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Coup de grisou
Seuls aujourd'hui perdurent de jaunes contours
Et je vois seulement pour voir des cauchemars
Jorge Luis Borgès, L'aveugle, 1974
Notre monde est comme un vieux manteau dont on n'arriverait pas à se défaire. Manteau de l'homme moderne occidental converti sans retour à l'économie libérale, habitué à vivre dans une famille disloquée, entre divorce, remariage et solitude finale dans un mouroir, finalement sans attache si ce n'est celles des petites dépendances quotidiennes, délivré de tout héritage, retiré sur lui-même et paradoxalement manifestant une volonté de communiquer incontrôlée, boulimique, pour tenter de croire un instant à un récit possible de sa vie. Un récit en forme de remords. Ni le terril de Noeux-les-Mines aménagé en piste de ski ni le Louvre à Lens n'effaceront les larmes noires des mineurs. Ce serait là l'unique chose que nous ayons à transmettre, le remords... comme on transmet une culpabilité, un poids, une charge alors qu'au centre de l'Europe sur un monde qui meurt dans sa langue, dans sa culture, un vent incandescent traverse le temps et nous murmure un monde qui change. Nés au croisement d'un passé industriel, d'un présent technologique et d'un futur cybernétique, tels des mutants, nos enfants cherchent leur chemin en tâtonnant dans cette "obscurité que voient les aveugles"[1]. Indignés, ils renaissent dans leur être primitif et avec lui retrouvent le don, l'échange, le culte des ancêtres, le sacrifice. Désobéissants, ils sont les premiers à subir les violences d'une société qui n'a comme seul recours que la surveillance... et une punition qui ne dit pas son nom. L'échec scolaire ne cesse d'augmenter en France contrairement aux autres pays européens. Quand il en est ainsi, il faut se rendre à l'évidence: non seulement l'Éducation Nationale ne remplit plus sa mission de Service Public mais elle participe à créer de toutes pièces des hordes enragées prêtes à tailler en pièces un ordre qui n'est plus légitime. La grande majorité des enseignants sont des prêtres laïques qui se dévouent à leurs élèves. Mais que peuvent-ils dans une société qui a oublié les valeurs de bonté, d'accueil, d'écoute et impose la rentabilité, la massification et la sélection? Et le soir nos enfants se soûlent avec une brutalité oubliée depuis des temps bien anciens sans que nos yeux ne s'ouvrent pour voir le gouffre qui nous attend. Pour être prévenus des coups de grisou, les mineurs avaient pour habitude de descendre dans les galeries souterraines des animaux sentinelles, des oiseaux. A l'approche du danger mortel de ce gaz inodore leurs plumes se hérissaient[2]. Ne voyons-nous pas que les plumes d'azur de la jeunesse sont hérissées depuis déjà bien longtemps? Qu'attendons-nous? L’explosion? La réforme de l'éducation ne peut être un petit aménagement des horaires hebdomadaires. L'heure est à une révolution dans nos manières de penser, d'agir, de partager, d'éduquer. Au lieu de cela, nous reprenons les chemins anciens des politiques précédentes et à l'heure des difficultés dans le champ de la politique intérieure, on s'engage dans une aventure extérieure avec l'espoir de ressouder la communauté nationale. Il est loin le temps où la France pouvait, sans crainte d'être soupçonnée d'arrières pensées, brandir le drapeau de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. Pour se revendiquer de ces valeurs, il faudrait peut-être regarder les oiseaux qui cherchent désespérément quelques miettes de pain aux portes d'une société qui ne les attend pas.
[1] Shakespeare.
[2] Conférence de Georges Didi-Huberman sur la Rabbia de Pier Paolo Pasolini.


Tous les commentaires
"La grande majorité des enseignants sont des prêtres laïques qui se dévouent à leurs élèves. Mais que peuvent-ils dans une société qui a oublié les valeurs de bonté, d'accueil, d'écoute et impose la rentabilité, la massification et la sélection"
comme ça fait du bien de lire ça.
on ne peut mieux dire.
Merci.
Marie
+ + +
Le plus imbuvable : que Hollande, dans sa première allocution, se soit réjoui des "lourdes pertes" déjà infligées. Que savait-il de la misère, voire de l'enfance, dont on avait profité pour recruter les soldats "terroristes" ?
Rendez-nous Guy Mollet ! Lui au moins se laissait monter sur les pieds par l'état-major sans en faire toute une théorie, et en se disant partisan de la négociation avec le FLN.
Comme mineurs il y avait aussi ceux là. et non des moindres.
Beau texte criant de vérité.
"Ni le terril de Noeux-les-Mines aménagé en piste de ski ni le Louvre à Lens n'effaceront les larmes noires des mineurs."
Vrai. En Lorraine, même tableau.
Pour le reste, je partage votre analyse aux accents poignants. On a tout entendu, attendons-nous à tout voir. "Mettre le paquet sur le primaire". Moui. Quel paquet et comment, ça c'est plus compliqué à savoir.
Faute de prise en compte de réalités absolument distinctes de ce qui constituait le tissu social à l'époque des "hussards", on va laisser s'épuiser à la tâche impossible des cohortes d'enseignants valeureux. Avec comme d'habitude la même mission : se débrouiller n'importe comment sur le terrain pour que ce qui est décrété en haut soit avéré. Point.
Si cela signifie y laisser une partie de son (considérable, bien entendu !) traitement et bosser 60h par semaine, on fera. Comme au temps des débuts de "l'informatique à l'école", au hasard.
Tout change et rien ne change.