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Photo: « In Iraq » avec Laurent Van der Stockt
Bagdad vu d'un Humvee© Laurent van der Stockt / Gamma-Rapho« Le petit endroit », une boutique-galerie parisienne expose un grand photojournaliste de l’agence Gamma. Un récit en courtes séquences, à coup de petits tirages, pour dénoncer l’immense absurdité de la guerre en Irak.
Bagdad, avril 2003. Dans le centre de la ville, quinze jours après l’entrée des troupes américaines.© Laurent van der Stockt / Gamma-Rapho« Le petit endroit » est naturellement, le jour du vernissage de l’exposition, dans une petite rue encombrée de grandes barrières métalliques. Une bonne occasion de plaisanter pour la foule des reporters qui va se presser, cigarette et verre en main, contre « les barricades ». Car ils sont tous là, ou presque. Il y a ceux de Gamma naturellement, ceux de l’AFP, de Sipa press, du Figaro, du Monde, de Libération, des radios, des télés. Tous ceux qui ne sont pas « sur le terrain », c'est-à-dire, à la guerre ou sur la catastrophe du moment, sont venus « pour Laurent ». Ils sont nombreux, car Laurent Van der Stockt est l’un d’eux, et il est apprécié.
Paris nov. 2010 – Göskin Sipahioglu, fondateur de Sipa press (a droite)© MIchel Puech
Le reporter a fait de la prison et a été grièvement blessé en 1991, à Vukovar (Yougoslavie) où un éclat d’obus lui a transpercé le bras gauche. En 2001 à Ramallah (Palestine) un sniper israélien n’a pas loupé son genou et quatre ans plus tard, à Falloujah, « c’est encore le bras gauche qui a trinqué. Les chirurgiens m’ont dit qu’il fallait que j’en prenne soin… » confie-t-il avec un sourire un peu triste.
Paris, nov. 2010 – Au milieu Laurent van der Stockt devant le Petit endroit© Michel PuechMais les copains sont là, ils l’entourent. Il y a les habitués des « Visa d’or » de Perpignan, des prix Bayeux des correspondants de guerre, des « World Press » qu’ils vont gagner sur les fronts pour … Pourquoi ?
Paris, nov. 2010 – Olivier Laban-Mattei et Jean-François Leroy devant le Petit endroit.© Michel Puech« Je suis d’une génération qui ne croit plus qu’une photo peut changer le monde » confie-t-il quelques jours plus tard en buvant une bière dans mon bureau. « Mais il y a toujours l’idée d’une autre société… Et la photographie peut libérer la parole. »
Chaos et confusion !
« Les photos exposées au Petit endroit, je les ai faites en Iraq entre 2003 et 2005, du début de l’intervention de l’armée américaine – alors que l’Iraq était soupçonné de détentions d’armes de destruction massive – jusqu’après l’opération «Phantom Fury» qui écrase Fallujah, le bastion Sunnite (ndlr : et broyé son bras). Ces photos je les ai faites dans différentes circonstances, différentes situations, durant cette période de chaos, dans ou hors la confusion. »
Irak, le 6 avril 2003 - Les soldats américains du 4e Marine pendant leur progression vers Bagdad.© Laurent van der Stockt / Gamma-RaphoLaurent Van der Stockt part en Iraq avec un contrat du « New York Times Magazine » et Peter Maas, reporter de ce même journal. Pendant trois semaines ils suivent la progression du 3/4 marines (4e régiment, 3e bataillon) jusqu'à la prise de Bagdad, le 9 avril.
« Leur devise est "Search and kill" (Chercher et tuer). L'unité "kilo" se surnomme "kilo killer". Sur les chars sont peints les mots "Carnivore" ou "Blind Killer" (tueur aveugle). McCoy peut lâcher, dans un sourire, "Shame on you" (honte à toi) au sniper qui vient de lui dire : "I've got eight sir, but only five" littéralement : j'en ai eu huit, mais seulement cinq, ce qui signifie : j'en ai touché huit, mais seulement cinq sont vraiment morts. » a raconté en rentrant, en avril 2003, Laurent Van der Stockt à mon confrère Michel Guerrin du Monde*.
« Je n'ai jamais vu une guerre avec aussi peu de "retours". L'armée irakienne est fantôme, quasi inexistante. » confiait Laurent Van der Stockt.
« Il (ndlr : Laurent) était entré le matin même dans Bagdad avec les Marines du lieutenant-colonel Mc Coy. Officier à la gueule d’affiche de recrutement, menton volontaire et sens de la formule (« This i a good kill ! » avait-il dit après que ses Marines eurent criblé de balles quelques combattants irakiens en même temps que plusieurs dizaines de civils affolés tués dans leurs taxis au pont de Nassiryah sur l’Euphrate) et d’une conception pattonienne de la guerre (« Nous ne sommes pas ici pour être aimés, mais pour être craints ») » raconte Adrien Jaulmes, grand reporter au Figaro.**
La prise de BagdadIl poursuit son récit : « Je vais rejoindre des copains au Palestine », dit-il (Ndlr : Laurent) au lieutenant colonel Mac Coy depuis son 4x4 chargé de bidons de carburant. « Où ? » demande l’Américain. Mc Coy réalise que la présence des télévisions du monde entier dans cet hôtel peut servir à immortaliser la geste du corps des Marines, jusqu’alors dépassé par l’US Army, sa traditionnelle rivale. » Et c’est ainsi, en suivant le photographe, qu’un char de dépannage du Lieutenant-colonel des Marines déboulonnera la statue de Saddam Hussein. Des images pour CNN et pour l’Histoire….
Mais en fonçant ce 9 avril vers l’Hôtel Palestine, Laurent Van der Stockt ne sait pas ce qui s’y est passé la veille. « Soudain, une énorme explosion, plus proche que les autres, et le sol gronde sous mes pieds. Un obus vient de frapper l’autre côté du batiment, vers les chambres qui donnent au nord-est, sur le pont Al-Joumhouriya. » raconte Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur***. Deux journalistes, Taras Protsyuk, cameraman de Reuters et José Couso, cameraman de Telecinco, ont été tués par un obus tiré par un des chars américains Abrams postés sur le pont.
Sept ans plus tard, le photojournaliste qui est devant moi semble toujours abasourdi par ce qu’il a vécu en Irak. « Tu vois, me dit-il nerveusement, quand j’ai fait cette série de photos exposées aujourd’hui, j’étais dans un Humvee (ndlr : véhicule blindé). J’ai photographié les gens à travers la vitre blindée. C’est quinze jours après la prise de la ville, et l’on comprend déjà nettement que ce n’est pas une victoire. Ça se voit déjà. On voit sur les visages ce qui va se passer, ce qui se passe toujours aujourd’hui… »
Belge, comme Tintin Né le 29 juillet 1964 en Belgique, Laurent Van der Stockt réalise son premier reportage à 16 ans. A la fin de ses études secondaires, il fait son service civil en tant qu’objecteur de conscience et réalise un reportage sur les handicapés mentaux dont il s’est occupé pendant un an et demi. En 1989, il voyage clandestinement en Roumanie et revient avec un reportage sur les conditions de vie sous le régime de Ceausescu. En 1990, après être retourné en Roumanie pendant l’insurrection, il entre au staff de l’agence de presse Gamma.
François Lochon, l’actuel patron de Gamma-Rapho, était déjà actionnaire de l’agence à l’époque : « Je me souviens très bien de l’arrivée de Laurent. Il était comme moi quelques années plus tôt. Il débutait : conseils des ministres, conférences de presse, rendez-vous avec des personnalités. C’était Henri Bureau, le rédacteur-en-chef à l’époque.
« J’ai très vite pu m’exprimer à Gamma » se souvient le photographe « Henri m’a projeté dans toutes les directions… J’ai beaucoup appris. »
« Je suis de la génération qui a connu la guerre en Yougoslavie… Là, tu comprends, ce n’était plus l’exotisme comme au Vietnam. C’était en Europe, dans un pays comme le mien, comme ici quoi ! Il y avait les mêmes bagnoles, les mêmes frigos… C’était comme chez nous. Même en Tchétchénie ce n’était pas exotique. »
« En Tchétchénie, je crois que je suis un de ceux qui y ont passé le plus de temps. Entre 1995 et 1999, je ne me souviens même pas combien de fois j’ai été là-bas… Je n’avais plus envie d’aller là où c’est chaud. Et puis il y a eu l’Irak… Là, j’y suis allé, plus pour les américains que pour la guerre. L’Amérique m’intéresse, c’est un pays où il y encore des possiblités ».
Ses reportages ont paru dans tous les magazines d’information importants, tels que « New York Times Magazine », « Time Magazine », « Newsweek », « The Independent Magazine », « Stern », « GEO », « Paris-Match », « L’Express », « Télérama » ou « El Païs ». Ils ont été primés à plusieurs reprises et ont donné lieu à différentes expositions.
« Quand Jean-Luc Monterosso, le directeur de la Maison européenne de la photo (MEP) m’a proposé de faire une exposition, c’est comme aujourd’hui au « Petit endroit »… Ce n’est pas pareil évidement, mais bon il s’agit d’exposer des images. Je ne les ai pas faites pour ça. Il y a, aujourd’hui, un problème avec le photojournalisme… L’esthétisme prend le dessus. »
Laurent Van der Stockt, n’est pas ce qu’on appelle dans le jargon « un presse bouton », c’est un homme qui s’est toujours posé des questions et qui s’en pose toujours. Il s’interroge sur le rôle de son métier, pour autant que ça en soit un. « Avec Anne-Lise Large, on a un projet. C’est un concept dans lequel on va confier des appareils photo à des gosses, à des gens, pour libérer la parole. On cherche des sponsors. »
Et la presse ? « Là, je te quitte pour aller signer un contrat avec François Lochon. Il faut lui faire confiance. Il a fait un accord avec Getty images qui est aujourd’hui le meilleur diffuseur au monde… Et puis Gamma, j’y suis attaché. C’est ma maison. »
Laurent Van der Stockt est parti s’installer – pour autant que le mot ait un sens chez les photojournalistes – à Washington, histoire de vérifier qu’en Amérique tout est toujours possible.
Michel Puech
Issy-les-Moulineaux le 17 novembre 2010
Exposition « In Iraq » jusqu’au 27 novembre 2010
Le petit Endroit 14, rue Portefoin 75003 Paris
Ouvert du lundi au samedi de 14h à 19h ou sur rendez-vous
Notes
• * Laurent Van der Stockt: « J'ai vu des marines américains tuer des civils » Propos recueillis par Michel Guerrin Le Monde 13/04/2003
• ** « Amerak » d’Adrien Jaulmes - Ed. des Equateurs 2009
• *** « Sans blessures apparentes » de Jean-Paul Mari – Ed Robert Laffont 2008
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A l'oeil , blog du Club Mediapart,
s'intéresse essentiellement au photojournalisme, à la photographie comme au journalisme, et à la presse en générale. Il est tenu bénévolement par Michel Puech, journaliste honoraire (carte de presse n°29349) avec la collaboration de Geneviève Delalot, et celle de nombreux photographes, journalistes, iconographes et documentalistes. Qu'ils soient ici tous remerciés.Tous les textes et toutes les photographies ou illustrationssont soumis à des droits, en particulier, d'auteurs. Aucune reproduction même partielle n'est autorisée hormis le droit de citation conformément à la loi française. Pour d'éventuelles reproductions veuillez prendre contact. Vous pouvez retrouver A l'oeil sur Facebook, et sur le site de Michel Puech.
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Tous les commentaires
Merci Michel! ;-)
Merci. Quand je vois des photos de visages, de passants, datant de ces années-là 2003-2005, je me demande où ils sont maintenant, et s'ils sont toujours vivants.
toujours ,super!!
le 5 décembre 2010
Je viens de regarder la chaîne Arte aujourd'hui dimanche à 12h,il y a eu un reportage sur le sida en Iraq où les Irakiens ont été nargué parcequ'ils affirmaient n'avoir qu'au plus une cinquantaine de malades (ou séropositifs ça n'a pas été precisé ou ça m'a échappé).Dans ce reportage plusieurs personnes irakiennes,dont des docteurs,ont affirmé que ces cas faisaient suite à des contaminations par transfusion suite à du sang fourni par la France,laquelle avait le monopole de la fourniture du sang sous le régime de Saddam.Les irakiens ont,semble-t-il,déposé une plainte.
Retour en France dans le reportage.Le journaliste d'Arte enquête sur cette plainte.Une femme est interwievée dans le reportage qui confirme qu'une plainte a été déposée en France en 1994 sur ce sujet mais aucune suite n'a été donnée,aucun juge d'instruction n'a été saisi.ET MAINTENANT,EN 2010,LES FAITS SONT PRESCRITS.
Un des sujets sur lesquels j'essaie d'intervenir est la manipulation de l'information.Bravo pour Arte pour l'information ,honte à Arte pour l'avoir utilisé pour narguer le Irakiens (ces pourris qui n'osent pas se regarder en face,qui prétendent n'avoir que 50 malades).Car il me semble qu'il est évident que l'essentiel de l'information est la plainte tombée en prescription.
IMAGINEZ QUE LE SANG SOIT LIVRE A LA FRANCE PAR L'IRAQ!SOUVENEZ-VOUS DE TCHERNOBYL!
Amicalement.