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Chroniques de la démocratie, numéro un
La question de la mort a été assez vite réglée. Peu de débats, si ce n'est celui qui a porté sur la fixation de l'âge. Le nombre de 90 a été écarté en raison de sa dimension symbolique de seuil. Les données statistiques et de santé ont permis de déclarer raisonnable une fourchette entre 92 et 93 ans. La loi fut adoptée par le Congrès, je ne sais plus exactement à quelle date mais je me souviens que les décrets d'application sont parus très rapidement. Le marché de la pompe funèbre était prêt. Il avait eu tout le temps de la campagne électorale pour se réguler.
Chaque habitant se vit donc offrir la possibilité, s'il le désirait, dans sa 91ème année, de choisir la fin de vie et d'être accompagné pour qu'elle soit réussie. Il lui suffisait de se rendre dans une agence pour une fin de vie digne et de fournir certains documents : un certificat d'autonomie morale et intellectuelle, un certificat de naissance et les attestations d'approbation de deux personnes référentes, lesquelles pouvaient être des descendants, mais pas obligatoirement (le cas de personnes isolées sans plus aucune parentèle vivante ayant été considéré). Les agences étaient sous contrat avec le ministère de la santé, les premières en tout cas. La mise à mort était prise en charge financièrement par la collectivité locale intercommunale si un certificat de non soumission à l'impôt pouvait être joint.
Les syndicats avaient obtenu que seuls les détenteurs du master "Accompagnements" seraient habilités à opérer le démarchage en présentiel dans les maisons de retraite. En revanche, le télé-démarchage resta libre.
C'était une bonne idée, pour deux raisons principales : la première étant le vieillissement de la population et l'impossibilité dans laquelle se trouvait la nation, qui occupait le cinquième rang des pays les plus riches du monde, de subvenir aux besoins grandissants en soin et en service des personnes âgées, la seconde étant la plainte sans cesse croissante de ces mêmes personnes du fait que leur vie n'était plus agréable du tout. Le droit à l'euthanasie ayant été obtenu par d'autres catégories d'individus, il était devenu parfaitement logique qu'il s'étende aux aînés d'autant plus que la loi ne s'adressait qu'aux citoyens volontaires et donc ne présentait aucun caractère obligatoire.
Dieu sait si j'étais vieille et décatie lorsqu'ils sont venus me chercher. J'ai eu beau crier "Carco je te vois" parce que c'est ce que ma nièce m'avait dit de faire en cas d'arrestation, ils m'ont tout de même attrapée –j'attendais un bus-, menottée et trainée jusqu'à l'agence. Je suis donc en train de rédiger mes dernières lignes, c'est un droit. Je souhaite signaler à mes contemporains, c'est-à-dire ceux qui vivent à la même époque que moi, qu'il y a sans doute un malentendu car, bien qu'ayant fêté avant-hier mon quatre-vingt quinzième anniversaire, je ne souhaite pas mourir encore, non que ma vie soit complètement agréable ou que je ne coûte pas un peu d'argent à la société (il a fallu changer mes lunettes), mais parce que je souhaite témoigner que la vie humaine obéit à d'autres règles que celles de la stricte nomenclature et que les mots "volontaires" et "consentants" ne sont pas à laisser entre n'importe quelles mains.
Ils arrivent avec les seringues. J'ai renoncé à mon pourvoi, ce ne serait pas élégant d'augmenter le montant de la dette.
