Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Nouvelles de la Faculté des Lettres de la Manouba (Tunisie)

 

(Tunis, le 27 janvier 2012)

Les fossoyeurs de la démocratie

Les sit-ineurs ont été évacués hier soir vers dix huit heures. Les forces de l’ordre leur ont interdit de passer la nuit à la faculté. Le matin, ils sont revenus toujours dans le même but d’imposer les étudiantes portant le niqàb, ce qui contredit les allégations selon lesquelles ils ont levé le sit-in et mis fin à la grève de la faim pour avoir obtenu gain de cause. Mais la journée a été dans l’ensemble calme même si deux étudiantes se sont imposées à cause du souci des surveillants de ne pas perturber la concentration des candidats. De toutes les façons, elles ont été prévenues que leurs copies ne seraient pas corrigées en raison de leur refus de respecter le règlement. Deux germanistes ont passé cet après-midi les épreuves sans voile.

Les enseignants réunis en assemblée ont fait le bilan des quatre premières journées de la session, qui a fait apparaître l’inefficacité des autorités sécuritaires incapables de protéger le personnel de l’institution. Elles ont soufflé le chaud et le froid tout au long de la semaine des examens et nous ont soumis au régime de la douche écossaise, promettant d’agir mais différant continuellement le moment de l’action ou l’annulant tout simplement. Leurs troupes étaient certes en état d’alerte mais elles ne sont jamais intervenues pour prévenir les perturbations en empêchant les éléments étrangers à la faculté d’y accéder parce que leurs chefs ne leur ont pas donné ce genre d’instruction si bien que la sécurité a été le talon d’Achille d’une organisation qui aurait pu être impeccable sans les carences sécuritaires . C’est la bravoure du personnel qui a permis d’éviter le pire et qui a compensé les défaillances des forces de l’ordre. Il faut dès maintenant, estiment les enseignants, inviter le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche scientifique à envisager le recrutement d’un service d’ordre des vigiles qui surveille et contrôle les entrées et qui peut appeler, en cas de problème, les autorités universitaires compétentes (doyen ou recteur selon la législation en vigueur) à demander l’aide des services de l’ordre public comme cela se passe à La Sorbonne par exemple. Le service d’ordre, qui a veillé au déroulement des examens, a joué le rôle de ces vigiles mais les brigades d’intervention des gardes nationales postées devant la faculté et sollicités par le doyen n’ont pas voulu répondre à son appel.

Les enseignants ont également décidé de se joindre à la marche pour les libertés qui sera organisée le samedi 28 janvier par un collectif composé de plusieurs partis et associations dans le but de défendre les libertés académiques et la dignité des universitaires.

Pendant le déroulement de l’assemblée, comme un athlète victorieux qui monte sur le podium pour recevoir sa médaille, l’un des sit-ineurs, en tenue de combat, brandit dans une attitude iconoclaste, après s’être hissé sur le socle élevé de la sculpture baptisée « Michket el Anouar » (la lanterne du savoir), le drapeau noir du parti Ettahrir, parti panislamique appartenant à la mouvance islamiste et voulant la restauration du califat. Situé dans une position stratégique au milieu du parc, « Michket el Anouar », monument dédiée aux lumières, sert d’emblème à la faculté et a été réalisée pour rendre hommage, comme son nom l’indique, au savoir et à la science. Cette scène, emblématique des enjeux de l’affaire du niqàb, signifie la politisation de l’université, son asservissement aux idéologies, l’intention d’en faire l’instrument d’une propagande pour un nouveau projet de société inspiré d’une lecture dogmatique de l’Islam qui exclut les autres interprétations considérées comme des hérésies. Une approche pareille sonne le glas de la libre pensée pour lui substituer le prêt à penser qui fait de l’identité, au lieu d’un concept en perpétuelle construction, un concept figé et sclérosé. Elle trahit les véritables intentions des sit-ineurs qui s’abritent derrière la liberté religieuse pour imposer un projet politique totalitaire qui enterrera la démocratie naissante. J’ai vu dans le regard atterré d’une collègue, qui était l’un des témoins de cette scène inimaginable il y a une année, l’expression de la peur de voir le rêve caressé un certain 14 janvier se transformer en cauchemar.

 

Habib Mellakh, universitaire, syndicaliste.

Département de français, Faculté des Lettres de la Manouba (Tunisie)

 

 

Tous les commentaires

 Solidarité avec les Tunisiennes et les Tunisiens qui luttent pour leurs libertés

Incroyable ! Consternant et triste. Comment peut-on envoyer un message de soutien ?

Annie,

Je te pose un lien. Mais je vais trouver autre chose. Néanmoins, là il y a des informations

http://www.petitions24.net/non_au_nikab_en_tunisie

Voilà le travail.

-

"sonne le glas de la libre pensée "

Pourquoi cela me fait il penser à cette chanson ?

http://www.youtube.com/watch?v=ZO8R-slJLpU

Le mufle de la stupidité obscurantiste, qui pue la haine.

Et peut-être bien aussi la lâcheté et/ou la duplicité du pouvoir, censé être démocratique.

Houhou, Moncef Marzouki, réveille toi avant qu'il ne soit trop tard !

Nous pressentions cette ignominie, en espérant avoir tort !

Les partisans des libertés auront-ils la force de tenir, en l'absence de soutien politique ?

 

Merci Netmanou de faire connaître cette lettre.

Quelle courage !

De telles actions - drapeau noir sur lanterne de la lumière - sont des gestes tellement obscènes que leurs effets iront à l'opposé des intentions de leurs auteurs. Ce sont des gestes de gens qui se savent minoritaires et croient voir leur chance du maintenant ou jamais - devenant ainsi d'autant plus dangereux.

L'emprise religieuse nivelle toujours vers le bas, elle n'en n'est que plus forte ,la base s'élargissant plus facilement!

"Si nous tentons d’insuffler une fois encore à la vie politique publique la « passion religieuse » ou d’utiliser la religion comme un moyen pour pratiquer des distinctions qui sont d’ordre politique, nous risquons de transformer et de pervertir la religion en idéologie et d’entacher la lutte que nous menons contre le totalitarisme par un fanatisme parfaitement étranger à l’essence même de la liberté. "

Annah Arendt

Newsletter
Je m'identifie