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À quand la suppression du bac ?
La fraude à l’épreuve de mathématiques du bac S aura rendu un service non négligeable à la politique menée par Luc Chatel. Mieux vaut une fraude qu’une fronde.
La décision de maintenir l’épreuve et de seulement neutraliser l’exercice incriminé est une décision qui est apparue, à juste titre, désolante aux candidats comme aux professeurs correcteurs, d’autant plus qu’elle s’accompagne de recommandations données à des jurys indépendants et donc souverains. Elle est cependant conforme à l’éthique gouvernementale. L’équité doit plier devant les considérations budgétaires (convoquer de nouveau 165 000 candidats), et l'on est prié d’estimer moins injuste de priver de l’obtention du baccalauréat des candidats qui pouvaient y prétendre, que de l’octroyer éventuellement à un candidat qui ne le mériterait pas. Ethique qui permet, en outre, en confondant examen et concours, de satisfaire à une sorte de compulsion concurrentielle érigée en système. Comme si ce que l’un pouvait obtenir devait nécessairement l’être aux dépens d’un autre. Il s’agit en somme de traiter du bac comme du RSA. Il n’est d’ailleurs pas impossible que l’on puisse, sous peu, devenir un allocataire du bac, comme d’une simple Reconnaissance Scolaire Accordée.
Mais au final le ministère aura affiché sa fermeté, et les péripéties de l’enquête, alimentées par la gazette, auront rapidement apaisé les inquiétudes par l’interpellation de quelques jeunes fautifs. Le ministre aura aussi versé le tribut névrotique qui convient à un tel enjeu symbolique, en restant malgré tout attentif à la complainte victimaire (portée aux tribunaux) et en y faisant écho avec son récitatif sécuritaire habituel.La proclamation des résultats devrait permettre que tout rentre dans l’ordre. Les conséquences de l’incident pour les candidats étant très marginales, sinon nulles.
Il convient cependant de saisir les bénéfices secondaires de ce qui doit être lu comme un symptôme, et non un simple raté, qui permet d’isoler ou de déplacer des processus et d’obtenir ainsi une sorte de formation de compromis. Car finalement le bac est-il encore possible, et même souhaité, si l’on accepte de taire, de masquer ou de refouler le scandale des 3000 copies de philosophie laissées en déshérence dans les académies franciliennes ?
Que sont–elles devenues ? Qui les a corrigées et dans quelles conditions ? Comment les jurys auront-ils délibéré en l'absence des correcteurs de ces copies ? Ces questions jamais posées témoignent tout de même d’une étrange complaisance ou insouciance. A quoi bon, en effet, s’indigner de fraudes à des exercices qui pourraient ne plus être corrigés ? On exige la justice, sans se soucier au moins de la présence ou non des juges. Suffirait-il d’avoir composé pour obtenir tout le mérite auquel on prétend ?
C’est que l’essentiel n’est sans doute pas d’abord là. Selon une étrange arithmétique morale, la vertu des examinateurs est appelée, de manière imaginaire, à compenser non seulement le vice (avéré ou seulement supposé) de leurs candidats, mais aussi le désordre de l’institution pour laquelle ils travaillent. Le «dévouement» — car tel est le terme juste et exact utilisé par l’inspection de philosophie pour inviter ses professeurs à prendre en (sur)-charge de nouvelles copies — est ainsi la vertu désormais requise (quoique non encore exigée) du professeur correcteur qui, s’arrachant à ses intérêts profanes de salarié, fera don de son temps et de son énergie, pour assurer le maintien d’un examen dont chacun veut la perte, mais sans encore oser en payer le prix symbolique.
Dans un monde cupide, avide et mercenaire, où l’on triche, fraude et trompe, on escompte bien que le fonctionnaire, comme jadis le prêtre ou le soldat ou aujourd'hui encore … la femme, se dévoue. C’est la dernière concession que l’on accepte encore de faire à la notion de service public. Ce n’est pas de l’aliénation, mais de l’abnégation.
Cela n’aura pourtant pas abusé de très nombreux professeurs de philosophie franciliens qui ont simplement refusé de se « dévouer », opposant de manière modeste et silencieuse le fameux « I would prefer not to » de Bartleby . Ils ont reçu le soutien de très nombreux collègues de province, et en particulier de l’Académie de Lille.
Mais chacun sait bien que cela reste dérisoire. Personne aujourd’hui ne songe plus sérieusement à sauvegarder le bac, il convient simplement de rendre sa disparition, déjà souhaitée par beaucoup, tolérable à d’autres et finalement, pour tous, inévitable. Le nihilisme petit-bourgeois contemporain prétend que la suppression du bac serait encore une question tabou, alors qu’il ne s’agit que de l’une de ses revendications commodes que digèrent et même suggèrent volontiers les politiques gouvernementales récentes. Les médias eux-mêmes entretiennent chaque année le marronnier névrotique (conseils, classement, etc.) à l’adresse de parents dont les enfants sont en réalité d’abord dépressifs.
Soyons clairs. Aujourd’hui la suppression du bac n’est portée et défendue par aucune alternative pdégogique crédible et surtout audible. Les militants pédagogiques sont systématiquement réprimés. Les mêmes (gouvernement, fédération de parents d'élèves, syndicats...) qui exigent des évaluations dès la maternelle, un examen d'entrée en sixième, la fin du collège unique à 14 ans et qui défendent la réforme des lycées, revendiquent la suppression du bac ou, du moins, la mise en place d’un contrôle en cours de formation. La critique du « pédagogisme » des années 70 a fini par assécher la recherche et par recycler le sottisier le plus réactionnaire sous les formes d’une « culture » de l’évaluation. On cède le bac à des syndicats de chefs d‘établissement, à une fédération de parents d’élèves conservatrice, ou à des syndicats enseignants corporatistes.
On sait d'ailleurs à quoi se réduisent les deux principaux griefs qui sont faits au bac : il coûte cher, il n'est plus un marqueur social. La question est par conséquent de savoir si l’un et l’autre doivent être corrélés, car alors il serait évident qu’un bac (environ 75 euros par candidat) vaudrait bien moins qu’un permis de conduire. Le bac coûte trop cher s’il est obtenu par tous (du moins par le plus grand nombre), alors qu’il ne serait probablement pas assez coûteux (« pas assez cher, mon fils ! ») s’il ne devait l’être que par quelques-uns ! Reste donc le marqueur social. Sans honte on ricane sur les 85% de ceux qui l’obtiennent. Pardon, puisqu’on doit dire : de ceux à qui « on l’a donné » ! On oublie au passage de mentionner les différents bacs (bac général, technique, professionnel) et surtout que le taux de bachelier dans une génération n’est que de 65%. On ignore la mobilisation de très nombreux enseignants pour mettre au travail des élèves pour lesquels le bac reste une épreuve.
Il est probable que le bac ne soit pas supprimé, alors qu’on envisage la suppression des concours de recrutement des personnels. Il sera seulement allégé, même si cela doit priver quelques-uns de la jouissance perverse et enfantine du tabou transgressé, de l’idole brisée. Il devra simplement tenir dans une enveloppe budgétaire restreinte et se caler sur les suppressions de postes. Pour le reste, on a déjà commencé à déplacer les marqueurs sociaux, en amont dès les évaluations du primaire et par la fin du collège unique, en aval en organisant de plus en plus, sous couvert d’orientation, des parcours sélectifs dans le supérieur.
En attendant, mes félicitations à tous les jeunes bacheliers.


Tous les commentaires
Heu, vous écrivez: " Les mêmes (gouvernement, fédération de parents d'élèves, syndicats...) qui exigent des évaluations dès la maternelle, un examen d'entrée en sixième, la fin du collège unique à 14 ans et qui défendent la réforme des lycées, revendiquent la suppression du bac"
Vous êtes vraiment sûr de cela? Sûr que les assoces de parents et les syndicats exigent des évaluations dès la maternelle etc... etc.. ? J'avais plutôt l'impression que ce sont les gens les moins informés, et "suivistes" d'une forme de démagogie médiatique et droitière qui souhaitent cela, non? Les fédérations de parents et syndicats se rendent compte au contraire de la perversité de tout ça...
J'ai, moi aussi, des doutes sur cette information.
Les enseignants -et leurs syndicats- émettent de grosses réserves sur ces évaluations...
La formule est certes un peu rapide et englobante. Mais malheureusement des fédérations de parents soutiennent l'essentiel des mesures gouvernementales. Des syndicats d'enseignants (mais le problème ici n'est pas de régler des comptes avec tel ou tel) soutiennent ces mesures, participent parfois même à leur mise en place ou les ont négociés.
Attention quand même à ce que vous dites.
Pour ne citer qu'un exemple:
"Le SNUIPP-FSU.64 exige l’abandon du dispositif d’évaluation national CE1 et CM2
L’évaluation est partie intégrante de nos pratiques professionnelles. Les outils d’évaluation doivent être avant tout au service des élèves. Ils doivent constituer une aide pour les enseignants pour repérer les réussites et les difficultés des élèves. Ils doivent être l’occasion de mettre en place un véritable travail d’équipe.
Les évaluations CM2, à nouveau programmées au mois de janvier, ne répondent pas à ces exigences. Leur finalité, au seul service du pilotage par les chiffres, constitue une rupture culturelle. Ces évaluations ne répondent pas aux besoins des élèves et elles constituent un levier de mise en œuvre de programmes par ailleurs contestés."
... la suite sur le site du snuipp 64.
Je ne pensais bien entendu pas du tout au Snuipp, ni même à la FSU ou à Sud-Education.
I would prefer ... or I would prefer ne pas ...savoir à qui profite la fraude. A qui elle profite, l'organise. La fraude est une fronde venue de l'intérieur. Les méthodes varient, et, substituent au réel un monde qui s'accorde aux désirs de ceux qui en fixent les buts. Et l'argent est en ligne de mire. C'est une guerre. Les bacheliers, des soldats à coucher sous la mitraille. Comme tant d'autres, en bien des domaines. Gouverner est maitriser la violence. Annihiler toute résistance est y parer. Les évaluations ne sont pas en cause. Correctement appliquées, elles fournissent d'excellents indicateurs de ce qui est évalué. Ce qui est en cause est cette volonté de destruction de tout ce qui favorise la Dikè au profit de l'Hubris la plus débridée. Que l'on relise le poème d'Hésiode. C'est à une guerre des âges que nous assistons, et, à laquelle, nous ne serions, ou, ne nous sentirions, pas conviés de participer, que nous y sommes, et, déjà, bien grandement, impliqués.
Le bac mesure une chose et une seule: la capacité des élèves à passer le bac. La compétence ainsi mesurée n'a rien à voir avec les exigences auxquelles, ultérieurement, les jeunes devront faire face. La gauche défendant le bac, c'est un peu comme si elle était contre la démolition de l'Arc de Triomphe.
Dans cette histoire, on a rarement demandé l'avis des personnes en première ligne, celles qui connaissent bien le terrain, à savoir les profs.
Je suis professeur et depuis une dizaine d'année, j'accompagne les élèves vers le bac. Cet examen a plusieurs avantages. D'abord, il fait travailler les élèves, il les oblige à de la méthode, à réviser. Le volume de travail fourni en terminale est environ 2 fois plus élevé que dans les années précédentes. Il me semble que c'est l'un de ces principaux avantages. Ensuite, il favorise un autre type de relation prof/élève. Alors que jusqu'à présent, le prof était vu surtout comme un "emmerdeur", il devient un partenaire. L'élève sait qu'il a besoin de l'enseignant pour réussir. Il murit. Le contrôle continu risque de briser ce type de relation. On risque d'entendre des réflexions du type "si je ne l'ai pas eu c'est à cause de ce prof qui ne peut pas me sentir".
Certes, le bac n'est pas parfait. On pourrait l'améliorer en incitant davantage les élèves à la réflexion plutôt qu'au bachotage. Par exemple, en SES, a côté du sujet de dissertation classique, on a introduit depuis une quinzaine d'année "la question de sytnhèse avec travail préparatoire". Le plan du texte qu'ils doivent rédiger est donné, on demande moins à l'élève de capacité de construction et de raisonnement.
Fumer la moquette à 9H56, c'est pas bien!!!! Je suis ravi de savoir que vous existez et si votre texte était une copie du bac, juste pour la rigolade qu'il m'aurait provoqué je pense que j'aurais mis la moyenne.
La "relation prof/élève, "Il murit" ...... Que du bonheur!!!
Bon à part ça vous avez une réponse aussi efficace pour les 3000 copies de Philo?????
Et un de plus! Le bac, passage initiatique, devenu rare, vers le monde des adultes, supprimé. Porte ouverte à la guéguerre des établissements, qui pour maintenir un taux de réussite élevé, vont dévoyer la notation, les évaluations au nom du label réussite. Le continu.... si vous tombez sur un prof qui note sévèrement, comment établir une équité sur la notation sans pénaliser les élèves? Mêmes contrôles continus pour tous avec grilles de notation? Il me semble qu'il est un débat plus fondamental, celui du système scolaire. Je suis pour une refonte de ce système scolaire, un des plus pénalisants, confert les évaluations PISA, 24ème sur 27 en Europe, qui creuse le plus les inégalités sociales, système didactique d'une pauvreté...qui n'a pas évolué depuis Ferry, absence d'éducatif, système élitiste, sélectif, en comparaison avec les pays comme la Finlande ... DEs possibilités de transformation existent, alors! Soyons créatifs, et responsables!
A ma connaissance un syndicat et un seul revendique une scolarité obligatoire jusqu'à 18 ans, le SNES-FSU et dans une perspective de structuration cohérente de la société cela est tout à fait logique... Pas d' uniformité des cursus mais exigence d'équivalence en termes de contenus, en vue d'une élévation générale de la qualification de tous les jeunes scolarisés. Autrement dit, une politique nationale...
Le gouvernement actuel multiplie les possibilités de dérogation effective à la scolarité jusqu'à 16 ans...et les régions réclament plus de possibilité d'intervention en matière d'orientation, de formation professionnelle initiale et continue, en attendant pire...Pire parce que l'inégalité d'accès et d'offre du service public serait aggravée
Le bac doit être apprécié non pas comme un rite de passage mais comme un sésame et ce n'est pas en le remplaçant par un ccs variable d'un établissement à l'autre, comme le préconisent certains, qu'on pourra lui conserver cette qualité.
Franchement, je pense que pour modifier le bac, il faudra du temps. Une combinaison entre un contrôle continu et des épreuves terminales ne serait sans doute pas idiot.