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L'arène des mots

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Je n’ai jamais aimé la tauromachie.

 

Cette cruelle mise à mort dont l’issue est sans surprise. L’homme gagne toujours sur la bête.

 

Même après tant d’admirations, de louanges, d’applaudissements. Seulement voilà, l’issue est invariablement la même : l’homme gagne toujours sur la bête.

 

Les mots aussi savent se travestir. En habits de lumière. Vous aveugler de leur cape rouge. Et vous coller la banderille. Au moment où vous vous y attendiez le moins. Blessure. Loin d’être mortelle, certes. Mais blessure.

 

Ce fut un été à météo tourmentée et à banderilles douloureuses. Je ne laisserai pas l’automne lui succéder de la sorte. Le jeu va changer. Les banderilles, je vais les casser. Et les disperser aux quatre vents.

 

La plus rude. Car proche du cœur. J’en porte encore la cicatrice.

 

Le temps était radieux. Un vrai dimanche après-midi d’été. La guinguette battait son plein. Et les gens étaient joyeux. D’être là. Je ne l’ai pas vu arriver. Je n’ai pas entendu son bruit sournois. Elle m’a été plantée dans le dos. Entaille de grande profondeur.

 

J’étais assise et je portais un chemisier de marin. Quand elle s’est penchée pour me dire : « T’es au courant que Richard est mort ? » J’en ai eu le souffle coupé. Refouler ses larmes. Bouger. Ne pas montrer. Traîner sa banderille dans un coin et se l’arracher soi-même. Et puis danser. Malgré la brûlure dans tout le corps. Dans tout le cœur. Danser à s’en saouler. A ne plus savoir qui l’on est. Mais suivre la musique de tout son corps pour ne pas s’écrouler.

 

Cette bonne amie-là, elle n’en était pas à la première banderille. Une grande connaisseuse de ce jeu malsain. Auquel excellent toutes et tous les frustrés de la vie. Et de l’amour. Mais là…. Richard…

 

Non. Je ne savais pas. J’avais déjeuné avec lui. Quelques mois auparavant. C’était un garçon doux. Tourmenté. Malade de lui-même. Et des autres. Mais tellement attentif aux autres.

 

Quand elle était malade, il visitait ma maman. Quand je bossais, il allait la voir à l’hôpital. Et partir comme ça. Oui, bien sûr, quelque part, je le savais, trop d’alcool, pas assez de…. De quoi, d’abord ? Je n’ai jamais vraiment compris.

 

Petite consolation, j’ai trouvé au bord de l’arène, l’un de ses amis. J’étais pâle comme la mort. Et il m’a rassurée. Il n’avait pas souffert. Le cœur. D’un seul coup. Comme ça.

 

Il y a la banderille et la planteuse de banderille. Celle-là, ce jour-là, a signé la fin définitive de notre amitié. Et pourtant des corridas, elle m’en avait jouées. Sur tous les airs. Des grandes et des petites.

 

J’étais prévenue, et il y a bien longtemps que j’aurais du quitter l’arène.

 

Le « Ne rêve pas, il ne t’épousera pas » qu’elle m’avait servi, alors que je commettais l’imprudence de lui parler du nouvel homme de ma vie. Je n’avais nulle intention de l’épouser. Et si quelqu’un ne rêve pas, c’est bien moi. Mais quand on n’a plus soi-même de rêves, il faut bien tuer dans l’œuf ceux des autres. C’est vrai, quoi, quel culot : être aimée d’un homme, être courtisée, être désirée, exister. Ah oui ! Quel culot !

 

Là ce sont de grosses banderilles. Mais il y en a de plus petites, de plus sournoises. Dont les blessures s’infectent avec le temps.

 

L’un des jeux préférés (et je le connaissais bien car l’une de mes tantes le pratiquait avec ma trop jolie maman) consiste à dire en public et systématiquement le contraire de ce que vous dites. Oui, saquer vos mots, quoi. Sans aucune raison. Pour faire mal. Pour ridiculiser. Pour vous appuyer de tout son poids sur la tête afin que vous preniez une bonne tasse.

 

C’est un jeu très malsain. Et très épuisant pour la pauvre bête. Tout peut être attaqué. Vous parlez de façon neutre de l’hyper surveillance à l’aéroport de Tel-Aviv – que vous avez vécue – et vous entendez : « Mais ce n’est pas vrai. C’est dans tous les pays la même chose ! En Irlande, par exemple….. » L’Irlande, c’est joli, certes, mais vous parliez justement d’Israël. Ce jour-là, ce n’est pas moi qui ai mis genou à terre dans l’arène mais elle. Je n’ai pas cédé. Et j’ai la force des mots pour le dire. Alors le chantage a commencé : « Si c’est ainsi, je m’en vais » Ben oui, on ne gagne pas à tous les coups mauvais que l’on assène aux autres. J’ai juste ouvert la porte devant tout le monde, dans la salle où nous étions. Les mouches n’osaient plus voler. Du coup elle s’est assise et on est passé à autre chose.

 

C’est un jeu très malsain. Mais je suis très maso. Je lui obtiens des articles à écrire. Et c’est moi qui les écris. Je ne le dis jamais. Mais elle, elle le sait. Alors elle banderille à nouveau dans l’arène des mots : « Enfin, tu as été journaliste mais maintenant, tu ne l’es plus ! ».

 

C’est bon. Et c'est définitif. A partir de cet automne. Il n'y aura plus de feuilles à rendre. Elle ramassera les siennes dans son jardin. Cela lui permettra de prendre l'air et de ne plus fouler le sol de l'arène. En jouant de la banderille !

Mais vous en souffrez. Bien inutilement. Il faut juste prendre de la distance. Avec les faits et les auteurs des faits.

Mais vous en souffrez. Dans votre âme et dans votre corps. Oui, vous en souffrez. Parce que vous, vous n’oseriez jamais. Vous avez une haute idée de l’amitié. Et planter des banderilles ne fait pas partie de votre jeu préféré. Mais ne vous inquiétez pas, les autres en ont de nombreuses en réserve. Et l’arène, elles, elles aiment.

 

Vous avez pourtant tout compris. Leurs jalousies, leurs manques d’amour, leurs envies d’abîmer ce qui pourrait risquer de vous rendre heureuse. Vous avez pourtant tout compris, mais avec cet étrange automne, vous venez de vous le jurer : leurs banderilles, elles iront se les planter dans une autre arène. Sur une autre bête. Plus consentante. Elles ne vous aveugleront plus jamais de leurs capes un peu trop rouges.

 

Car l'habit de lumière désormais c'est vous et bien vous qui le porterez. Quelque prix que cela puisse coûter !

 

Liliane Langellier

 

 

Tous les commentaires

Liliane, ô Liliane, une fois encore, si vous saviez......

Que voulez-vous, grain de sel, il est des jours où les mots débordent. Alors mieux vaut les laisser déborder plutôt que de souffrir inutilement de banderilles aiguisées !

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