Ypsilon, Ypsilon !
Originaire de Foligno (Italie), où fut imprimée La Divine Comédie de Dante pour la première fois en 1472, Isabella Checcaglini offre avec sa maison d'édition Ypsilon un exemple singulier, renouvelé, de ce que peut être la passion du livre.
Qu'on en juge : quand elle a fondé pour de bon Ypsilon, au tournant de 2007-2008, avec ses complices de « toujours » (Isabella Checcaglini vit à Paris depuis 1994), ce fut tout d'abord pour porter (comme on intercède) le désir longtemps entretenu « de donner enfin à lire » le fameux poème de Mallarmé, « Un coup de Dés jamais n'abolira le Hasard ». Et, comme elle le précise, « dans la forme voulue et préparée » par l'auteur lui-même de son poème qui, pour aussi surprenant que cela puisse paraître, n'avait jamais vu le jour, tel quel, depuis sa première parution en revue en 1897.
Que l'on ne s'y méprenne pas : nulle afféterie dans cette entreprise éditoriale. Mais le souci fondamental de donner à voir cette révolution copernicienne pour l'œil (et non plus simplement l'oreille) du poème sur l'espace de la page que représente l'aventure mallarméenne, bien au-delà de la question du vers libre. Il y fallait, comme le dit Isabella Checcaglini, « respecter à partir des jeux d'épreuves existants les caractéristiques du volume : la disposition typographique, le format, le caractère, les illustrations ».
L'autre ligne-force d'Ypsilon est l'attention particulière qui est donnée aux langues étrangères, et donc à l'œuvre de traduction, dans toute sa réciprocité d'une langue l'autre. D'un côté, Ypsilon a ainsi pu accompagner l'édition du « Coup de Dés » d'une première traduction en arabe (par Mohammed Bennis) du poème ; de l'autre, la maison d'édition offre de véritables raretés qui devraient enchanter les « fous littéraires ».
A son catalogue, on ne s'étonnera ainsi pas de trouver une traduction (par Etienne Dobenesque) du premier livre de Djuna Barnes, Le Livre des répulsives (huit poèmes et cinq dessins), l'auteure d'un des plus sublimes romans de la première partie du XXe siècle, Le Bois de la nuit (Nightwood).
Toutes ses réalisations étant d'authentiques faits d'armes, Ypsilon propose par ailleurs deux livres absolument uniques.
Le premier, Temps pierreux makronissiotiques, présente la traduction (par Pascal Neveu) de poèmes de Yannis Ritsos, « écrits à Makronissos, d'août à septembre 1949, au camp D de déportés politiques », comme le précise le poète grec. A cet égard, on se reportera à la revue Altermed (n°1, 2007) des éd. Non Lieu, où Pascal Neveu explique l'éclat singulier de ces poèmes qui se sont frottés à un contexte politique et historique particulièrement hostile. A savoir, la véritable guerre civile que connut la Grèce de l'immédiat après-guerre, opposant thuriféraires policés d'un régime monarchique restauré, sur les bons offices de l'Angleterre et des Etats-Unis, et anciens résistants au nazisme suspectés d'être « contaminés par le virus rouge ». Nombre d'artistes grecs, comme Ritsos, passèrent par le camp de « rééducation » de Makronissos (le compositeur Mikis Théodorakis, par exemple). Ce sont ces poèmes qui ont lutté contre le « silence de l'histoire », « enterrés sur place dans des bouteilles scellées, et déterrés en juillet 1950 », que nous donne à découvrir Ypsilon.
Les jours vont et viennent. La pierre ne change pas. [...]
Pierreux, le lit dans lequel nous dormons,
Pierreux, le pain sur lequel nous aiguisons nos dents,
Pierreuse, la main sur laquelle la nuit pose son menton. [...]
Nous dormirons encore avec une pierre entre les dents [...]
Le second ouvrage, il est peu de dire qu'Isabella Checcaglini l'a porté dans son cœur. Il s'agit de C. (suivi de Projet d'œuvre future), un long poème de Pier Paolo Pasolini. Inédit en italien jusqu'en 2003, il « figurait dans une chemise intitulée Poèmes marxistes ». Comme le précise l'éditeur, « C. est l'initiale de chatte, le nom obscène et banal du sexe féminin ».
Hais désespérément l'Ombre !
C'est l'exhortation qui arrive jusque dans la tombe où d'une certaine manière tu es un homme officiel.
Aime désespérément la Femme !
Et ainsi :
que la poésie soit intégrale,
il faut détruire son unité !
Au nom de ce que tu as perdu,
et ce n'est donc pas un objet d'amour,
détruis tout.
Poème ontologique, comme peut l'être le poème, d'une manière « extravagante », « C. , comme le précisent les traducteurs Isabella Checcaglini et Etienne Dobenesque, est un ordre qui l'emporte sur les rapports de production et de reproduction, transcende les croyances et les classes... ».
Cela pourrait aussi bien se dire du « i grec » initial d'Ypsilon, dédié aux métamorphoses de la typographie, cet « ensemble de formes, de techniques et de règles qui donne au langage un corps matériel et visible ». A l'enseigne d'un tel éditeur ne pouvait faire défaut une « bibliothèque typographique » (annoncée pour le printemps 2009).
Toutes les œuvres traduites publiées par Ypsilon sont accompagnées du texte en langue originale. Voici le lien vers ce haut lieu d'energeia: Ypsilon


Tous les commentaires
kairos Yannis Ristos (je viens de trouver, pour 5€, dans la boîte d'un bouquiniste, "Gestes", en édition bilingue, aux Editeurs Français Réunis, que dirigeait Aragon), un immense poète, qui semble connaître un purgatoire: "Dans le moment d'après la pluie, plus nettes les voix des oiseaux, éparpillées, solitaires". Merci pour cette évocation.
Nous voici à nouveau en ligne, mon cher Kairos (Claudel définissait bien le vers par la "ligne"). J'en suis bien d'accord avec vous, Ritsos est un magnifique poète. Pascal Neveu se démène comme un beau diable pour le faire (ré)éditer. Gardons ce regard de côté, si vous voulez bien, pour Ypsilon, un éditeur qui n'a pas dévoilé tous ses secrets...
kairos Permettez-moi, cher Patrice, de citer ici le nom d'un poète d'aujourd'hui, Dominique Grandmont, constant traducteur de Yannis Ritsos (notamment "Le choral des pêcheurs d'éponges") et qui a livré ces dernières années une traduction renouvelé des poèmes de Constantin Cavafis ("En attendant les barbares" Poésie/Gallimard)... Amicalement
Je me glisse doucement pour écouter ces deux amoureux de poésie échanger en ligne. Ils me donnent envie de faire un cut-up ces deux-là. Les jours vont et viennent. La pierre ne change pas. Dans le moment d'après la pluie, plus nettes les voix des oiseaux, éparpillées, solitaires. Hais désespérément l'Ombre ! Aime désespérément la Femme !. Et discrètement je me retire ;o)
Etranges échos, vous avez raison. Aimer avec haïr, comme lâcher la proie pour l'ombre. Mais il faut lire tout le poème. Sortilèges de l'extrait. Du nectar. Du fameux philtre ? Bien à vous...
Merci au souffleur de m'avoir si discrètement murmuré que les mots n'étaient pas cut-up, mais juste échos... Pour la poésie, je ne suis qu'une enfant de cœur ;o)
Cher Patrice, un grand merci pour cette découverte de Ypsilon, et pour ton article si riche de liens amis...Foligno...( E.Hello, G.Bataille); Dante; Mallarmé traduit en arabe; Barnes; Pasolini; Ritsos...Antigone, Ismène, Electre... Toujours tout est -presque -. C'est dans ce - presque - là que gît la poésie, disait Ritsos... Mon amie Antoinette, ne m'en voudra pas d'emprunter son nom, pour citer Antoine...Vitez, qui traduisit Sophocle et Ritsos, qu'il connaissait, et qui dans une de ses mises en scène d'Electre, en 1971, ajouta des "parenthèses" de Ritsos : des extraits d'Oreste, de La Maison morte, de Sous l'ombre de la montagne, et de Pierres, Répétitions, Barreaux...Héraclès et nous, Quartiers du monde: " tant de drapeaux flottant aux balcons un défilé montant la rue du Stade un monde innombrable tenant à la main des drapeaux rouges tenant enfin ses rêves dans ses mains disant à haute voix le mot camarade " Le sujet de la mise en scène , étant aussi, Ritsos lisant Sophocle... Bérangère
J'espère être dans les derniers, derrière l'estrade, à ne pas entendre des mots aussi doux, aussi engageants que les tiens, chère toi. Je me ferai souffleur, si tu veux bien. Lever de rideau !
"Je me ferai souffleur, si tu veux bien..." Mais tu ES souffleur, Patrice ! Notre souffleur de poèmes, de murmures, de légers secrets à peine murmurés. Tu nous souffles dans le creux de l'oreille chaque fois, et tu fais comme si tu ne le savais pas ?
Dis comme ça, chère GDS, oui, je suis "votre" souffleur, tout ouïe pour toi.
Il me semble que je préfèrerais traducteur... si tu veux bien. C'est de -politique- qu'il est question - aussi - ici, pour moi, dans ton article. Makronissos, Yaros et Léros. Trois îles où des milliers de gens ont été déportés. Et Pasolini... Bérangère
Très juste, sur la lecture politique de ce billet sur Ypsilon.
Mallarmé tout d'abord… "Le papier intervient chaque fois qu'une image, d'elle-même, cesse ou rentre, acceptant la succession d'autres et, comme il ne s'agit pas, ainsi que toujours, de traits sonores réguliers ou vers – plutôt, de subdivisions prismatiques de l'Idée, l'instant de paraître et que dure leur concours, dans quelque mise en scène spirituelle exacte, c'est à des places variables, près ou loin du fil conducteur latent, en raison de la vraisemblance, que s'impose le texte." Quelle passion et quelles bagarres ont dû être nécessaires pour arriver à cette "mise en scène spirituelle exacte" de ce que Mallarmé considérait comme une partition ! Un poème à regarder tout autant qu'à lire. Ce qu'en montre le site d'Ypsilon donne très envie d'en voir davantage.
Et puis tous les autre poètes qui apparaissent dans ton riche billet, cher Patrice, jusqu'à, en pointillés, mon très cher Faulkner… En écho à propos de l'un d'eux : Je ne peux entendre le nom de Yannis Ritsos sans voir aussitôt une image si précise que je pourrais la dessiner : une ouverture dans un mur décrépit, des barreaux rouillés, le ciel en arrière plan. D'où provient-elle ? Cette guerre civile, ainsi que la dictature de Metaxas et la lutte acharnée des partisans grecs contre l'occupation qui l'ont précédée imprègnent aussi l'œuvre de Théo Angelopoulos, notamment deux très beaux films, O Thiassos (Le Voyage des comédiens) et Taxidi sia Kithira (Voyage à Cythère). Je me souviens en particulier, dans le premier, de la scène où le long silence du poète, dans sa chambre qui évoque une cellule, répond à la proposition de reprendre la route avec la troupe que viennent de lui faire Electre et Pylade. Le poète (il n'a pas de nom dans le film) se lève enfin, va vers une fenêtre et se met à parler longuement en tournant le dos aux deux autres – […] Quand j'entends parler de Liberté / De lois, de paroles d'Évangile / D'une vie dans l'ordre / Toujours, je me tais / Mais un jour… / Un jour, j'ouvrirai la bouche / Les jardins se rempliront de cascades / Ces mêmes cours sales deviendront des arsenaux / Les jeunes exaltés suivront avec des vers, sans hymnes / Sans se soumettre au pouvoir terrifiant… – puis, après un nouveau et long silence, il se retourne et crie : "Une liberté infime vous est encore promise !" Le deuxième raconte le retour de Spyros, ancien combattant de la guerre civile. Après trente-deux années d'exil en Russie, il ne s'exprime qu'en répétant "pomme fanée" : "Et sans cesse et encore il guette le moment / Quand viendra le retour / Le vaisseau dans le port enfin apparaîtra / L'oiseau de la marée au milieu de nos rêves / À nouveau la froideur du monde t'a heurté / Et puis la solitude / Comment pouvoir guérir de la blessure ancienne / Ancrée au fond du cœur." ( chanson du film)
Simplement, mille mercis, Anne, qui sait faire écho, comme les blancs entre les mots, qui sont tout sauf des "blancs"...
Euh… Je viens de remarquer une faute de frappe regrettable dans la dernière phrase du poète : "Une liberté infirme vous est encore promise !"
N'empêche, magnifiques évocations du drame grec que tu nous as donné à lire, là.
Encore un beau billet. Merci
Très touché. Et pour Ypsilon.