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Lettre à un ami français de tempérament modéré (début du 21ème siècle)

(Ce texte a déjà été publié, mais je souhaitais aussi soumettre cette version relue à nos amis lecteurs de Mediapart)

Cher ami,

Si d'aventure je cherchais à vous convaincre que notre société ressemble de plus en plus à celle que décrivit Aldous Huxley dans son célèbre Brave New World, je ne doute pas que vous trouviez la comparaison abusive. De même, si je me référais au 1984 de George Orwell, je suis à peu près sûr qu'avec d'autres arguments et pour d'autres raisons, vous réfuteriez le rapprochement. Et j'imagine assez bien que des films comme Brazil, de Terry Gilliam, ou encore Fahrenheit 451 de François Truffaut d'après Ray Bradbury, restent à vos yeux - malgré les qualités prospectives que vous ne manquerez pas de leur reconnaître - des œuvres de fiction fort éloignées de ce que traverse aujourd'hui l'Occident.

Peut-être même, en me risquant, pour illustrer l'obsession sécuritaire de nos sociétés, à citer certains passages de l'œuvre de Michel Foucault (dont son évocation du panoptique de Bentham), m'attirerais-je une cinglante réplique. Car, me direz-vous sans doute, nous sommes encore très loin du compte.

Je pourrais alors insister, en vous citant quantité d'autres œuvres qui sont autant de prophéties et de tentatives d'exorcismes (comme certains textes magnifiques d'Henri Michaux, Antonin Artaud ou Kafka), vous persisteriez à me trouver incorrigiblement excessif.

Et vous auriez raison, bien sûr. Car chacun sait que la grande qualité de l'art est de faire apparaître ce que nous ne voyons pas d'emblée. Et pour rendre visible ce qui ne l'est pas, il faut évidemment grossir le trait et mettre en valeur des détails.

Mais pour être vu, le trait aura-t-il encore longtemps besoin d'être grossi ? Et ces détails sont-ils encore vraiment des détails ?

Ces œuvres sont autant d'instruments d'optique à l'intention des malvoyants. Autant de missives adressées à notre conscience endormie pour l'éveiller en l'arrachant au flux confus d'un quotidien anesthésiant. Des messages écrits par des êtres qui ne se contentent pas d'être au monde, mais l'observent aussi du dehors.

Les auteurs de ces œuvres remplissent le rôle ingrat des pythies dans l'ancienne Grèce. Ils tentent de jouer leur partition en désignant des dangers invisibles, en alertant sur ce qui est en germe et dont le citoyen lambda, emporté dans le cours de sa vie, ne peut anticiper l'effet.

C'est le rôle de l'artiste, mais aussi celui du chercheur, de forer l'opacité du présent pour décrypter ce qu'y décèlent sa sensibilité et son intelligence analytique.

Entendre les artistes
Pourtant, vous le reconnaîtrez, nous les écoutons peu.

Plus grave encore, nous cherchons à dévaloriser leurs visions et leurs alarmes. Et nous désapprenons leurs langues et leurs codes, ces outils de compréhension du monde qui appartiennent à l'univers du symbole et s'opposent à celui de la quantité.

Nous ne voulons plus entendre et nous sommes en passe de perdre la clef de ces langages. Car si nous les comprenions et les parlions couramment, si nous considérions leur inestimable valeur, nous devrions écouter ce que ces auteurs disent de notre échec collectif.

Et ce qu'il nous racontent tous, ce qu'ils ont en commun, tient au fond en peu de mots. La société post-industrielle est en passe de détruire la conception ouverte et «exemplaire» d'un être humain forgé par le savoir et les humanités que notre civilisation a (laborieusement) construite et sédimentée au fil des siècles.

En survalorisant, en plaçant hors de tout contrôle éthique et en soumettant à la loi du marché les technologies nées de l'idéologie du progrès, en transmettant de moins en moins les valeurs liées à la construction de l'être humain, la civilisation mondiale-occidentale-moderne tend à détruire la notion même de relation et à éliminer l'un après l'autre les outils symboliques qui rendent cette relation possible.

Alors, pour ne pas subir l'impact de ces prophéties accablantes (qui ne se réaliseront pourtant que si nous sommes passifs), nous nous fermons peu à peu à l'univers de l'esprit.

Au train où vont les choses (et si elles continuent ce train d'enfer), ces paroles et ces symboles nous seront bientôt inaudibles, comme des langues mortes qu'on ne prend plus la peine d'enseigner.

Et peut-être seule une infime minorité d'érudits pourra-t-elle encore déchiffrer le sens des messages d'alerte lancés depuis une humanité révolue à l'intention des mutants que nous seront devenus.

Certes, je vous l'accorde, rien de ce que ces auteurs et ces artistes nous ont prédit ne s'est encore entièrement réalisé. Et j'ajoute même que cela ne se réalisera pas, pour la simple raison qu'il n'y a pas de cela à même de se réaliser. Il est impossible d'augurer précisément de l'assemblage dans le réel des fragments de prophéties qu'on trouve éparses dans chacune de ces œuvres.

Mais ce qui est certain, c'est que quelque chose est en train d'émerger, qui participe de chacune de ces visions. Pris dans ce mouvement, à l'intérieur de cette matrice infernale, nous ne pouvons avoir de vrai recul sur ce qui n'a pas encore trouvé sa forme et n'en aura peut-être jamais. Mais certains indices sont clairs et nous ne pourrons pas dire que nous n'avons pas été prévenus. Et nous l'avons été, d'abord, par les artistes.

Une société de la division et du contrôleRésumons-nous. Une société se dessine peu à peu sous nos yeux : vidéo-surveillance, fichage génétique, destruction des systèmes de solidarité, novlangue, fermeture aux autres, érosion de la langue et perte progressive de l'importance donnée à la culture. Une société de la division et du contrôle se met en place et il n'est plus besoin de prophètes pour nous dire que c'est une déshumanisation annoncée.

Notre société se robotise à vitesse accélérée, traite chaque jour un peu plus les citoyens comme des machines, détruit délibérément son système d'éducation, et ne saura bientôt plus du tout parler d'art et de culture.

En France, oui, dans ce pays-là. Celui (par exemple et entre autres), du Conseil national de la Résistance.

Notre société est en train de perdre l'esprit.

Ce phénomène touche chacun, du jeune banlieusard issu de l'immigration qui communique par sms en utilisant les raccourcis sémantiques vendus par les marchands de technologie, jusqu'au professionnel du soin psychique qui voit son long travail de dialogue et d'écoute soumis à une évaluation quantitative et destructrice made in USA.

Nous avons donc un besoin urgent de réintroduire dans notre vie politique les valeurs immatérielles du monde symbolique qui seules, nous permettront d'échapper à la domination de la rentabilité et de l'évaluation chiffrée.

Alors, bien sûr, nous ne demanderons pas à nos adversaires de nous comprendre et de nous aider à combattre ce qu'ils font (et surtout défont). Non. Mais la moindre des choses - et l'urgence -, c'est que ceux qui leur résistent portent haut ce flambeau.

Voilà pourquoi, et c'est la chose simple que je voulais vous dire ici, (je vous la dis sereinement et j'espère que vous ne trouverez nul excès à cette évidence) il est indispensable que les politiques qui se disent à gauche s'emparent maintenant de la question de l'art, de la culture et des outils du symbolique.

En souhaitant que nous puissions poursuivre ce dialogue au-delà de nos divergences, avec mon amitié fidèle.

 

Nicolas Roméas

www.horschamp.org

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Tous les commentaires

@ nicrom,

après vous avoir lu attentivement, il me semble que vous décrivez là la conséquence directe du libéralisme philosophique qui par mise en compétition des idées sans notion de vérité, sans règles de morale, les laisse se hiérachiser et s'éliminer entre elles jusqu'à la formation de la pensée unique réduite à sa forme la plus simple le slogan.

Nous sommes en train d'aboutir à ce résultat paradoxal : le libéralisme philosophique détruit la pensée ; comme d'ailleurs le libéralisme économique détruit la compétition économique par triomphe de l'entreprise unique qui a détruit tout ses concurrents et tout reconcentré sur elle même.

Le libéralisme philosophique porte la m^me contradiction de fond que le libéralisme économique.

Personne ne veut le comprendre.

Je me tue à l'exposer ici depuis le début.

Particulièrement dans les esprits de la gauche libérale issue de 68 qui confondent liberté, libertés et libéralisme.

Que faire pour rétablir la pensée classique si ce mot à encore un sens ?

 

Je pense que vous avez raison d'un point de vue historique. Je ne suis pas du tout un spécialiste du "libéralisme philosophique" et je ne veux donc pas m'aventurer sur un sujet que je connais mal, mais il me semble que votre argumentation tient tout à fait debout. Et je suis d'accord, (si c'est bien cela que vous voulez dire) avec votre analyse de la confusion provoquée par la "libération" des années soixante-dix mise en œuvre dans un système "néolibéral"… et qui ne pouvait donc qu'en être pervertie.

Cependant mon objectif personnel ne se résumerait pas à un retour au "classicisme", mais plutôt à une grande attention portée à l'univers du symbole qui est la matière première de la pensée, de l'art et aussi de la vie spirituelle des humains dans le contexte de leur existence collective.

à nicrom,

Oui, j'avais bien compris le sens de votre billet sur la perte de valeur du symbole. D'ailleurs je l'ai enregistré pour le relire.

ce n'est pas ma spécialité, mais votre démarche m'avait sembler croiser la mienne.

D'ailleurs, à lire votre réponse nous nous croisons en effet.

Depuis pusieurs années que je soutiens cette thèse ici, rares sont ceux qui ont été à même simplement de ne pas réagir autrement que par des éructations.

Ce n'est que parce que vous êtes un nouveau venu et que votre texte m'avait semblé compatible que je me suis risqué à la reformuler.

Cordialement.

 

@ nicrom,

Bien sûr, il faut refonder le discours politique en priorité sur des symboles qui sont un premier point de formation de la pensée.

Bien sûr que le matérialisme libéral ne laisse plus aucune place aux symboles autres que les Rolex; les ray bans et autres prothèses du même ordre.

Se pose même la question de la sémantique et de la signification des mots.

Autrefois on controversait sur les idées avec les même vocabulaire.

Aujourd'hui, avant même de pouvoir atteindre le niveau des idées, la controverse porte sur le sens des mots.

Le relativisme libéral a même contaminé le vocabulaire.

On en est au slogan : frappes - chirurgicales.

Il faut - rassurer les marchés. Nous combattons - les insurgés. Et ainsi de suite.

cordialement.

 

 

 

La pensée binaire a toujours été l'arme des opresseurs.

La langue a en effet perdu de sa force et s'est fourvoyée dans la duplicité pervertie du sens, érigé en effet de style systématique pour tromper, duper, régner sur la vérité.... Le mensonge et la pauvreté des contenus de la pensée en devenant les corrollaires naturels.... mais ne nous décourageons pas, la nov'langue pauvre en émotions qui garantit l'hégémonie du CAC 40 est aujourd'hui attaquée par la poésie reine de la métaphore si riche en double, triple... sens assumés et pas nécessairement contradictoires.

Que pourra t-elle face aux requins de la finance?

Beaucoup.....

Ça fait du bien, Violette, de vous entendre dire ça !

Nous partageons en tout cas, visiblement, l'essentiel !

D'ailleurs,

dans le dictionnaire, il y a très peu de noms de financiers.Tranquile

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