PROVOC - tuer - avorter
DES HISTOIRES PARMI D'AUTRES
tuer - avortement
Lucie se tourna vers Moon et fixa longuement le fin profil de sa cousine. Moon ne bougeait pas, regard au loin, sourcils froncés, air décidé et méfiant comme à son habitude. « Mais tu ne vas quand même pas tuer quelqu'un ? » murmura Lucie, un demi-sourire moqueur terminant sa question. Moon commença sur un ton hésitant et pris de l'assurance et de la force au fur et à mesure de sa réponse : « Si, j'ai décidé de tuer quelqu'un. J'aurais toujours voulu être un garçon. Et eux ils ont le droit de tuer. Regarde ce qu'on voit à la télé tous les jours : que des tueries. On compte et on présente les morts comme des trophées en fin de journée. Et le lendemain, c'est reparti. On les voit redéfiler, ces garçons, avec leurs armes, leurs véhicules et ils font le signe de la victoire avec leurs doigts, en regardant la caméra et en riant. Ils sont contents d'aller tuer. Ils se sentent héroïques, vivants. Ils prétendent défendre une cause, bonne ou mauvaise, à la limite, ils s'en fichent. Pour un moment dans leur vie, ils sont des acteurs dont le rôle est l'un des plus importants : donner la mort ou mourir. Ils jouent à la guerre et le jeu de la guerre c'est de tuer. Ils sont trop bêtes pour réfléchir et ça c'est bien. »
« Là, tu exagères. Ce sont des soldats. C'est leur devoir. Ils doivent se battre pour défendre les leurs ou leur pays ou leurs idées ou leurs libertés ou c'est leur profession ! Tu n'as qu'à t'engager dans l'armée si tu veux faire comme eux, et en plus comme tu dis ils ont le risque de mourir ».
« D'abord, je n'ai pas envie de m'engager dans l'armée. C'est con. De plus, même si j'en faisais partie, rien ne dit que je pourrais un jour tuer. En tant que bonne femme, ils vont me mettre dans les transmissions ou à faire les pluches. T'as déjà vu à la télé des femmes se battre avec une arme à la main et tuer des ennemis ? Et puis ce ne sont pas des soldats, quel que soit leur âge ce sont des gamins immatures. Non je veux tuer pour tuer pour me prouver que je peux le faire et que je m'en donne le droit, et en toute liberté ».
« Tu parles de droit, mais personne n'a le droit de tuer. Tu t'imagines prendre la vie d'un individu, l'enlever à ceux qui l'aiment, qui comptent sur lui ? »
Moon se tourna vers Lucie et la fixa avec colère, ses yeux noirs plus noirs que jamais. Lucie qui se trouvait assise près d'elle, cuisse contre cuisse, sur le plateau de la charrette abandonnée, le corps un peu à l'abandon, comme à son habitude lorsqu'elles parlaient toutes deux pendant des heures, redressa son buste et l'éloigna de son amie surprise par l'expression qu'elle découvrait sur ce visage.
Elle se sentit mal à l'aise, comme si elle venait de découvrir quelque chose d'indécent. Elle sauta de la charrette, haussa les épaules, épousseta le derrière de son jean de ses deux mains et soupira : « allez viens, y en a marre de tes conneries. Tu es repartie pour une crise de nerfs. On rentre, j'ai des trucs à finir sur Mac ».
Elles quittèrent l'ombre lourde et l'odeur acide du gros noyer sous lequel l'herbe ne poussait pas. Elles sortirent côte à côte de l'enclos où des années auparavant, des porcs avaient été parqués. Lucie se souvenait de leur peau rose tendre, duveteuse et poilue, de leurs oreilles un peu transparentes au soleil et de leur groin toujours à fourrager rudement le sol humide, en grognant, imités par leurs petits. Le parc avait gardé un peu de leur odeur familière. Elles remontèrent en silence la route ensoleillée jusqu'à la ferme.
La ferme, bordée sur la route par un mur de pierres sèches d'où s'échappaient des tiges de plantes sauvages et maigres, avait bien changé depuis leur enfance. Maintenant c'est leurs parents qui l'occupaient durant l'été en compagnie de leurs familles. Le couple des arrières grands parents, les fermiers, avaient disparu et seules des touches de couleurs et des senteurs rappelaient le souvenir de leur vie : les haies de buis épaisses et grasses au parfum d'encens ; les portes de bois brun-rouge foncé à targettes des écuries et des étables abandonnées où l'air gardait encore le crépitement et l'odeur du foin ; les éclaboussures de soleil sur les tuiles chaudes et veloutées de la soupente de la grange.
Les deux cousines avaient toujours été très complices malgré 4 ans de différence. Lucie s'était éprise de sa cousine dès qu'elle avait posé ses yeux sur ce petit bout de vie gigotant dans les grosses mains de son oncle.
Moon disparu rapidement comme à son habitude, s'isolant dans sa chambre au bout de la maison.
Moon
Maman je hurle encore une fois au fond de mon cœur car je n'ai jamais pu le faire après t'avoir vu mourir devant moi. Maman, tu es une plaie à jamais béante, à vif et silencieuse en moi. Ma-Man, des mots que je n'ai plus jamais le droit de prononcer, d 'utiliser, des mots d'attache à la vie, d'enracinement, de protection, de confort, de défense, de demande, de réassurance. Rien, rien ne peut remplacer ce mot. Je ne suis rien Maman sans toi, sans tes rires, tes humeurs, tes attentions, tes histoires, ta confiance, ton écoute, ton amour. Je ne suis qu'une enveloppe, qu'une façade cachant cette monstrueuse plaie. Je n'ai pas le droit de pleurer, je n'ai pas le droit d'en parler. Je suis sans raison, sans aide, sans cœur pour me soutenir et m'aider à trouver la bonne route. Maman, je me bats car il le faut, car la vie le veut mais avec cet énorme poids intérieur qui ne fait que peser de plus en plus lourd. Il faut me battre en me préparant à la prochaine blessure de la vie. J'ai eu beau retourner dans ma tête ce qui s'est passé, ce qui t'est arrivé, je n'ai toujours pas compris. Plus je grandis, vieillis, moins je comprends car les événements de ma vie s'empilent sans signification et se compliquent de plus en plus. Petite, je croyais qu'en étant adulte, j'aurai des réponses et que je saurai. Mais non, c'est le contraire et je m'aperçois que ces adultes qui semblaient tout savoir et si sûrs d'eux ne sont eux-mêmes que des esquifs lamentablement ballotés sur une mer démontée et hostile. Je ne peux pas compter sur eux.
****
La prochaine blessure de la vie n'était pas loin : mon grand-père est mort tout seul dans son coin. Il n'était pas vieux mais malade. Mais surtout, lui aussi avait assisté à la mort subite de Maman, sa fille et avait essayé vainement de la réanimer. Il m'avait été interdit de le revoir ce grand-père que j'aimais et qui m'aimait depuis que mon père vivait avec sa nouvelle femme. Il fallait effacer le passé. Y-a-t-il assez de place et de force dans mon corps pour son souvenir à lui ? Où est-il enterré ? Qui l'accompagnait vers sa tombe ? Quelle est sa tombe ? Une de celle réservée aux pauvres hères sans famille ?
Je hurle au fond de mon cœur et ça vient de mes tripes.
D'un film m'est resté le visage de cet homme découvrant la mort d'une personne très chère : la tête vers le ciel et la bouche démesurément ouverte dont aucun son ne sortait et cela pendant un temps insupportable. Il semblait ne jamais pouvoir reprendre son souffle. Voilà ce que je suis une bouche hurlante dont aucun son ne sort et ne pourra jamais sortir.
***
Moon devenait folle petit à petit et le savait, peut-être s'en délectait.
Elle avait pris la décision d'avorter. Quelques mois après la mort accidentelle de sa fille, elle s'était « retrouvée enceinte » parce qu'elle se fichait de ce qu'elle faisait à l'époque. Tout et n'importe quoi pour tenter d' oublier. Elle avait attendu la dernière limite pour avorter, non pas par questionnement mais par indifférence. Sans hésitation, sans remord et à jamais sans remord. Elle avait vu la psy car c'était obligatoire. Celle-ci, compte tenu de son attitude de granit, et sa détermination silencieuse et hostile avait dit peu de choses et signé les papiers.
Elle s'était rendue à la clinique en voiture toute seule. A la clinique, on l'avait mis sur un lit roulant, et conduite immédiatement dans la salle d'opération. Il était clair que les professionnels là la jugeaient et ne lui parlaient pas, la regardant avec une sorte de dégoût. En se réveillant, elle s'était retrouvée sur le même brancard dans un couloir de la clinique dont les fenêtres fermaient mal. Elle avait froid. Et dans son état délirant, elle avait demandé d'une voix pâteuse à voir le directeur de la clinique pour lui dire qu'elle voulait être dans une chambre.
Le lendemain, elle s'est réveillée dans une chambre. Personne n'est venue la voir. Elle s'est habillée, est sortie de la clinique, sans rencontrer qui que ce soit, a pris sa voiture et est rentrée chez elle. Elle avait prouvé à sa fille que rien jamais ne pourrait la remplacer. C'est la seule chose qui lui importait. Le seul qui l'ait compris a été son médecin et ami Pierre, sans jamais en parler.
Et tout-à-coup, elle se souvint de sa conversation avec sa cousine Lucie un jour d'été sous un gros noyer : oui, elle avait tué.


Tous les commentaires
Bonsoir NIHILE,
Difficile de commenter. J'ai par contre une vidéo, pour illustrer. "Petit", de Bernard Lavilliers.
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Bon, évidemment, le biduleur de machin ne fonctionne pas. Voici LE LIEN, donc.
Merci pour ce merveilleux Lavilliers dont j'avais oublié la force de la voix et des mots.
Alors il y a de fortes chances pour que vous aimiez ce titre de son dernier album.
(Moi j'adore...
)
Merci pour cette MERVEILLE.
Merci. Je sais cette vidéo hors-sujet, mais comme vous sembliez apprécier Lavilliers...
Quant à l'avortement, en tant que représentant du genre masculin cela me semble vraiment difficile d'avoir un avis pertinent dépourvu de la connaissance d'un contexte à chaque fois différent. Qu'il soit légalisé est une excellente chose, mais je crois aussi que c'est une épreuve necéssairement traumatisante.
Donc voilà...
Samines : oui et merci pour votre commentaire.
je plussoie pour adorer ...
avec ici aussi 'l'original" de Bonga : http://www.youtube.com/watch?v=YO9-BAKiuLk&feature=related
Paulette
Merci beaucoup Paulette. Je ne connaissais pas l'original.
Sublime...
Je plussoie comme dirait Paulette. Sublime.
Bonsoir Nihile. C'est vrai, difficile de dire quoi que ce soit à la lecture de ce texte. Douleurs diverses, mais douleurs insoutenables. Nous sommes nombreuses à être passées par la case avortement.
bonsoir amie.
nous avons le droit: le D.R.O.I.T.!! de choisir d'être mére ou de ne l'être pas.
désirer le corps de l'Autre en soi n'est pas désirer devenir mère.
avorter est un droit, récent, au regard de l'histoire, attaqué chaque jour (les z'entourages suspicieux/pleins de bonnes intentions/etc...).
attention: ceux qui veulent nous réduire à notre destin biologique fourbissent leurs arguments, et leurs armes.
qu'ils pointeront contre chacune de nous.
solidarité entre nous toutes, quelque soit le prix!!
V PORS
Je suis tout à fait d'accord avec vous. Nous avons le D.R.O.I.T.
Solidarité entre nous toutes, QUEL QUE SOIT LE PRIX..
Et le prix est souvent dans la mémoire, quand le bébé non né, non existant, refuse d'en sortir.
Le prix c'est aussi de voir ses filles passer par cette case, douloureuse, même si le choix est assumé. Choix que nous avons tout à fait le droit de faire.
Solidarité entre nous toutes, oui.
Edit : j'ai lu plus bas, le message de Boris disant qu'il passait sûrement à côté de certaines choses de ce texte. Je n'en suis pas si sûre, dans la mesure où il a pris la peine de commenter.
J'ajoute aussi que même si le choix en revient à la femme portant en elle un embryon de vie, certains hommes sont aussi terriblement touchés par ce choix.
Pleurer peut-être pour laver toute cette souffrance de la dépression infantile précoce qui s'est ensuite brutalement représentée à l'âge adulte, oui, pleurer (ce qu'on fait souvent en sortant d'anesthésie post IVG au dire d'une sage-femme). Sinon, n'ayez crainte si vous avez la volonté de bonheur en vous, l'écriture et le fait qu'on vous lise vous font renaître d'une certaine manière, il faut du temps pour cicatriser d'une enfance horrifiée.
amitiés et merci.
Une maman morte, une fille morte, deux deuils impossibles, une fidélité infinie, et une vie avortée. L'avortement met fin à une ébauche de vie, mais c'est un droit absolu. Bonne soirée, NIHILE
Bonsoir Art. oui. Merci.
C'est de vous ce beau texte ? J'ai beaucoup aimé l'introduction captivante qui compare avec raison la mort virile acceptée par la société (dixit Fillon du soldat:" le seul métier où quand on y entre, on sait qu'on va peut-être devoir donner la mort ou peut-être la recevoir ») avec la honteuse endossée par les femmes. Et le reste aussi, bien qu'en tant qu'homme je passe à côté d'un certain nombre de choses probablement.
Merci.
Je rectifie : Oui Borris. c'est de moi. Merci de votre commentaire.
Non vous n'êtes pas passé à côté du plus important. Vous avez mis le doigt sur le point du i. (bref, je ne trouve pas mieux)
bonne soirée.
Terrible Nihile, "hurler en silence" : vous avez réussi à mettre des mots ... solitude d'expériences partagées ... merci à vous.
Paulette