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L'APPORT DE LA CULTURE RROM AU PATRIMOINE ARTISTIQUE EUROPÉEN. LE MYTHE DE L'ORIENT ET DE L'ERRANCE

DEPUIS DES SIÈCLES LA CULTURE EUROPÉENNE EST IMPRÉGNÉE DE L'ESPRIT RROM DANS L' ART, LA MUSIQUE, LA LITTÉRATURE.

 

PRÉAMBULE. MYTHES, ORIGINES, HISTOIRE

 

L’origine du nom Tzigane, Zingaro,Zigeuner, dérive du grec byzantin Atzinganoi, Intouchables, souvent apparenté avec le nom grec de la secte hérétiqueanatolienne, Athinganoi, dansl’empire byzantin du VIIIème au XIème siècle. Le nom d’Intouchablesvenait des règles très strictes durégime de vie prohibant le contact de ses adeptes avec des personnesextérieures. D’après la chronique du Théophane continué, leurs dons magiques et divinatoires les mirent auservice des Empereurs Nicéphore I et Michel II de Byzance au 9ème siècle, cedernier appartenant peut-être lui-même à la secte. Ils sont mentionnés par lePatriarche de Constantinople, Timothée vers l’an 600 comme hérétiques, Melchisedechiens,se recommandant de Melchisédech, roibiblique de la paix et de la justice : Ils vivent enPhrygie, ils ne sont ni Juifs ni Gentils, ils ne sont pas circoncis, mais ilsobservent le Sabbat et ils évitent le contact avec les autres hommes.

 

Selon la tradition les Rroms, ce qui signifie homme en hindi, ou Sinti, seraient originaires de l’Inde, de la provinceSindh, d’où leur nom, et auraient émigré vers l’Asie et le Moyen Orient. Ils sont mentionnés au Xèmesiècle dans une chronique perse, venant mettre leurs talents musicaux auservice du roi de Perse qui les avait mandés vers l’an 900. De la Perse,refusant de devenir sédentaires, ils se dispersèrent. Les diverses tribussemblent avoir pris des routes différentes pour atteindre la Méditerranée etl’Europe certaines passant par l’Égypte, d’où le nom d’Egyptiens qui leur est donné en France au Moyen Age, qui seretrouve dans le mot anglais, Gypsy, le français Gitan, l’espagnol, Gitanos, de Gyptos, l’ancienne Égypte en grec. Quoiqu’il en soit deleurs origines mythiques, les diverses légendes se retrouvent dans un destinmarqué par le nomadisme, la différence, les Intouchables anatoliens se faisant l’écho de la traditionindienne de la caste, d’un peuple à part dont le manichéisme latent dans lescoutumes ancestrales panthéistes et shamaniques, imprégnées par la religionsoit chrétienne, soit musulmane des pays qu’il traverse, rappelle des racinespersanes. Le sens du sacré de l’univers, les dons magiques et divinatoires deces peuplades appartiennent à la grande tradition orale ésotérique de l’Orient,que ce soit de l’Inde ou de l’Égypte, Al-Kymiã, la terre noire, d’où jaillira la Grande traditionde l’art occulte, l’Alchimie. Le mot Caraque qui est attribué aux Rroms venus d’Égypte illustrece sens de l’occulte, issu du mot grec pour corneilles, korakia,ou du turc kara, noir, alors que les Roms émigrés en Europeoccidentale sont dénommés Zingane, déformation de Sindhis, ce qui donna le mot italien Zingari. Cette connotation avec l’occulte sous-entend unpeuple choisi d’initiés et d’adeptes, porteur d’une ancienne sagesse, qui doits’abstenir de tous contacts avec les peuples dont ils traversent le territoire.D’où sans doute la raison pour laquelle la musique tsigane n’est pas la mêmejouée entre eux, ou pour un public étranger, dit Gadjé. Le pouvoir sacré, incantatoire, invocateur, etdonc magique de la musique, est réservé aux seuls initiés.

 

L’origine indienne a aussi été confirmée par la récentedécouverte d’un manuscrit du XIème siècle, le Kitab-al-Yamini, une chronique del’Empire ghaznévide décrivant en 1018 la déportation de toute la population dela ville de Kânauj, capitale culturelle et spirituelle de l’Inde du Nord à lafin du premier millénaire par le Sultan sunnite Mahmoud de Ghazni vers leKhorassan, situé au nord-est de la Perse, dont il est gouverneur. Ces émigrés ydemeurèrent pendant plusieurs décennies avant de rejoindre l’empire Byzantin etles Balkans. Les diversestraditions se recoupent dans leurs détails et sans doute s’agit-il de diverspeuples nomades issus d’une même souche indienne, émigrés à des dates et pourdes raisons différentes, mais dont les traditions et coutumes dérivent toutesde la religion hindoue qui était la leur, d’où la dénomination de Manouches,dérivée de l’hindi manushian,gens, des Sintis de France, et Kalès, des Gitans de laMéditerranée, en particulier de l’Espagne, dérivé de la déesse noire Kali. (Fig.1)

 

Au moment de l’expansion Rrom en Europe, entre le XIèmeet XVème siècle, prolifère, en France surtout, le culte de la Vierge Noire, unereprésentation de la Vierge assise, tenant l’Enfant sur ses genoux.L’iconographie rappelle celle de la déesse égyptienne Isis, (Fig.2) tenant surses genoux, Horus, son fils conçu de façon posthume d’Osiris, son mari, aprèsson meurtre sacrificiel aux mains de Seth. Horus est l’héritier de la traditiondivine solaire, alors que Seth représente les forces du mal sur lesquelles iltriomphe comme le fera plus tard le Christ.

 

Or la sainte patronne des Roms est Sara la Noire (Fig. 3),servante de Marie Jacobé et Marie Salomé mentionnées toutes deux dans la LégendeDorée du XIIIème siècle de Jacquesde Voragine, sans pour autant nommer Sara dont le nom apparaît comme parmiracle en 1521 dans La Légende desSaintes- Maries deVincent Philippon. La légende de Sainte Marie Madeleine s’ajoute à celle desdeux Maries, qu’elle est supposée avoir accompagnées de Palestine, ainsi queLazare et saint Maximin, son intendant, dans un bateau. Sainte Marie Madeleinemourut ermite dans la grotte du massif de la Sainte Beaume, près de Marseille,et y fut enterrée par saint Maximin. Ce lieu sacré était dédié à la déesse dela fécondité, Artémis d’Éphèse, selon le poète latin Lucain qui le mentionnecomme un bois sacré enl’an 60. À son retour d’Égypte en 415, Saint Jean Cassien fondateur del’Abbaye de Saint Victor à Marseille, y construit un prieuré. Le culte de sainteMarie Madeleine se trouve plus tard assimilé à celui de la Vierge Noire àVézelay, tandis que la Vierge Noire de Rocamadour dont le Livredes Miracles date de 1172, était la protectricedes marins, et donc associée à la mer et au voyage. Le pèlerinage annuel desSaintes Maries, mentionné pour la première fois en 1838, pendant lequel la statue de Sara est portée en cérémonie dansles flots évoque tout autant cette légende de la barque portant les SaintesFemmes jusqu’au rivage français, que les rites hindous de purification de Kâli,l’un des aspects protecteurs féminins de Mãjâ, la grande illusion cosmique.

 

Il faut noter que le lieu même des Saintes Maries de laMer était un lieu sacré depuis l’Antiquité, selon le poète et géographe romainAvienus, qui au IVème siècle, le mentionne comme une forteresse dédié à Râ, le dieu solaire égyptien. Les chrétienss’emparèrent du mythe et transformèrent le nom de Râ en Ratis, barque, etl’associèrent aux Saintes Maries. Ce transfert de cultes païens en cultes chrétiensexplique l’apparition des Vierges Noires, qui étrangement suit celle desmigrations Rroms, car si la présence de ces derniers est documentée pour lapremière fois en Europe Occidentale vers 1416-17, il est fort probable quecertains groupes Rroms y circulaient déjà depuis le XIIème siècle.L’iconographie et les légendes quientourent l’apparition des Vierges Noires correspondentaux diverses influences orientales qui ont façonné la culture Rrom. Il existeune étrange ressemblance entre la représentation de la figure d’Isis, la déessemère assise tenant son fils Horus sur ses genoux et lesVierges Noires sculptées dans le bois, dorées ou polychromées, assises sur unecathèdre, frontales telles des icônes byzantines auxquelles elles empruntent auXIIème siècle les formes stylisées et la pose hiératique (Fig. 4 et 5), avantd’assumer un plus grand réalisme au XIIIème et XIVème siècle (Fig.6). De plus, il a été retrouvé dans laSaône une quantité de petites statuettes votives, celtes ou gallo-romaines, depierre ou de bronze, représentant des déesses mères dans la même posture, (Fig. 7) ainsi que la tête d’un prêtre d’Isis (Fig. 8), et un personnage oriental coiffédu bonnet phrygien (Fig. 9), le pays d’origine des Intouchables selon les Byzantins.

 

L’influence des migrations Rroms sur la prolifération deces Vierges Noires qui abondent dans les régions du Centre et du Sud Est de laFrance, culminant aux Saintes Maries, lieu sacré à leur culture et à leurspiritualité, à l’embouchure du Rhône, le fleuve par lequel toutes influencesorientales s’introduisirent en France, peut aussi être détectée dans la manièremiraculeuse qui entourait leur découverte. Les statues étaient toujours découvertes en pleine nature, perchées dans des arbres oubuissons, soit déterrées par hasard, annonçant l’aspect occulte de leur culte,qui était préservé en les plaçant souvent dans une crypte comme la statue deSara aux Saintes Maries. L’aspect apotropaïque et bénéfique de ces ViergesNoires dans leur association avec les déesses de fertilité antiques, étaitaussi signalé par l’essence des arbres ou arbustes dans lesquels elles se matérialisaientmiraculeusement. Ainsi le genêt, l’arbuste de la divination et de la protectioncontre le mauvais sort, ce qui le fit adopter comme symbole par Geoffroy IV leBel, Comte d’Anjou et du Maine en 1128 après une vision sur une lande près duMans d’une licorne à tête de femme revêtue d’un manteau d’or, symbole de puretéet de protection. Il donna à sa dynastie le nouveau nom de Plantagenêt. Des statues étaient aussi souventtrouvées dans les sureaux, arbres aux pouvoirs magiques selon les Celtes, donneursd’énergie par la musique que génère la flûte taillée dans son bois, et dont lesbaies selon les Grecs sont la nourriture des dieux. Et le roncier, cet arbustebiblique au milieu duquel Yahvé apparut à Moïse, qui fut choisi roi des arbresselon le Livre des Juges IX,8-15, et donna la Couronne d’Épine au Christcrucifié.

 

Parmi les 400 à 500 Vierges Noires recensées, plus de 180sont dans le Sud de la France, ce qui est significatif, mais on en trouve aussien Allemagne, en Italie du Nord, en Pologne et en Espagne. La production desVierges Noires cesse mystérieusement avec les premières émigrations documentéesdes Rroms en Orient et en Europe Occidentale, vers la fin du XIVème siècle,comme si leur apparition dans les villes ne nécessitait plus cette présenceféminine occulte qui les accompagnait de sa protection dans leurspérégrinations. La présence des Rroms est alors signalée dans l’EmpireByzantin, en Crète, en Serbie, en Roumanie. Au début du XVème, ils se trouvent en Allemagne, en Hongrie,en Suisse. En Italie, les premiers Zingari arrivent en 1392 suite à la bataille du Kosovo entre les arméesottomanes et les Serbes chrétiensqui sont défaits. Les premières chroniques les mentionnant sont des récits depélerins en Terre Sainte. Cependant La Cronica di Bologna e LaCronica Foliviense les déclarent àBologna et Forli en 1422. En France, ils sont documentés pour la première foisen 1410. Un groupe d’une centained’entre eux arrive à Paris en 1447. Ils se déclarent chrétiens, pélerins d’Egypteet protégés par le Pape, ainsi que le note un bourgeois dans son Journal, sacuriosité attisée par leurs costumes et leur pratique de la chiromancie, et parles titres flamboyants de comte ou duc d’Égypte que leurs chefs assumaient. Certains obtiennent des lettres deprotection, ainsi celles du roi de Bohème, d’où le nom qu’on leur donne de Bohèmiens,ils sont alors reçus à la table desnobles. Adoptant la religion des pays dans lesquels ils sefixent, ils s’assurent la protection du Pape, des nobles et du clergé, etpratiquent leurs métiers traditionnels de musiciens, danseurs, saltimbanques,dresseurs, éleveurs de chevaux, vanniers, chaudronniers, et de divination pourles femmes. Cet état de grâce ne dura qu’un temps, et à la fin du XVème siècle desdécrets sont issus contre les nomades qui sont accusés de maraude et de vols,emprisonnés, mutilés et envoyés aux galères, ainsi que le décrète Louis XIV en1666. Cet arrêt royal fut confirmé en 1682 par une ordonnance qui condamnaitles nobles donnant asile aux Bohémiens à la confiscation de leurs biens, deplus les femmes Bohémiennes sontrasées et leurs enfants mis dans des asiles.

 

Les mêmes restrictions furent exercées au Royaume Uni oùles Gypsies arrivent en 1505 en Écosse et 1514 en Angleterre.En 1530 The Egyptian Act décidade l’expulsion de tous les Gypsies, qui furent menacés de mort par une nouvelle clauseajoutée en 1554, s’ils ne partaient pas de leur propre gré sous un mois. Unsecond Egyptian Act futissu en 1783 qui résiliait le premier, bien que le nomadisme, les traditions etles coutumes des Gypsies soient soumis à des restrictions qui n’ont pas changédepuis plus de deux siècles.

 

Alors que la plupart des Rroms arrivèrent d’Asie et del’Europe Centrale vers l’Europe du Nord, certaines tribus atteignirent Espagnevers 1425 en passant par l’Afrique du Nord, on les trouve en 1447 à Barceloneet Zaragoza. La même tolérance qu’ils avaient rencontrée ailleurs en Europeleur fut accordée jusqu’en 1492 et la Reconquista des Castillais sur Al-Andalus. Le nom Gitano leur fut donné lorsque, comme en France, ils seprésentèrent comme porteurs de titres égyptiens. Les Gitanos avaient été très influencés par la culture de Al-Andalus, et avaient développé une musique et une danseparticulière, le flamenco, associant à leurs propres rythmes les traditions arabes, maures etjuives séphardiques. La répression qui suivit la Reconquista catholique sur les musulmans concerna toutes les minorités. Les Gitanos furentsoumis à trois cents ans de répression, culminant en 1748 par desemprisonnements dans des camps, et des massacres répétés durant la Guerre Civile. Suivirent harcèlement et restrictions sous le règne de Franco.

 

Le premier document concernant les Rroms de Roumanie estun acte de donation en servage de quarante familles Roms datant de 1395 auMonastère de Tismana en Valachie. Les Roms travaillaient alors pour les monastères ou les boyards,propriétaires terriens, comme domestiques ou contremaîtres, mais ils pouvaientêtre donnés ou légués, un système qui fut aboli durant la Révolution Roumainede 1848. En 1865 les Rroms sont déliés de leurs contrats avec les monastères etles boyards. Les Rroms qui s’étaient sédentarisés reprennent leur nomadisme carils ne sont plus protégés face aux agriculteurs qui réclament une réformeagraire. En 1923 une loi leur octroie les mêmes droits que les sédentaires,mais la Seconde Guerre Mondiale remet tout en question.

 

Au XXème siècle, toutes les grandes migrations cessèrentavec la Première Guerre Mondiale, en 1912 en France les Roms doivent obtenir un carnet d’identité. LaSeconde Guerre Mondiale les voit persécutés en France où ils sont internés àpartir de 1940 dans des camps de concentration. En Allemagne, les persécutionsnazies exterminèrent, selon estimation, près de 500 000 Zigeuner, considérés comme des non-Aryens, asociaux issusd’un mélange de races inférieures.

 

ART, LITTÉRATURE, MUSIQUE

 

Dès leur arrivée en Europe les Rroms excitèrent lacuriosité des pays qu’ils traversèrent et où ils se fixèrent, par leur exotisme d’allure, de costume et decomportement, leur énergie et joie de vivre qui s’exprimaient par la danse, lechant et la musique, leur liberté d’action, leurs dons de divination et leurspouvoirs magiques. La littératures’inspira de la beauté, de la liberté et de la poésie de leur vie, tout autantque des qualités négatives de bouc émissaires de la société sédentaire quiprojeta sur eux ses peurs et fantasmes, en les diabolisant en voleurs etperfides profiteurs. Ainsi le personnage du Bohémien et de la Bohémienne, le Gitan, la Gitane, the Gypsy, fait son entrée dans la psyché européenne. (Fig.10) Cet engouement pour les sujets d’humble condition sereflète aussi dans la peinture suivant l’exemple de Caravaggio qui choisit ses modèles dans la rueafin de se libérer de l’Antiquité et de se rapprocher de la nature. Les deuxportraits de La Diseuse de Bonne Aventure, respectivement au Louvre (Fig. 11) et au Museo Capitolino à Rome,s’inscrivent dans cette recherched’un nouveau réalisme qui caractérisera les Caravaggisti, et les scènes degenre, tel Le Camp de Bohémiens de Jacques Callot, graveur du XVIIème siècle. (Fig.12)

Miquel de Cervantés dans la nouvelle La Gitanilla, incluse dans les Novelas Ejemplares de 1613, reprend la forme de la nouvelle de Bocace dans le Decameron afin d’explorer l’Espagne de son temps sous ses aspects sociaux, politiques et historique dans douze contes moraux. Graciosa constitue le premier portrait de Bohémienne dans la littérature européenne et rassemble tous les attributs qui seront désormais les siens : le voyage, l’errance, la divination, l’accusation de vol, mais surtout ce qui capture l’imagination de l’Espagne du XVIIème siècle jusqu’à causer une interdiction de la Cour royale, le don magique de la musique, du chant et de la danse, la première description du Flamenco, qui envoûte et séduit tous les cœurs. Le tout, décrit de manière baroque et théâtrale, est empreint de tendre poésie tout autant que de réalisme, à la manière de Shakespeare.

 

Le roman de Johann Wolfang von Goethe, Wilhlem Meister Lehrjahre publié en 1795-96 explore le but noble du voyage et del’errance : celui de la découverte et de l’initiation. Après un premierroman dans lequel le jeune Werther estconduit au suicide par le désespoir, dans le second WilhlemMeister se découvre lui-même etappréhende son destin à travers la rencontre d’une troupe de Bohémiens et lethéâtre de Shakespeare. Si le jeune Wilhelm se rebelle contre la sociétébourgeoise où il vit, sa quête spirituelle, philosophique et poétique s’inscritdans une tradition, celle du théâtre, rejoignant l’idéal grec de la tragédie,la plus haute forme d’expression artistique dans la Grèce antique. Goethe dansson roman allie donc, ainsi que le fait John Wooton, le peintre anglais dansson tableau Classical Landscape with Gypsies (Fig. 13), la tradition classique que représente Shakespeare,héritée des Grecs, et le concept de l’errance, la pérégrination philosophique enquête de la Connaissance. Le Bohémien en est anobli car il se trouve êtreporteur de la Vérité. Il est aussi l’instrument d’une maïeutique qui révèle lehéro à lui-même et à son destin, influencé par les forces occultes d’unésotérisme qui reflète la place que prend la Franc-Maçonnerie en Europe auXVIIIème siècle, déjà explorée par Mozart dans Die Zauberflöte en 1791. Dans le voyage initiatique du Prince Pamino,l’oiseleur Papageno, l’homme de la nature, charmeur d’oiseaux, comme lesBohémiens détenteur de dons et du pouvoir magique de la musique sur sa flûte dePan, assume le rôle de catalyseur, comme Jamo le fait avec Wilhelm, précipitantune catharsis libératrice. Le rôle de la femme, l’âme-sœur, l’alter ego estlatent dans les deux œuvres, il faut la découvrir et la conquérir à chaquestade initiatique afin de pouvoir progresser et de se réaliser en vainquant lesforces contraires. La jeune Mignon, Bohémienne seulement en apparence, paye desa vie cette quête de l’absolu. Les musiciens s’inspirèrent de ces héroïnes, ainsi Beethoven, Litsz, Schubert et Schumann de Mignon dans leurs Lieder.Le thème fut repris dans l’opéra Mignon,une tragédie lyrique d’AmbroiseThomas, sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré à l’Opéra Comique deParis en 1866.

 

La Carmen deProsper Mérimée, une nouvelle publiée en 1845 dans La Revuedes deux mondes, reprise par Georges Bizet dans l’opéra homonyme en1875 sur un livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy, illustre l’aspect négatif et destructeur de laBohémienne, une femme sans cœur, sans foi ni loi, perfide, aguicheuse etasociale, qui apporte ruine et déchéance au héro Don José au lieu de larédemption que porte Mignon. La magie de la danse et de la musique assume iciun rôle plus sinistre puisque Carmen en fait une arme de dangereuse séductionet de destruction.

 

Le personnage de Esmeralda (Fig.14) de Victor Hugo dans son roman publié en 1831 Notre Dame de Paris, explore ces diverses facettes de la séduction par la danse et lamusique d’une jeune et belle Bohémienne, et de la rédemption qu’apporte l’amourau bossu Quasimodo, pour lequel elle montre compassion. Le pathos de latragédie qui se déroule permet à l’écrivain de présenter son Esmeraldacomme une innocente victime de l’amour,et à l’instar de Mignon, del’enlèvement aux mains des Bohémiens, avides de se servir de la beauté et destalents de jeunes enfants. Il lui permet aussi de mettre en scène lapersécution et condamnation de la société jalouse et hostile à cette beauté età ce magnétisme, de ceux que ces qualités rendent différents, et donc

Pourtant dès le XVIIème siècle se dessine une conception positive des Bohémiens, cristallisant leurs qualités et vertus dans l’évocation d’un mode d’être et de vivre alternatif. La soif de liberté intellectuelle et de connaissance sous le règne de l’esprit, à l’encontre de la contrainte, de l’autocensure et de la licence régnant à la Cour, avaient amené la marquise de Rambouillet à ouvrir le premier salon littéraire parisien dont le rayonnement contribua au renouveau de la langue française. Catherine de Rambouillet, raffinée, polyglotte et cultivée, avait été initiée à l’art de la conversation dans le salon de sa mère à Rome. Selon la tradition néo-platonique des cours italiennes de la Renaissance, les femmes étaient à l’honneur dans son salon parisien, ce que Molière moqua dans Les Précieuses ridicules. Il faut y voir l’influence de l’esprit français étatique et passablement misogyne qui vise à dénigrer tout ce qui ne se conforme pas à la norme. Or c’est à un Huguenot, de par là lui-même Mon paletot aussi devenait idéal ; J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ; Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !... Mon auberge était à la Grande-Ourse ; Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. Le roman de Murger inspira deux opéras La Bohème de Giacomo Puccini en 1896 et celle de Ruggero Leoncavallo en 1897. L’inspiration bohémienne demeure au XXème siècle dans les films de Marcel L’Herbier en 1945, de Kari Kaurismâki en 1992, dans la chanson de Charles Aznavour, La bohème, jusqu’à l’opéra rock de Billy Aronson et de Jonathan Larson , Rent, 1993, qui se déroule à New York.

 

Dans le monde anglosaxon le mot Bohemian est cité pour la première fois en Angleterre en 1848, écho de l’influence du roman de Henri Murger dans celui de William Makepeace Thackeray Vanity Fair, 1847-48, sous-titré A novel without a hero. À la vie créatrice et artistique réactionnaire du Paris de Murger, Thackeray oppose le puritanisme moralisateur de l’Angleterre victorienne stigmatisant l’attachement coupable à la sensualité et aux biens de ce monde. Le romantisme français aux accents héroïques du Dandy de Baudelaire est remplacé par une satire cynique d’une société cupide, hypocrite et opportuniste. En 1862 la Westminster Review définit la bohème : Le terme Bohémien de nos jours est communément employé pour désigner une sorte de bohémien littéraire, sans considération de sa langue ou de la ville où il vit…Un bohémien est un artiste ou un « littérateur » qui consciemment ou inconsciemment s’émancipe des conventions dans sa vie et dans son art. Ainsi en 1894 le roman de George du Maurier, Trilby, raconte les péripéties de l’exil parisien de trois artistes anglais et de leur modèle irlandais. Si la Bohème fleurit à Paris d’abord dans les mansardes du Quartier Latin au XIXème, elle s’épanouit au début du XXème siècles dans les studios d’artistes, à Montparnasse et à Montmartre, tel le Bateau-Lavoir. Poètes et artistes visitent ou y résident, de Gauguin à Picasso, Modigliani, Max Jacob, Brancusi et Le Douanier Rousseau. À Londres le monde bohémien s’établit dans les quartier de Chelsea, Soho et le Fitzrovia du Bloomsbury set auquel appartiennent le dramaturge George Bernard Shaw, le poet gallois Dylan Thomas, le peintre Wyndham Lewis, l’écrivain Virginia Woolf, l’économiste John Maynard Keynes, et où séjournèrent Arthur Rimbaud et Paul Verlaine dans la Howland Street à Camden Town.

 

Le Bohémianisme américain se forma sous l’influence de la littérature française vers 1848. En 1857 un groupe de journalistes new-yorkais jeunes et cultivés se désignent Bohémiens et durant la Guerre Civile de 1861-65, les correspondants de guerre sont appelés ainsi. À San Francisco, en 1861, le journaliste, auteur et poète, Brett Harte publie sous le pseudonyme The Bohemian. En 1867 il écrit dans Bohemian Papers : La Bohème n’a jamais été localisée géographiquement, mais si par un jour clair, à l’heure du crépuscule, vous grimpez au sommet de Telegraph Hill, vous verrez ses vallées riantes et ses sommets enneigés scintiller à l’Occident... Le grand voyageur et auteur Mark Twain revendique le titre de Bohemian en 1867. Le terme définit alors une élite culturelle et sociale selon la définition du poète George Sterling : Il y a au moins deux éléments essentiels au Bohémianisme. Le premier est la dévotion ou l’addiction à l’un des Sept Arts ; le second est la pauvreté… En 1872 The Bohemian Club réunit pour la première fois à San Franscico journalistes, artistes, poètes et musiciens. Depuis, au pays du capitalisme et du libéralisme, le Bohémianisme s’est embourgeoisé. Hommes d’affaires, politiques et entrepreneurs sont devenus membres de ce club, qui se veut maintenant être une association de bons vivants, sportifs et amateurs d’art où les artistes sont en minorité, et les pauvres sans doute exclus.

 

Pourtant subsistait encore dans la description de la Bohème mythique de Brett Harte la nostalgie de l’errance et de l’Orient de ces peuplades, qui se sont mises en marche de l’Inde à l’aube des temps, vers le soleil couchant à l’occident, la quintessence même de la culture Rrom. En Europe Arthur Rimbaud et Herman Hesse ont le mieux exprimé dans leurs vies errantes et dans leurs œuvres, cette notion du nomadisme créateur et régénérateur dans la quête de l’absolu. Siddharta, fils de brahmane dans le livre éponyme de Hesse, résume ainsi cette philosophie de vie libre et sans attaches en réponse au questionnement du marchand Kamaswami : Qu’as-tu appris, que sais-tu faire ? /Je sais penser, je sais attendre, je sais jeûner…/ Jeûner, mais à quoi ça sert ?/ C’est une excellente chose, Monseigneur. Quand une personne n’a rien à manger, jeûner est la meilleure chose qu’il puisse faire…Si par exemple Siddharta n’avait pas appris à jeûner, alors aujourd’hui Siddharta devrait accepter n’importe quel travail, sinon chez vous, alors avec un autre parce que la faim le forcerait à le faire. Mais Siddharta peut attendre calmement, il n’est pas impatient, il n’est pas dans le besoin, il peut supporter la faim pendant longtemps et même en rire. Voilà, Monseigneur, à quoi sert de jeûner.

 

Cet ascétisme oriental est loin de l’utopie de la Bohemia du poète américain, Gelet Burgess, membre du Bohemian Club, qui semble refléter la philosophie rabelaisienne humaniste de l’abbaye de Thélème Fays que voudras dans son essai : Where is Bohemia, 1902. Il écrit comme précepte : On doit choisir et faire son propre chemin, être soi-même, vivre sa vie… Prendre la vie comme elle vient, le bon et le mauvais, vivant au mieux le moment présent. Rire pareillement à la bonne et à la mauvaise Fortune. Dépenser librement quand on a de l’argent. Gaiement espérer quand l’argent manque. Passer le temps sans souci, et vivre pour l’amour et pour l’art… Et l’on peut évoquer Charles Baudelaire, dandy orientaliste et bohémien inspiré qui définit l’inestimable apport culturel des Rroms, princes des poètes errants, dans Mon cœur mis à nu : Glorifier le vagabondage est ce qu’on peut appeler le Bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s’exprimant par la musique. Ainsi s’accomplit le but ultime du dandy, l’homme cultivé, le dernier éclat d’héroïsme dans les décadencesqui ne peut jamais être vulgaire, car en certains aspects il s’assimile au Spiritualisme et au Stoïcisme, et qui sait transformer sa volupté en connaissance.

 

MONIQUE RICCARDI-CUBITT

Paris, janvier-avril 2011

www.arcadiamundi.eu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris, janvier 2011

MONIQUE RICCARDI-CUBITT

www.arcadiamundi.eu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tous les commentaires

Rédigé par Cécile Pellerin, le mercredi 07 septembre 2011 à 13h07

Comme ce livre est beau… mais tellement triste ! Page après page, le chagrin et la douleur sont racontés avec beaucoup de poésie, d’intimité et de profondeur et vont droit au cœur, bouleversent le lecteur, submergé par une émotion vive, imprégné entièrement du texte et des personnages qui le composent, si expressifs et attachants jusqu’à créer une empathie réellement troublante.


Certes, une histoire qui fait de la peine, peut brouiller votre regard déjà humide et faire naître de réels sanglots mais tellement resplendissante de grâce et de pureté qu’on ne peut s’empêcher de l’aimer, de frissonner, malgré tout, d’un bonheur rare et puissant. Une lecture envoûtante, exceptionnelle dont on ne sort pas indemne mais qui fortifie et rend meilleur, c’est certain. Si vous pleurez, faites-le sans honte, le texte est sublime et, au regard de l’actualité, nécessaire et précieux.
v-25413.jpgSur les bords du Danube, dans le camp slovaque de Supava, le vieux Miklus raconte son peuple. Sans fard, sans mentir, avec un ton un peu brutal, teinté de colère, de désillusion et d’amertume (les faits ne sont pas drôles), il décrit la communauté Rom dans toute son âme et crie sa désolation aussi. La boue, la poussière, le vent, la saleté, la misère, mais aussi la musique, la fraternité, l’amour jusque dans la folie : tout est poésie, beauté tragique, blessures profondes et peine à la fois.
Une histoire de douleurs, une odeur de mort, qui se racontent comme une délivrance pourtant, « une mélodie qui donnait le frisson dans la gorge, et nous la redemandions, parce que les larmes qu’elle nous arrachait, mais que nous retenions car nous étions des hommes, nous conduisaient au plus profond de nous-mêmes. En même temps, elle était un baume sur nos blessures qui, soudain mises à vif, ne faisaient plus qu’une », car le silence étouffe et condamne à jamais ; Miklus l’a bien compris.
Ce peuple, rejeté de toutes parts, sans patrie reconnue ou identité légitime : « Le Rom, il tient comme il peut, ballotté d’un courant d’air à un autre, le vent s’engouffre partout où il pointe son nez. Il n’est attendu nulle part, vous le savez bien, on le refile à son voisin ; à peine a-t-il posé sa famille qu’on le fait déguerpir, et on l’accuse de ne pas tenir en place », incarne la souffrance et le malheur perpétuels, le désespoir le plus sombre et la colère la plus vaine.
Un peuple privé du droit d’être heureux mais dont certains êtres étincellent pourtant de grâce, illuminent le campement, comme Dilino, l’enfant fragile et malmené, ou encore Chnepki à la voix somptueuse et Lubko, le gadjo, le faiseur de marionnettes et musicien envoûtant et puis, enfin Maruska. Mais tous, sont condamnés : « une farce que le bonheur, il n’est finalement jamais là où l’on est ».
A travers ces personnages, l’auteur dépeint avec un attachement profond (sans doute bien documenté) l’ensemble d’une communauté opprimée qu’aucune société ne parvient (encore aujourd’hui) à intégrer. Que ce soit la scolarisation « Déposer le romani à la grille, pas moins que ça, c’était le prix à payer pour franchir le seuil de la skola en question […] on vous sommait de le désapprendre », ou bien l’attribution de logements plus conformes :
« Les portes étaient des intruses dans nos vies, du silence et de la solitude qui nous empêchaient de respirer, et c’est justement de ça dont nous ne savions pas nous passer, la respiration de l’autre à proximité ».
L’échec est là, si évident et subrepticement alors, avec une grande sensibilité, l’auteur semble vouloir interpeller le lecteur mais sans jamais le malmener. Car ce texte n’a rien d’un plaidoyer en faveur des Roms ; il est plus que cela, mieux que cela : Un hommage vibrant, plein de poésie, aux êtres fragiles malmenés par la vie ; un précieux hymne à la tolérance. Un sacré beau livre !

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