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Rencontres d'Arles 2012 : les choix de la Revue du Projet

" La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard "

John Stuart Mill


Gypsies ©Josef Koudelka Gypsies ©Josef Koudelka

Les rencontres photographiques d’Arles 2012 avaient cette année pour ambition de faire témoigner l’émergence et la réalité d’une « école française ». <--break->

Ce n'est pas la recherche d’homogénéité qui a motivé cette édition mais bien la volonté, après 30 ans d’existence, de rendre compte de la diversité du potentiel créatif de celles et ceux qui ont installé la renommée de l’ENSP. 

Si aujourd’hui les écoles d’art et de photographie se livrent une concurrence ouverte, l’idée de créer un établissement public dédié à l’apprentissage des métiers de la photographie était à l’époque à la fois ambitieuse et risquée.

Cet exercice vise donc à restituer, à travers les différentes séries proposées par les anciens de l’Ecole Nationale Supérieure de Photographie des regards et des sensibilités qui se sont aiguisés dans l’enceinte de cette prestigieuse école.  

Le résultat de cette restitution et des choix opérés par notre sélection assume de privilégier une approche de la photographie guidée par le soucis de nous apprendre quelque chose - quelque soit la forme emprunté par le récit - sur l’état du monde, des moeurs et des conflits qui animent les sociétés modernes.  

Au détriment peut-être d’une approche qu’on se risquera à qualifier d’« ornementale », réductible (ou presque) à sa justification conceptuelle.

Le spectateur est donc invité à saisir la richesse et la diversité des talents qui s'expriment dans le cadre des anciens ateliers industriels de la ville, reconvertis depuis lors en lieux dévolus aux rencontres et pratiques artistiques. 

Dans ce parcours qui constitue le coeur « institutionnel » ou le passage obligé des rencontres, nous avons retenu des figures dont le travail nous semble pouvoir revendiquer à la fois une maturation et une singularité dans l’apprivoisement du sujet étudié.

Bruno Serralongue-Pendant la cérémonie officielle de l&#039;indépendance, Juba, Sud-Soudan, 9 juillet 2011Bruno Serralongue-Pendant la cérémonie officielle de l'indépendance, Juba, Sud-Soudan, 9 juillet 2011

Parmi les reportages les plus vibrants, nous retenons le « Carnaval de l’indépendance » de Bruno Serralongue.

Ce dernier a posé sa chambre et ses valises au Soudan le temps de saisir, avec une grâce certaine, l’ambiance qui a accompagné la signature de l’accord de Paix signé en 2011 entre le Sud et le Nord du pays. 

Familier des balbutiements qui jettent les hommes dans l’histoire dont ils sont les acteurs fragiles, il nous livre plusieurs grand formats qui vont à la rencontre d’un événement où la foule dialogue avec son avenir politique et les tensions du passé qu’on veut croire enterrées.  

Protocole et expression d’une liesse populaire dont on ne sait jamais où cela la mènera, les clichés de Bruno Serralongue installent une tribune et un cadre pour un présent équivoque, à la fois festif et instable. 

 

 

Bruno Serralongue - &quot;Let all Children go to School&quot;, Carnaval de l&#039;indépendance, Juba, Sud-Soudan, 11 juillet 2011Bruno Serralongue - "Let all Children go to School", Carnaval de l'indépendance, Juba, Sud-Soudan, 11 juillet 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette « école française » est aussi dignement représentée par Jonathan Torgovnik qui a réalisé plusieurs portraits tout à fait saisissants de femmes rwandaises, victimes revenues de l’enfer de la guerre ethnique et génocidaire entre hutus et tutsis.

La pudeur avec laquelle Jonathan Torgovnic nous suggère ici l’indicible n’a pas trompé le jury des rencontres qui lui a attribué (avec le soutien déterminant de la fondation LUMA) le Prix Découverte 2012 pour cette série intitulée Intended Consequences.

Jonathan Torgovnik - Valentine avec ses filles Amélie et Inez, Rwanda.Jonathan Torgovnik - Valentine avec ses filles Amélie et Inez, Rwanda.



Les quelques lignes de témoignage personnel jointes à chaque photographie nous soulèvent le coeur, tant elles invoquent une violence à plusieurs visages : physique, symbolique et psychique qui agresse nos pensées et notre imaginaire. Et pourtant, la terreur est bien là, à la surface des mots et au fond des regards.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une dizaine de femmes nous regardent et nous disent la difficulté avec laquelle il devient possible, ou insurmontable, de survivre à un des pires théâtres de l’horreur du XXe siècle, d’apprécier un seul fragment de vie après cela. Ou d'apprivoiser le si long et tempétueux chemin qu’il est nécessaire de parcourir avant d’accepter de chérir un enfant lié irrémédiablement aux viols successifs dont elles ont été victimes, transportant souvent l'assurance d'une contamination au VIH et d'une grossesse.

 

Jonathan Torgovnik - Justin avec sa fille Alice, Rwanda .Jonathan Torgovnik - Justin avec sa fille Alice, Rwanda .

Personne n’est épargné dans cette tragédie qui ne peut pas refermer ses plaies et ses insistants effets. Que cela passe par l’insupportable anonymat du père ou l'héritage légué aux enfants malheureux de miliciens. Lesquels dès la naissance transportent l’insoutenable projection des crimes commis dans la chair et l’âme de leur mères, femmes brisées et abîmées à jamais. 

On a bien du mal à se frayer une fenêtre sur l’espoir dans cet enchaînement impitoyable de vécus portant la résignation et la mort au bout de chaque seconde. Pourtant, et alors qu’elles ont tout perdu, que tout est dépeuplé, ces mères acceptent pour la plupart d’aimer ces enfants qui constituent désormais leur unique famille et parfois la seule occasion de renouer avec le sentiment. 

Récit de l’amertume et de la noirceur humaine, cette série questionne la place de la douleur dans l’histoire de générations prisonnières de la cruauté implacable du réel.   

 

 

 

 

 

Hasan and Husain Essop - Thornton Road 2008Hasan and Husain Essop - Thornton Road 2008

Nous voulons évoquer également le travail commun mené par les jumeaux Hasan et Husain Essop qui mettent en scène, de manière fictive ou spontanée, les représentations dominantes sur l’Islam et les stéréotypes « utiles » que continuent de se renvoyer l’Orient et l’Occident.  

A travers une mise en perspective des cultures religieuses et des pratiques populaires, les deux frères nous offrent un panorama grinçant de l’ère consumériste et la prégnance de ses dogmes dans les rites et modes de vie.  

C’est un projet réussi abordant librement, dans un mélange d'humour et de légereté critique, les confits de civilisations à travers les « mythes identitaires ». 

 

Hasab et Husain Essop - La Havane, Cuba, 2009Hasab et Husain Essop - La Havane, Cuba, 2009

 










Valérie Jouve - Sans titre (Les personnages avec Josette), 1994.Valérie Jouve - Sans titre (Les personnages avec Josette), 1994.

Valérie Jouve nous présente elle un résumé de ses errances entre Marseille, Jéricho, Paris et New York. Elle invite à une réflexion entre la ville et ses architectures. L'habitat monumental et parfois impersonnel des grands ensembles tranche avec la présence et l'expressivité dégagée par les modèles photographiés. Quête d'ailleurs, postures quotidiennes, manifestations "humaines" dans le tissu urbain... les corps portent la marque et le mouvement de leurs envies et de leurs angoisses ordinaires.


Zanele Muholi a de son côté attiré notre attention par la conjugaison d’une approche militante et pédagogique qui revendique, dans l’élan des mutations engagées en Afrique du Sud depuis l’Apartheid, le droit à la représentation et l’existence des identités multiples, de corps qui portent souvent la violence subie par celles et ceux qui ont assumé diversement, parfois au prix de leurs vies, leur orientation sexuelle.

zanele-muholi-katlego-mashiloane-and-nos

Muholi prend ainsi l’objectif pour nommer et montrer ce qui a été bien trop longtemps tu ou caché : la haine entretenue à l’égard des gays, lesbiennes, «trans»... spécialement dans les nombreux townships que compte le pays.

Ce travail, essentiellement constitué de portraits, offre une postérité pour des archives bien rares sur la question des mouvements queers noirs-africains, et pointe avec gravité l’ignorance qui entoure les combats et la si lente évolution des moeurs en certains endroits du monde sur la perception du genre. Perception étriquée, quand elle n’est pas criminelle, portant l'exigence d'une refondation totale du regard. 

En photographiant les différentes étapes conduisant à un changement de sexe, en redonnant une dignité à des lesbiennes confrontées à l’insoutenable portée dogmatique de «viols à vertu currative»...  l’artiste expose les visages et la mémoire vivante de nouvelles résistances au règne d’une normativité arbitrairement admise ou défendue, impliquant le rejet et la négation de l’«autre».

Avec sa série Très loin à l’Est, il y a l’OuesErwan Morère nous plonge dans les paysages du grand Nord dont il a su capter le souffle 

Erwan Morère - Seydisfjördur #14, Iceland, 2009.Erwan Morère - Seydisfjördur #14, Iceland, 2009.
poétique. L’angoissante solitude de ces déserts méconnus, territoires où l’humain s'incline modestement devant une nature dominant les lignes et les trajectoires d’un voyage subtilement traduit en noir et blanc.

 

 

 

 

 

 

 

Erwan Morère - Seydisfjördur #10, Iceland, 2009. Erwan Morère - Seydisfjördur #10, Iceland, 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En dehors des expositions proposées aux Ateliers des forges, plusieurs reportages repartis dans différents lieux historiques d'Arles nous ont livré quelques témoignages passionnants.

Guillaume Binet pour la Croix rouge internationale/MyopGuillaume Binet pour la Croix rouge internationale/Myop

La nuit de l'année nous a par exemple permis de découvrir la série Les clés d’Antanimora de Guillaume Binet, photographe membre de l'agence Myop, qui nous entraîne dans une prison surpeuplée de Madascar. Un étonnant travail sur la lumière se jouant de la rupture chromatique entre l'intérieur précaire et sombre des cellules et un soleil aveuglant qui filtre les barreaux séparant les prisonniers de la liberté, narration qui retrace les déplacements ou l'errance d'hommes et de femmes qui aménagent le vide et les silences comme ils peuvent. 

Soirée Journal de France. Ou la visite guidée de la solitude heureuse du photographe et sa quête silencieuse, méthodique, des instants qui dressent un portrait de nos contrées françaises dont le rendu évoque un mélange d'élegance et de désuetude. 

Jean-Christophe Béchet - American Puzzle, California, 1999.Jean-Christophe Béchet - American Puzzle, California, 1999. © Jean-Christophe Béchet


En préambule de cette projection qui a célébré l'oeuvre photographique et cinématographique du couple Claudine Nougaret/Raymond Depardon, animé par une relation où l'expérience documentaire tire tout son génie d'un dialogue entre le son et l'image intelligement mené;  nous avons aimé nous plonger dans le Puzzle américain de Jean-Christophe Béchet qui a patiemment arpenté l'Amérique rurale, désertique, péri-urbaine et désindustrialisée. Ses images imposant des tons fortement contrastés (dominantes jaune et rouge propres aux films Kodak), forment des instants anecdotiques de l'Amérique des profondeurs, des détails qui nous en disent souvent plus que de longs et vains discours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Josef Koudelka - Roumanie (Romania), 1968.Josef Koudelka - Roumanie (Romania), 1968.

Enfin, et pour achever ce tour d'horizon nécessairement incomplet, synthétique, des rencontres d'Arles 2012, nous saluons la qualité - le mot est faible - de l'hommage rendu à Joseph Koudelka. Cet immense photographe qu'on ne présente plus nous confirme à travers 109 photographies la trame du projet photographique de toute une vie : sa rencontre avec le peuple gitan. Point fondateur de son avenir et de son épanouissement artistique. Sans avoir besoin de faire réference à la publication de l'ouvrage publié en 1975 par Delpire (depuis épuisé) Gitans, la fin du voyage et son retentissement international, installant Koudelka dans la catégorie des reporters les plus importants de notre temps (reconnaissance d'Henri Cartier-Bresson et de l'agence Magnum à l'appui), nous suivons la génèse d'une immersion en terrains connus. La connaissance empirique de la réalité et des traditions qu'il décrit rend possible cette union presque totale avec son sujet. Cette vérité atteinte dans la description d'une communauté poussée à l'autarcie (l'histoire n'oublie pas qu'elle fut historiquement perscutée et continue de subir bien des ségregations) mêle participation affective à la chose observée et partage de connivances musicales et culturelles favorisant l'installation et la proximité du regard. La composition picturale des images, l'intensité du grain obtenu, la redoutable maîtrise de la cohérence et du mouvement du récit... nous avons affaire à un talent rare, pour ne pas dire unique. 

Tous les commentaires

11/07/2012, 17:16 | Par Siloë

 

+++++++++   pour cet article, ses choix, et le dernier paragraphe sur la qualité unique en effet, de Joseph Koudelka

 

Marguerite

11/07/2012, 17:56 | Par Nicolas DUTENT en réponse au commentaire de Siloë le 11/07/2012 à 17:16

Merci bcq Siloë cela a été éprouvant :)

11/07/2012, 17:46 | Par coriolan

Le GRAND, IMMENSE Koudelka !!!! AH, ce visage du contrebassiste des "GIPSIES"...il m'évoque Garcia-Lorca...Emouvant à pleurer.

11/07/2012, 23:49 | Par GaM

J'y étais, grand le Koudelka, c'est sûr  mais voir aussi une jeune photographe et ses fumées lynchéennes : Marina Gadonneix! Future Grande selon moi.

12/07/2012, 02:42 | Par Didier CHERNOKOZOFF

La Vue D'un Photographe, l'oeil Du Photographe, est beaucoup plus affiné que n'importe quel autre personnes. Le regard est différant et parfois le hasard fait bien les choses,et une photo n'a pas besoin de légende (Elle parle d'elle meme).Malgré l'horreur,la guerre; et la détrésse; L'image sera belle (...) Un photogahe,c'est quelqu'un qui à vu, (il déclanche)

12/07/2012, 08:19 | Par JEAN-CLAUDE BOTTERO

Je suis passé par Arles samedi pour mon plus grand bonheur .Merci de votre témoignage , la photographie reste pour moi le plus grand témoignge sociologique de notre histoire . 

Un photographe c'est quelqu'un qui à vu , nous dis Didier j'ajouterai il traverse le miroir et sonde nos âmes .

Merci

12/07/2012, 09:00 | Par cooltrane

Bruno Serralongue... BOF

Je trouve ses images (en tous cas ces 2 là) assez mauvaises.

Trop loin, fouilli, mauvaise lumière etc..

bizarre ce choix

12/07/2012, 10:58 | Par Didier CHERNOKOZOFF

Ayant obtenu un C.A.P de photographe en 1990, Du à cette formation le plaisir fut de travailler et d'apprendre avec du materiels ultra proféssionnel (Petit format 35mm,moyen format 6x6 6x7 rolleflex et mamiya et aussi avec du grand format 4x5 inch (9x12cm chambre arca , sinar)avec l'argentique on n'a la matiere dans les mains et dans la vu, avec du 4x5 inch pas besoin de planches contacts.Quand les films sont passés dans les 3 bains pour le NOIR ET BLANC,suivi de la table lumineuse pour analyser le résultat (c'est mieux que l'amour). Je suis d'accord avec jean Claude Bottéro, la photo traverse l'ame des gens (PHOTOS-GRAPHIEN) Déssiner avec la lumiere. Un Grand MERCI à NICIPHORE NIEPCE 1/1000 de Seconde voir plus ou moins le temps s'arrette. A dire qu'ils y à des gens qui pensent qu'une péllicue 24x36 c'est (24 poses ou 36 poses) récupérons les allosels d'argents (J'éxagere).Un film argentique, L'AME et LA MATIERE. 

12/07/2012, 19:44 | Par Siloë en réponse au commentaire de Didier CHERNOKOZOFF le 12/07/2012 à 10:58

 

Un film argentique, L'AME et LA MATIERE. 

 

J'ajouterais à cela (avec quoi je suis tout à fait d'accord sans honte et sans complexe) :

 

ET LE MYSTERE

 

Marguerite

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