«NON est mon nom» (Daumal)
Encore prisonnier de ce camp monstrueux à quoi l'Histoire s'était réduite pour la conscience, Maurice Merleau-Ponty pouvait écrire, en octobre 1945, que « les valeurs ne sont rien, dans l'histoire concrète, qu'une autre manière de désigner les relations entre les hommes ». Article ô combien fameux que « La guerre a eu lieu », paru dans Les Temps modernes, avec cette adresse capitale à tous, au nom d'une collectivité qui avait engendré un désastre contre une grande part d'elle-même : les valeurs sont nominales, au sens philosophique de ce terme, c'est-à-dire qu'elles sont ce que nous en faisons, en les accomplissant.
Un bout de phrase en particulier dans cet article marque cruellement les enjeux de ce constat de philosophe, en le faisant intervenir « dans la coexistence des hommes ». Car par quels moyens s'assurer qu'à un moment et aux plans généraux visés, les conditions de cette « coexistence » puissent être vraiment réunies ? Et déjà, pour rester nominaliste : si rien ne nous en assure donc à l'avance, de ces valeurs, que dire de celles d'une société qui a connu, sécrété le désastre en son sein ?
De cette brutale confrontation à l'innommable, l'après-guerre a tiré moult enseignements, notamment dans une pensée renouvelée de l'éthique. Bien que ce cadre de pensée soit constamment mis à mal (y compris, au travers de leur représentation, par les forces dites « progressistes »), on a pu aussi juger qu'on ne pouvait plus faire, toujours selon les mots de Merleau-Ponty, comme si on ne savait pas que, non seulement, « les valeurs restent nominales », mais qu'en outre elles « ne valent pas même, sans une infrastructure économique et politique qui les fasse entrer dans l'existence ».
En ce domaine où devrait exceller la philosophie politique, les entrées, sociales et sociétales, sont aussi innombrables qu'il est de tables des matières au rayon des sciences humaines des bibliothèques du XXe siècle.
Confronté à ce désastre collectif, à ces pans entiers de réflexion (de « retours » de la pensée), on peut essayer de poser autrement la question, sans pour autant se délester de l'Histoire, bien au contraire.
On peut intervertir l'interrogation initiale et poser sans crainte qu'il n'y a pas, au sens strict, de « coexistence » humaine. Car pourquoi imaginer que des existences singulières seraient vouées à devoir appréhender le même temps donné, de façon simultanée, avec la même sensibilité ? L'art précisément ne brandit-il pas cette négation, salut diffracté à la collectivité ? Celle que l'on quitte, c'est-à-dire celle que l'on s'apprête à retrouver.
« NON est mon nom » (Daumal). Ce mot dès lors, saisi au passage, à un passage de la vie, ne désigne pas toute société comme un lieu de concentration de forces définitivement coercitives, mais offre autant de facettes humaines que de figurations possibles à l'Histoire.
N.B. « NON est mon nom », extrait d'un poème, in Le Contre-Ciel, de René Daumal (Poésie/Gallimard). Dans Le Mont analogue, cet autre poème:
Je suis mort parce que je n'ai pas le désir,
Je n'ai pas le désir parce que je crois posséder,
Je crois posséder parce que je n'essaye pas de donner;
Essayant de donner, on voit qu'on n'a rien,
Voyant qu'on a rien, on essaye de se donner,
Essayant de se donner, on voit qu'on n'est rien,
Voyant qu'on est rien, on désire devenir,
Désirant devenir, on vit.


Tous les commentaires
Cette négativité du nom ne renvoie-t-elle pas au dieu biblique, vocable sans identification, là où se refonderait, pour l'Occident, le principe éthique dans son absolu ?
La "chasse spitituelle", puisque René Daumal est ardennais comme Rimbaud, a-t-elle une chance de traverser les mots et d'atteindre une rive de silence qui ne soit pas seulement mourir ?
Cher kairos, je te suis sur ta première interrogation, mais je n'ai pas de réponse complète. Sur la seconde, je dirais oui, pour la chance. Je me la représente ainsi, pour la poésie: une figuration (des représentations de soi...) qui rencontre l'existence.
Copié le poème, sans réfléchir, copié instinctivement. Mais où le coller ? Pas réfléchi non plus. Sur le mur là devant. Collé dans la tête. En mémoire, en tout cas, section déjà su, informulé à ce jour.
J'ai fait la même chose, il y a des années maintenant, dans un cahier, que j'ai rouvert. Et du coup, je me suis trompé de référence: ce poème figure dans Le Mont analogue...
Petit tour de piste du côté d'avoir et être pour accéder ensuite à ce beau : Désirant devenir, on vit...
M'est revenu en mémoire, en lisant ce poème de Daumal, la traduction anglaise que Lacan avait exigée pour le manque-à-être (le désir inconscient).
Lacan a voulu que ce manque-à-être soit traduit comme want-to-be dynamique et non comme lack-of-being statique (lu sous la plume de Jacques-Alain Miller, in La Revue de la Cause feudienne 45).
Oui, JoHa, à la fois manque et évasion hors de ce manque...
je viens de recopier sur mon petit carnet de voyage ce magnifique texte nul doute que je vais rentrer souvent en raisonnance avec lui .
la non complétude est désir .
Le Contre-Ciel est un recueil sublime (il est en poche)...
Moult enseignements qui, quels qu'ils soient, bien sûr ne peuvent être exemplaires…
Tout est toujours à recommencer, chacun.
Ce très cher Daumal, dont Jacques Lacarrière lisait à la radio (France-Inter), un jour d’il y a bien longtemps, le poème que tu cites.
Je pense moi, à ces lignes qui suivent, que j'ai toujours gardées en tête, depuis le jour de leur lecture. Merci Patrice de réveiller cela, de dire et redire et souligner à ta manière, avec la ponctualité (la grâce ?!) d'un intempestif judicieux.
« L'esprit individuel atteint l'absolu de soi-même par négations successives ; je suis ce qui pense, non ce qui est pensé ; le sujet pur ne se conçoit que comme limite d'une négation perpétuelle.
L'idée même de négation est pensée ; elle n'est pas "je". Une négation qui se nie s'affirme d'elle-même du même coup ; négation n'est pas simple privation, mais ACTE positif.
Cette négation, c'est la "théologie négative" dans son application pratique à l'ascèse individuelle. »
René Daumal in Le Contre-ciel
Pour le poème, Jean-Claude, je crois qu'on peut rapporter ces "négations successives" aux innombrables figurations (celles qui intéressent tant le lyrisme) par l'écriture, qui ne sont pas le "sujet". Merci d'être là...
"Croyant m'être délivré de toutes contrainte morale, je mis toute la valeur en moi-même dans les décisions de ma volonté, cherchant à acomplir des actes dont seule ma pure volonté serait cause, qui ne seraient dirigés vers aucun but, ni guidés par aucune raison; il est à remarquer que mon grand tourmant était de ne pouvoir m'empêcher d'imaginer des spectateurs de mes actes, et de me figurer jouir de leur étonnement et de leur scandale." René Daumal, La révolte et l'ironie.
Je rapprocherai ce propos de René Daumal à ce qu'écrivit la grande dame espagnole, Maria Zambrano: "Quant à la vérité, presque toujours, on ne peut la dire parce qu'elle est ou ineffable, ou néfaste."(De l'aurore)
Merci.
Merci à vous, Yvoniko. La vérité des philosophes peut trembler...
Merci aussi de m'avoir remis en mémoire l'autre jour, par commentaires interposés, cet Abellio de mon adolescence : je ne pouvais pas ne pas connaître son oeuvre : nous sommes tous deux enfants des Minimes, à Toulouse. Et puis il a aussi innervé l'oeuvre d'un grand ami, d'un autre aîné, qui se trouvait pourtant de "l'autre côté". On en parlera si vous voulez bien, à un autre moment (mais le temps est "réservé").
La dernière mémoire, celle du huitième jour. "La vérité des philosophes peut trembler..." , fait trembler.
Je pensais à la blague de ce Rimbaud philosophique, Carlo Michelstaedter dans sa La persuasion et la Rhétorique, en lisant votre papier ce matin et à sa petite phrase "- en toute homme se cache une âme de fakir." lorsqu'il dira qu'Isaïe aurait dit "des hommes de sciences modernes: "ils ont des microscopes et ne voient pas, ils ont des microphones et n'entendent pas."
Mais bon, on se frotte au dire de Platon dans sa Lettre VII avec corps et esprit tout de même. N'oublions jamais qu'on peut trembler de bonheur et de joie.
Continuez, je vous lis au coin du clic.
René Daumal, encore un pan de culture inconnu de moi .
Et où je me retrouve pourtant. En compagnie de Merleau-Ponty et Lacan, déjà croisés...
« les valeurs restent nominales », mais qu'en outre elles « ne valent pas même, sans une infrastructure économique et politique qui les fasse entrer dans l'existence ».(Merleau-Ponty)
Et une éducation, une transmission, pas simples. Plus faciles à mettre à bas qu'à reconstruire.
Désirant devenir, on vit.
Ce poème de René Daumal, je vais devoir le copier, moi aussi.
A emporter dans le naufrage de la civilisation, en guise de résumé du mode d'emploi.
want-to-be
J'aime beaucoup venant de vous ce dernier mot, Fantie: mode d'emploi. Perec l'avait détourné non sans malice sans doute, car sinon c'est bien le seul endroit où on ne trouve aucune trace d'émotion ou d'affect, un mode d'emploi. Mais vous parliez de "résumé". Alors, c'est vous, c'est nous...
Je n'avais pas vu vraiment la chose comme ça, mais oui, le résumé, c'est vous, c'est nous, Patrice !
Le mode d'emploi ne nous ayant pas été livré avec, heureusement qu'on fait des rencontres.
(je marque cette page sous le titre : résumé du mode d'emploi de la vie)
copié - collé : touchée :-)
Merci
Comme quoi, non, basta...