosité et passion. merci.
Je comprends votre interrogation, légitime. Je ne sais pas si un journaliste egyptien aurait pu faire son travail. Il n'y en avait pas. Peut-être que l'armée l'aurait laissé tranquille. Il est vrai que l'argument a été: "on lave notre linge sale en famille". Cependant, la famille s'entendait avant tout ici au sens de "au sein de la police"
Cependant,même si c'était le cas, je ne pense pas qu'il puisse y avoir une liberté de la presse nationale, et une liberté de la presse, qu'on admettrait comme moins importante, internationale. La liberté de la presse n'est à mon sens pas divisible. Non seulement en théorie, mais en pratique.
Si un témoignage paraissait dans la presse égyptienne ou dans un reportage de la télé egyptienne, il pourrait se retrouver dans l'heure n'importe où dans le monde, sur n'importe quel écran d'ordinateur.
Du coup, autoriser seulement les journalistes locaux n'aurait, de mon point de vue, aucune cohérence.
Bien à vous.
@M. Hajdenberg
N'oublions pas toutefois l'élément crucial, l'outil "magique" en somme, Internet. Votre avant dernière phase répond à mon interrogation. À partir du moment où nous verrons dans la presse et la télé égyptienne des problématiques telles que vous soulevez, alors oui il y aura liberté de la presse. C'est si difficle de décrire en vérité ce que "presse libre" signifie. Continuez, nous attendons de voir la progression si elle est possible. Je suis d'accord qu'autoriser uniquement les journaliste locaux n'auraient aucune cohérence mais n'oubliez pas la pudeur arabe après 30 ans de pression. Il y a même du linge sale qu'on ne peut pas laver entre soi aussi (pensez à la France, la collaboration, la guerre d'Algérie etc.). Bon courage et soyez prudent.
Critique de la raison vénale
Et si l’Amérique était derrière tout ça ?
Derrière quoi ? Derrière vous ? Derrière moi ?
Derrière notre façon de refaire l’histoire,
Je vais paraphraser quelqu’un de mémoire :
Entre la coupe et la lèvre,
Il y a encore de la place pour le désespoir
Je hais l’Amérique… Et je n’aime pas la haine.
http://www.lejournaldepersonne.com/2011/02/critique-de-la-raison-venale/
Effacé