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Pierre de patience

Syngué sabour, pierre de patience, un roman terrible sur les hommes et les femmes dans la guerre quelque part en Afghanistan ou ailleurs.Tout se passe à huis clos, un peu comme dans un théâtre, dans une pièce couleur cyan celle qui peut absorber le rouge sang qui va se déverser. Un rideau vert est jeté entre le bleu azurite des murs et le jaune auquel s'agrippent des oiseaux migrateurs qui finiront bien par s'envoler .Une tenture verte symbolique,comme un portique, une porte basse qui ouvrirait vers la mort et ses secrets, comme un paravent à la brutalité.Une femme,surtout, enfermée entre un couloir et le monde animé par des brutes imbéciles, lâches et fanatiques.Un corps qui souffre, celui d'une femme, celui d'une mère.Comme chez Yasmina Khadra dans Ce que le jour doit à la nuit, les femmes plus encore que les enfants et les vieillards semblent les derniers vigiles d'une humanité à l'agonie, Et comme pour fronder les hommes, les ramener à la raison et ne plus taire leurs corps , elles choisissent parfois la prostitution . Les hommes, eux, sont effrayants, des coeurs de pierre. Est-ce la guerre qui les rend si sauvages ou choisissent-ils la guerre à force d'avoir détourné leur regard des femmes dernier rempart à la barbarie.Une société qui devient misogyne devient-elle nécessairement violente? La femme,elle, choisit de regarder le rideau couleur d'émeraude comme pour atteindre “l'Eden où coulent les ruisseaux, où elle sera parée de bracelets d'or, vêtue d'habits verts, de soie et de brocarts” ( Coran, sourate XVIII) et dans un ultime sursaut sacrificiel , accède au mystère de ce conte que lui racontait sa vieille tante.

Je n'ai pu m'empêcher de penser à cet extrait d'Alice Ferney, Dans la guerre: « Jules se sentait abasourdi dans l'espace clos de lui-même.Que pouvait-il lui arriver d'autre que sa propre mort? Il n'y avait devant lui que ce destin.Il était prêt.[...]Ma mère, comme il est difficile d'être loin de vous.Il pouvait savoir à cet instant comme il l'avait aimée.[...]S'il n'appelait pas Julia, il penserait à elle à la dernière heure. Puisqu'il avait vécu la première avec elle. Puisqu'il faudrait refermer la boucle qu'elle avait dessinée. » Un hommage magnifique à toutes les mères comme une gifle à l'absurdité de la guerre. Demême, ce roman d'Atiq Rahimi répare l'offense faite un peu partout aux femmes et aux petits d'hommes. Et que ce soit un homme qui sache à ce point dire les femmes, c'est en soi une raison d'espérer. Peut-être n'y a-t-il plus que les écrivains pour honnir l'inhumanité? Et nous qui les lisons, que ferons-nous de ces mots à la beauté si cinglante?Soupirs...

Angélique Ionatos, elle se tournait vers la mer pour espérer.Mia Thalassa, poèmes de Dimitra Manda , musiques de Mikis Théodorakis.

Tous les commentaires

15/12/2008, 18:24 | Par Vincent Verschoore

Vendredi dernier j'étais à une présentation du film Terre et Cendres, en présence d'Atiq Rahimi, film qui fut suivi d'un débat. A une question sur pourquoi le pays ne connais que la guerre, Atiq Rahimi répondit que pour aller de la guerre à la paix il faut trois éléments: la mort, le deuil, et le temps. Hors les afghans n'ont plus le temps nécessaire pour faire le deuil, la mort appelle la vengeance, qui appelle la mort. Dans le film, le vieil homme seul survivant, avec son petit fils devenu sourd, d'un bombardement part retrouver son fil pour lui annoncer l'horrible nouvelle, mais en même temps redoute cette rencontre car il pense que son fils partira se venger plutôt que faire le deuil de sa famille.

15/12/2008, 22:12 | Par nadja en réponse au commentaire de Vincent Verschoore le 15/12/2008 à 18:24

C'est un film magnifique: le vieillard et l'enfant qui croit que les hommes ont enterré les mots avec le corps de sa maman...Là aussi, seuls les vieux hommes et les enfants semblent partager la souffrance ... avec le sanimaux ( un hérisson caché dans le tank ou je ne me souviens plus bien...) Dans Pierre de patience, la complicité s'étaablit avec une araignée, une mouche et des fourmis...

15/12/2008, 22:05 | Par Serge Koulberg

Est-ce la guerre qui les rend si sauvages (les hommes) ou choisissent-ils la guerre à force d'avoir détourné leur regard des femmes dernier rempart à la barbarie? Vous arriveriez presque à me faire lire un prix Goncourt! Vous posez de belles et grandes questions. Serge Koulberg

15/12/2008, 22:14 | Par nadja en réponse au commentaire de Serge Koulberg le 15/12/2008 à 22:05

Il faut avoir le coeur bien arrimé à l'espoir!

15/12/2008, 23:53 | Par ..

Merci pour la pierre, merci pour les fourmis,merci pour Angélique, merci pour le livre et le film , que je ne connais pas. A vous lire, ça me fait penser à un livre de Volodine: Les anges mineurs. Merci Vous.

16/12/2008, 16:02 | Par nadja en réponse au commentaire de .. le 15/12/2008 à 23:53

Je ne connais pas....je vais essayer de le trouver. D e quoi ça parle?

16/12/2008, 16:55 | Par .. en réponse au commentaire de nadja le 16/12/2008 à 16:02

Des grands-mères...D'espoir et de désespoir, de rêves...Je l'ai lu il y a longtemps .Je n'ai pas beaucoup de temps aujourd'hui, mais en attendant: http://www.mondalire.com/angesmineurs.htm

16/12/2008, 15:57 | Par Serge ULESKI

Au sujet de cet ouvrage... . Un point de vue autre... . A l'adresse suivante : http://www.oulala.net/Portail/article.php3?id_article=3764 et la suite... . http://www.oulala.net/Portail/article.php3?id_article=3766 . Le teaser : "La lecture de “Syngué Sabour” m’a procuré la même sensation que ces barquettes de plats préparés d’hypermarché. Transitant par le micro-ondes, avant ingestion et digestion. “Produit” parfaitement calibré pour le marché français, et occidental. Dans le business de l’édition, les traductions ou les cessions de droits à l’export, avec si possible des adaptations cinématographiques, sont planifiées pour diffuser un “produit vendable”. D’où, la nécessité de réunir les ingrédients basiques. " . Etc... ________ Cordialement Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com

16/12/2008, 16:12 | Par nadja en réponse au commentaire de Serge ULESKI le 16/12/2008 à 15:57

Comme la poésie n'appartient à personne en particulier, mais seulement à celui qui la lit, le roman devient ce que chacun veut bien en faire....c'est tellement personnel, une lecture. Libre à ceux qui pensent pouvoir la mettre en barquettes de le dire. Je ne suis pas sûre que la poésie tienne dans une barquette!

17/12/2008, 10:14 | Par fiche_doublon_27827 en réponse au commentaire de Serge ULESKI le 16/12/2008 à 15:57

@ Serge Uleski
Vous faites référence aux propos outranciers d'un provocateur ( ce qui, en soi, n'est pas pour vous déplaire, je le sais !) dont le principal souci est de se «démarquer» des autres, dans la logique d'un blog qui se veut systématiquement «à contre-courant», conformisme qui n'a rien à envier, à mon sens, à celui de la pensée unique ! Ce triste sire,qui semble ne pas avoir la moindre conscience qu'il devrait exister une certaine déontologie de la critique littéraire ( ici), se permet, de plus, d'accuser ceux qui soutiennent le livre d'Atiq Rahimi de toutes les turpitudes, se livrant à des diatribes élucubrantes,dignes d'un procès en sorcellerie ...
@ nadja Je ne partage pas totalement votre interprétation de Pierre de patience, notamment sur le regard qui y est porté sur les hommes, mais j'ai aimé votre texte et le choix de la vidéo. Quel magnifique accord entre la voix chaude d'Angélique Ionatos et le violoncelle !

18/12/2008, 09:46 | Par nadja en réponse au commentaire de fiche_doublon_27827 le 17/12/2008 à 10:14

J'ai lu votre article sur Médiapart, il m'avait échappé par manque de temps... Notre lecture n'est pas très différente, j'ai juste exprimé une toute petite part de ce que j'aurais pu en dire et que vous faites mieux que moi.Je suis quand même sceptique sur votre vision des hommes victimes dans le roman...

18/12/2008, 13:39 | Par fiche_doublon_27827 en réponse au commentaire de nadja le 18/12/2008 à 09:46

C'est un plaisir de pouvoir croiser les regards sur un livre.
Personnellement, j'ai été très frappée par l'image (à la portée hautement symbolique) de cet adolescent bègue, de cet apprenti-homme dont le désir, cumulé à la peur rendant la parole, l'échange impossible,se mue en violence. C'est une figure très présente dans ce roman , qui donne à l'héroïne l'opportunité d'exprimer sa pitié, sa compréhension ...l'étendant même à son mari... Atiq Rahimi dépasse ainsi la simple dénonciation du sort de ces femmes, dont tout a déjà été dit, pour éclairer la condition de ces hommes, rendus bègues par l'obscurantisme religieux. Et ceci me semble tout à fait novateur.
Vous avez été sensible aux couleurs, à la présence des animaux, dont je n'avais pas, déroutée par un style sec, cru et répétitif, saisi d'emblée toute la poésie. Et je me remémore ce magnifique film de Satyajit Ray, Le salon de musique, ce plan bouleversant sur un insecte se noyant dans un verre d'eau, au moment même où la femme et le fils unique du héros font naufrage sur le fleuve...

18/12/2008, 14:00 | Par .. en réponse au commentaire de fiche_doublon_27827 le 18/12/2008 à 13:39

Mon film préféré...Emmanuelle, merci de l'évoquer...une lumière dans la journée d'hiver.

17/12/2008, 14:17 | Par Pierre Fayollat

Résultats des courses, on n'a plus qu'à lire le livre pour se forger une opinion. J'ai personnellement toujours une petite crainte à céder au Goncourt car inévitablement la question du biznesse littéraire qu'il y a derrière me rend méfiant. Dans une veine similaire, j'ai lu l'an passé "Mille Solelils Splendides" de Khaled Hosseini. Et je dois dire que ce roman m'a accroché et bouleversé maintes fois. Le personnage central de l'Afghanistan, ce n'est pas l'enturbanné, c'est la femme. Elle est l'enjeu majeur. Le combat contre un certain Islam archaïque, ce n'est pas contre l'adoration de Dieu dont chaque société peut s'accomoder mais contre l'asservissement des femmes, contre l'asservissement tout court. Et si les enturbannés résistent tant, c'est aussi parce que la société qu'on leur propose en échange de l'abandon du tribalisme et de la soumission des femmes, c'est le "diable américain".

18/12/2008, 09:38 | Par nadja en réponse au commentaire de Pierre Fayollat le 17/12/2008 à 14:17

Je partage votre vision du combat contre l'islam archaïque. Pour le Goncourt, je n'ai pas de méfiance, mais je préfère d'autres prix comme celui du Livre Inter ou le Renaudot et tous les sans prix ....

05/01/2009, 05:42 | Par Marielle Billy

Je viens de lire votre billet et me permets de réagir. J'avais beaucoup aimé Terre et cendres, c'est ainsi que j'y suis allée en confiance. Ce livre a réveillé en moi deux réactions successives : * d'abord pendant la 1ère moitié, une forme d'agacement, le sentiment de voir un peu trop les ficelles de l'écriture (style influencé par Duras que Rahimi adore), impression d'un style "fabriqué", comme ce principe de répétition qui ne tenait pas pour moi (comme si en s'exprimant en français directement - ce qui n'était pas le cas je crois pour Terre ...- il cédait à une forme de facilité )...Bref, de l'ennui. * Puis à partir du moment où la femme écoute son beau père lui raconter la légende et lors de l'arrivée du jeune bègue, mon intérêt s'est réveillé, j'y ai trouvé un charme, une ouverture à l'imaginaire, une certaine force, et les effets de l'écriture ont cédé la place au mystère de cette féminité au "travail". La fin m'a laissée un peu sceptique ...à nouveau une impression de fabrication, comme s'il fallait bien trouver une fin. Donc une impression mêlée. Merci de votre papier, j'aime croiser les lectures avec d'autres. Bien cordialement

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