Sam.
01
Nov

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Juste un mot

Olivier Perrot, tiré de la série «Les humains»Olivier Perrot, tiré de la série «Les humains» © Olivier Perrot

 

 

 

 

 

 

 

 

Le monde ce géant titube et manque de s'écrouler.

 
D'un trou en son centre coule un babil insupportable, surfait, très émouvant parfois, qu'on appelle art, charriant par tonnes les sédiments agglutinés d'anciennes questions informulées, de savoirs oubliés. 

Mots imprononcés devenus inaudibles, poussière, suffocation, soif, de grands pans de réalité se fissurent, des blocs tombent, fracas, de lourdes masses de savoir nous frôlent dangereusement, s'effondrent, s'amoncellent, braise, lambeaux de charpentes affaiblies brusquement détachées de peuples arrachés à leur imaginaire. Des cris qu'on capte mal où se mêlent l'urgence et la rage de séduire. Et cela tiendrait dans un mot. Tout ce sang, cette cendre, ces blessures, cette perte et l'agonie d'un monde et l'inespérée renaissance aux limites du possible, ça tiendrait en un mot. Ce seul mot.


Ce mot trop grand, ce mot sans fin sans fond qui flotte sans but et sans boussole dans l'eau trouble de désirs inassouvis et obstinés, ce mot qu'on n'attrape ni par la queue ni par la tête, ce mot qui fend silencieusement la nuit des temps par-dessus les toits, les ateliers, les mansardes, les théâtres, ce mot dont on voudrait ne pas perdre la trace, qui veut toujours trop en dire et qui n'en dit jamais assez, ce mot qui ne veut rien vraiment dire en dehors de l'acte, mais qu'un rien porte à ébullition, qui déborde sans cesse, ce mot dont on cherche en vain à capter l'essence mais qui vient lentement à nous dans cette musique subtile, sacrée, qu'on peut entendre au loin, très loin, derrière les bavardages, tous les bavardages, ce mot nous happe, nous perd, nous étourdit, et impose le silence, un désert. Puis la poussière retombe dans le soleil et ce sont ces instants où l'on pense que ça y est, c'est fini, et où l'on sent que ça recommencera. La paix est brève.



Cependant, on s'entretuerait pour ce mot.



Et même dans cet instant d'incertitude prolongée où le chœur sourd des peuples blessés donne l'alerte en un hurlement silencieux, immobile, de chiens annonçant le séisme, dans cet instant d'avant l'orage, ce tremblement comme une chute profonde filmée au ralenti, quand le train fou perd sa route et que cela ne peut produire une parole mesurée et audible qu'on écoute avec attention, le jeu macabre continue, et ça glisse, ça  tombe, ça coule, ça roule vers l'abîme, la négation de l'humain, soubresauts, cris, râles, secousses, la limite est franchie, les fous marchent mécaniquement à l'envers. Et le train s'arrête en rase campagne dans la nuit. C'est ce que l'on perçoit fugitivement dans la pénombre. C'est l'Homme, oui, c'est notre vie, il y a des témoins. C'est un arrêt, un choc, un recul, oui, c'est la négation de l'humain.



Et l'art, alors. Oui, je vais vous dire, voilà ce qu'il devient. Voilà ce qu'il advient de ses outils lorsqu'ils sont réduits au spectacle, que la grâce est perdue, lorsqu'on ne sait plus laisser entrebâillée la porte du sacré. Voilà. Qu'elle se referme violemment sur nous. Le rituel se fige dans la pierre, on n'a plus à le vivre, la pierre, le béton, nous l'imposent. On se pétrifie comme Orphée, figé en arrêt sur le seuil, devant la scène, la vitrine, l'écran, on reste là, planté face au quatrième mur. Et comme Grégoire Samsa, on se transforme en spectateur.



Alors, redoutant plus que tout ce qui ferait courir le risque de la relation dans ce qu'elle a d'infiniment bon et dangereux, on laisse s'enfuir le savoir subtil et ineffable du rêveur, et sa voix, s'évanouir sa capacité de repons. Et l'on ne court alors plus aucun risque, et l'on n'a alors plus aucune chance de toucher à l'inattendu, l'infime déplacement qui pourrait tout changer. Et quand le protocole se fige, le rituel n'a plus besoin de moi. Et cette porte qui devait rester entr'ouverte est devenue un mur. Et la cérémonie se déroule, identique, que je sois là ou non. Les règles ont pris la place de codes subtils, changeants, sujets à de multiples interprétations, comme la science prend la place d'un savoir qui jamais n'oublie l'inattendu.



L'insensibilité gagne insensiblement le corps collectif, se répand peu à peu et détruit doucement la vie. Une atmosphère de bien-être tragiquement mensonger, l'hystérie paniquée des dits puissants gagne et s'installe dans la hâte de l'oubli. On s'use, on fait du surplace sous les yeux de Méduse, comme dans ces jeux vidéo où le sol colle aux pattes. On ne peut plus dire, plus échanger. Certes, rien ne l'interdit, mais rien ne bouge plus sous le voile, l'air stagne, plus de vent lointain de la mer, la menace s'épaissit, poisseuse, inéluctable. Engourdissement du corps social, paralysie des âmes, l'hystérie gagne. Des portes claquent comme des mitraillettes les corps s'évitent et les regards se fuient.
On sait bien où ça mène. 



Plus ils parlent de progrès - ils en parlent encore - plus l'air immobile se charge de cette molle terreur et plaque sur les visages ces sourires plastiques qui servent à masquer l'angoisse. La grâce, alors, on n'aura plus de mots pour la dire. Ni place, ni geste, ni regard. Il faut se faire entendre, recourir à un vocabulaire spécieux, donner le change, se référer pour être entendu à ceux dont il est entendu que la parole est entendue. Car c'est une guerre. Et il faut paraître savant, d'une science qui dissimule sa déficience derrière de lourds concepts. 

Trop suspect d'émotion, le savoir du presque rien précieux qui allume en nous la folle certitude d'être vivant est pourchassé sans trêve par la part vulgaire de l'humain qui plombe, tire, nous entraîne vers les fonds. Loin de l'inestimable presque rien. L'ouverture vers l'infini du haïku. Deux ou trois mots de Lao Tseu, une blague céleste, qui rejoignent une source harmonique et précise où tinte le diapason de l'âme.



Oui parlons d'art si vous voulez, j'entends ce mot, encore, mais ne parlons pas de beauté. Cette imagerie défectueuse pue le make up, la poudre de riz frelatée. Breton la voulait convulsive, nous la désirons éruptive. Jetons ce mot. Il faut ressentir l'arrachement au faux, le retour à la grâce, qui est légère, toujours.



Or l'ineffable se tient là, dans un coin, fantôme falot, joyeux, timide et un peu triste qui reste de l'enfance et ne sait où aller. Ce dont on a besoin, le souffle, ce qui ne peut vraiment se dire. On le suggère, quand on peut. Ce geste inachevé et qui menace à chaque instant de disparaître. 



Alors,


l'Amérique tueuse d'indiens revient jeter sur nous son manteau d'arrogance, éteint les dernières lumières et nous couvre d'un voile obscur. Notre fragilité est discréditée. On y est entré dans ce monde sans humains dont parlait Huxley. Sur la pointe des pieds, sans bruit, sans possibilité de révolte. On y est entré dans la barbarie froide qu'Hannah Arendt démasquait, celle de la pensée mécanique, sans chemins de traverse, tendue vers l'utilitaire, débarrassée des scories de  l'imaginaire, libérée de toute responsabilité. Les prolétaires s'attaquent aux prolétaires avec cette sombre jouissance, la seule autorisée, d'être du côté du plus fort et d'écraser l'autre pour nier sa propre souffrance. 

On croit pouvoir, encore, faire un usage habile de ce mot au prestige usé jusqu'à la corde qui s'avance pompeusement vers nous, dans ses brumes, avec sa patine surannée et légèrement grotesque. Malgré ce que Duchamp et Dubuffet nous glissèrent furtivement à l'oreille, malgré ce qu'Artaud fit jaillir en déchirant le rideau du sommeil, malgré ce que chacun ressent en secret, on le croit mort, inoffensif. 


Pourtant, comme le disait Joseph Delteil, c'est là que court la mémoire des sans-terre que nous fumes. Tentative de rappel à l'usage des nomades que nous sommes restés, images tremblées, vite apparues et disparues, comme celles de Pina Bausch. Mémoire encore vivante, esprit sans prêtres ni sacrements, reflets d'humanité à peine perceptible. Notre seul bien, dis-tu. 

L'art, on l'enferme dans un écrin de verbiage et d'argent. On croit possible d'en faire un produit acceptable. Il faudrait donc que ce mot perde le sens, presque oublié, d'une bienveillante et soudaine ouverture aux profondeurs. Ce qu'il redit sans cesse, c'est que nous avons une humanité à construire. 

Et les barrières, sophistiquées, se dressent contre l'inattendu. La science y pourvoit, la technique. Et voici qu'une part essentielle de notre être s'en trouve à jamais empêchée. Que reste-t-il, hormis l'inattendu?

Ne te fie pas à toi-même, méfie-toi de ce qui est simple, émouvant, méfie-toi de toi. Ce savoir est puissant il pourrait stopper ta course à la mort. L'autre homme sait cela, d'Afrique, d'Amérique, d'Asie, d'ailleurs et notre ailleurs aussi, c'est l'ennemi. Observe la façon dont ils traitent les Tsiganes, même les femmes, leurs enfants étonnés dans les bras. On détruit les nomades pour tuer la mémoire. Et ce qui est traqué c'est l'innocence, Kafka en a parlé. Longtemps ce fut une angoisse diffuse et parfois l'épée de Damoclès fracassa notre crâne.



Non, ne parlons pas d'art, nous en sommes incapables. À quoi bon recoller les morceaux, friables, d'un vocable hors d'usage que Dada fit voler en éclats ? Parlons de ce principe actif, la molécule apte à produire une réaction, une chose nouvelle à chaque fois. 

Chaque mot est un piège mouvant, et la patine, poussière des siècles. Désir d'unité après que les éléments eussent été longtemps séparés quand nous voulons enfin les réunir. Que savons-nous de l'unité? Nous avons connu ça enfant, nous avons travaillé dur à nous en séparer. C'est encore là, qu'en faire. Nous y étions, le plus infime mouvement de l'air, celui qui bouscule, à peine. L'instant où ça bascule, infinitésimal. Très loin des masques grimaçants de la beauté, des maquillages, loin des empires. Nous cherchons l'espace-temps propice. 

Le souffle témoigne de la vie et la propulse. Présence risquée parmi les êtres. Un être, une brindille, puissant comme un caterpillar. Ça t'allume comme une ampoule. Chacun peut y aller, être allumé  parmi les autres, force électrique. Ça produit cet effet sur l'être, ça l'allume en dedans, la chaleur gagne, on n'y peut rien. On est des gens sensibles, mon pote, des filaments, on s'allume vite, on pourrait prendre feu, il faut maîtriser, entretenir la flamme, que la chaleur circule. C'est physique, la présence de l'autre, une lampe. De l'huile et une flamme. On en sort autre. C'est ce qu'on dit. Mais si, c'est vrai, ça marche,  camarade. Pour que ça ouvre, il y a l'amour, la religion, la foi, la ferveur, et il y a ce qu'on appelle art. La jouissance dont on parle, cette émotion ne se trouve dans aucun objet, aucun spectacle, cette chose dont on parle n'a lieu qu'entre les corps et les esprits, les êtres, chargés de l'électricité qui produit l'étincelle. L'étincelle.



Les mots sont des mutants dans un monde chancelant. Beaucoup sont morts, ou invalides. Alors, je vous pose une question. Peut-on employer le mot «art» pour décrire ce qui nous sert à maintenir en vie des qualités humaines abandonnées qui sans lui ne trouveraient aucun espace pour s'exercer hormis la relation d'amour et, peut-être, la religion ? Émerveillement, trouble indicible, émotion sans pareille. Faire vivre l'humain in-utile dont cette civilisation ne veut pas. Car il est clair que leurs contrefaçons ne peuvent produire un homme, deux guerres l'ont annoncé. C'est l'aboutissement d'un chemin de dépossession. Toute trace d'autre, le bel inconnu, en soi-même inconnu, guettée, traquée, détruite. Quand il ne lui reste d'autre place que la folie, ce qui fait l'Homme n'a plus valeur d'usage. 



Alors,



le voile se déchire avec peine, comme ces pellicules de plastique qu'on a tant de mal à détacher des aliments industriels.

 Et l'art ne nous intéresse pas. Ce qu'il y a c'est ce qui échappe, la présence. Contre l'homme fragile et puissant, l'homme aux semelles de vent, accumulations d'existences vidées, fourmilières pesantes où il meurt à peine né. Rien ici n'est propice, nul passage pour cet air spécial grâce à quoi l'on respire.



On cherche le chemin, la mèche qui s'enflammera et mettra le moteur en route. Il n'y a pas que le savoir, il y a aussi l'oubli. Là se trouve la puissance, la source de la nostalgie d'un geste qui change, dit-on, le monde. Une autre narration humaine, un autre récit. Nous remplaçons l'effet par nos prières, nous psalmodions, nous nous en persuadons pour en faire une réalité à laquelle on veut croire parce que l'on imagine que l'autre y croit, et nous aimons cette croyance.



Ce mot, dont Benjamin dit qu'il porte jusqu'à nous l'idée folle d'une aura unique, dont Dubuffet prétend qu'en le nommant on en détruit l'essence. Ce mot qui emplit brusquement et par intermittence un vide immense, profus, ivre, où flottent des souvenirs de feu, porteur d'infimes traces mystiques dont l'imprécision fait la force. Ce mot qui tourne sans fin comme un fou autour d'un champ de forces étrangement nommé culture, on bricole, on trafique, on creuse, on cherche sous les mots la matière de l'esprit, du souffle. L'outil. On voudrait casser les murs invisibles, mais, il est certain qu'une vie n'y suffira pas. Derrière la déferlante des rumeurs mercantiles et de l'information devenue folle, on entend distinctement dans la nuit le sourd martèlement d'interminables cohortes de soldats éteints.



Et par instants, le phare du sens perce le brouillard de la route. 



Ce n'est ni un concept, ni une histoire, ni le nom d'un métier, d'un ensemble de gestes. C'est une évocation et une invocation. Celle d'un rituel injouable que tout nie et fourvoie. À quoi sert-il, lui dont l'usage, dévoyé, méconnaissable, privé de sa puissance relationnelle, nous envoie sans cesse valdinguer vers l'impossible ? On nous l'arrache, lambeau après lambeau. Ce qui en tient lieu nous claque la porte au nez, s'éloigne, prouve que tu en es ou tais-toi, Pablo Neruda connais pas, consomme. Et il gagne en brillance ce qu'il perd en puissance, comme tout ce qu'on remonte à la surface dans cette pauvre pêche. Mot aphasique qui ne sait plus ce qu'il nomme. 

On croit pouvoir en faire usage dans une modernité qui renie le monde dont il vient, l'aventure qu'il propose, ce rêve d'humanité qui nous tient vivants, ce monde imaginaire aux précieuses contradictions qui à chaque instant menace de se défaire, ce tissu élimé qui nous tisse, lie chaque humain à l'autre à son insu, à l'inconnu, brume d'où jaillissent par flashes ses appels de phares dans la nuit, rappel insistant et crypté de ce que nous sommes. L'invention. On nous priverait de cette merveille ? Le temps martèle qu'il n'est pas à nous, qu'il n'est plus, même par effraction, notre ami. Les rushes de la mémoire attendent leur table de montage.


Nicolas Roméas, été 2013

 

 



Tous les commentaires

10/08/2013, 10:34 | Par utopart

Ce commentaire n'a pas de rapport direct avec ce billet,

mais il concerne les 80 000 abonnés.

Référendum sur le « déconseiller »

Votez, donnez votre avis, pour ou contre, en 3 clics !!!!

Depuis le 3 juillet, date de naissance du Nouveau Médiapart  cette fonction cristallise l’essentiel des critiques. Certains abonnés ont même quitté le journal.

Vous, qui lisez ce commentaire, abonné ancien ou récent, simple lecteur, commentateur, blogueur occasionnel ou chevronné, êtes concernés par cette décision, le bouton "déconseiller" est partout sous chaque commentaire les vôtres, les miens, ceux que vous lisez sous les articles ou billets de blogs, .

Sauf si vous êtes un abonné de soutien qui ne vient jamais lire la moindre ligne, vous risquez de rencontrer des commentaires « pliés » qui nécessitent un clic pour être lus. Leur visibilité est ainsi réduite et comme elle est un moteur essentiel de la communication, cela peut être un outil de manipulation de l’information.

De plus et de façon assez surprenante, c’est en contradiction avec l’éthique de Médiapart qui réclame pour lui une liberté d’expression que nous apprécions et soutenons tous.

Il nous paraît normal d’avoir la même exigence pour tous les abonnés qui respectent la Charte et cette fonction « déconseiller » semble aller à son encontre.

Il est temps d’user du participatif que ce média nous offre et pour lequel nous persistons à le soutenir.

Un clic ci-dessous

REFERENDUM SUR LA FONCTION « DECONSEILLER » et autres.

Puis deux clics pour voter

Participer c’est faire vivre Médiapart.

12/08/2013, 11:18 | Par JoëlMartin

Excellent billet superbement écrit.

Bravo et merci.

PS - Le mot ne doit pas s'avilir...

Moël Jartin encore en bleu.

Newsletter