Mon.
28
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Le fin mot, la fin' amor

Les troubadours du XIIe siècle ont transmis à la postérité un secret que personne jusqu'ici, faute d'avoir pu le percer, n'a pu éventer. Dans le cadre de leurs Banquets, les éditions Verdier convient à un atelier «Troubadours et Trobar» à l'abbaye de Lagrasse, dans l'Aude, dont les rendez-vous courent jusqu'à l'été.

Ce sera l'occasion sans nul doute de vérifier que ce secret est bien scellé... dans l'écriture.

C'est le propre de toute invention, c'est même ce qui en fait le prix inestimable, de «résister», par la force de l'évidence, à toute analyse rétrospective. Surtout quand il s'agit dans le cas des troubadours de s'expliquer comment un art poético-musical, lyrique, c'est-à-dire fait pour être chanté, a pu atteindre aux XIIe et XIIIe siècles à une telle sophistication écrite.

Damien MacDonald_Le pantin, le masque et l'ondine_1.gif

Nombre d'hypothèses ont été émises sur ce secret de fabrication (on a notamment avancé pour Guillaume IX d'Aquitaine des emprunts à la prosodie de la liturgie latine), sans le déflorer. Quant à son extraordinaire essor culturel, la lyrique médiévale écrite le doit sans aucun doute au véritable creuset de poètes qui l'ont nourrie. Du trobar clus d'Arnaud Daniel, qui influença Dante et Plutarque, au descort de Raimbaut de Vaqueiras, composé en cinq langues à l'intention de ses pairs, c'est une véritable communauté de dialogue sans frontières entre troubadours qui composa la fin' amor.

Devant tant d'inventivité poétique, le médiéviste Paul Zumthor a émis l'hypothèse séduisante de l'incommunicabilité consubstantielle de la fin'amor. Cette inouïe lyrique médiévale se fonderait sur un «dialogue sans retour» avec l'être aimé.

Ainsi, ce secret de l'écriture serait existentiel, ce serait une expérience troublée, mais devenue constitutive de tous les nombres d'or que la poésie a inventés au travers des mille formes (historiques) qu'elle a revêtues pour mieux le travestir, ce secret qui s'éventerait, qui s'oxyderait sans cela.

Et ce, afin que seule l'écriture délivre le fin mot de l'histoire :

 

Chaque chose murmurait «rappelle-toi bien»

Il fallait garder l'image non pas la chose

(Ilarie Voronca, «Les mains vides», Beauté de ce monde).

 

Dessin: Damien MacDonald, Le pantin, le masque et l'ondine.

 

Atelier «Troubadours et Trobar», animé par Gérard Zuchetto, à l'abbaye de Lagrasse (11200) : «Aux sources premières de la langue occitane dans les mots et les sons, le langage d'un art poético-musical fondateur des littératures européennes au Moyen Âge. Un atelier pour comprendre cette géniale invention des troubadours : Trobar e Torbar, inventer et troubler. Dates à venir : les samedi 11 avril, 9 mai, 6 juin et 4 juillet de 10 h à midi.»

Tous les commentaires

Cher Patrice, Des femmes ont-elles été troubadours ? Zumthor fait l'hypothèse que le fin'amor ne naîtrait que de l'impossible dialogue avec l'être aimé. Car s'il y avait dialogue, il y aurait chose et non pas seule image ? Et comme c'est l'image qui prime, afin de permettre le déroulé des mots et des musiques, la chose ne devrait pas être accessible ? En somme, l'imaginaire et sublime(é) poème musical naîtrait de l'impossible réel ? Si des femmes ont été troubadours, leur écriture a-t-elle suivi cette logique, ou s'en est-elle écartée?

Il y a eu, chère Monika, des femmes troubadours (trobairitz pour poétesse). La plus célèbre (pour ses lais) fut une "trouvère" du XIIe s., Marie de France (d'Ile-de-France). L'humanisme du Moyen Age est complexe. René Nelli dans son ouvrage Troubadours & trouvères a cette formule : "Le secret des troubadours (...) n'aurait-il pas consisté surtout à faire de l'amour une essence tellement rayonnante que, devant elle, il n'y a plus d'hommes ni de femmes, mais un masculin et un féminin indépendants de leurs apparences incarnées et interchangeables? Pour les troubadours et les trouvères les corps avaient moins de réalité que l'amour." Ce qui par un étrange détour nous ramène à l'écriture. Mais avec une question d'une tout autre nature (non essentialiste) : que reste-t-il, au juste, de l’expérience des choses (choses de la vie, choses du monde) que nous avons dans l'écriture ?

Cher Patrice, Marie de France m'évoque des souvenirs lointains, que vous ravivez. Le passage de René Nelli que vous citez est très intéressant. En somme, il y aurait eu une subversion du genre dans cette forme de création médiévale, précisément parce que les expériences sources de réification auraient été écartées, neutralisées. Je suis convaincue que l'Art ouvre des zones d'utopie et d'atopie qui transcendent bien des cloisonnements induits par le concept de "différence". Quant à l'expérience des choses dans l'écriture - qui est un mode et un monde de représentation - , elle est difficile à concevoir. Quand la chose vient et s'impose dans sa splendeur écrasante, elle écarte le mot... et il reste la notion (que je trouve belle) d'ineffable. Le mot éloigne la chose alors qu'il la parle...

cette géniale invention des troubadours : Trobar e Torbar, inventer et troubler... Merci.

Il me semble, Patrice, que nous sommes plus que jamais concernés par la fin’amor. C'est une conception de l'amour qui a libéré les femmes de la conjugalité et de ses devoirs, qui a libéré les amants en plaçant l’exigence de fidélité dans les âmes plutôt que dans les corps, qui ne cesse d'interroger l'amour en l'amenant à un état limite, incandescent. Et le renoncement à la satisfaction du désir à l’œuvre dans l’assag est une expérience qui peut être rapprochée d'une phrase de Lacan, "l’amour est sublimation du désir".

Anne, l'assag, comme dans Tristan et Yseult ...cette coupure entre les corps, voie du désir et de sa sublimation ....

Oui, James, inventer et troubler, une autre façon de dire l'art d'aimer, plus que jamais, Anne, en notre "bon pouvoir".

.

Oui, trouver (dans le sens d'inventer) et troubler, c'est très beau. Il y a aussi les poèmes qui évoquent la croisade contre les Albigeois. Je ne me rappelle plus qui chantait "Volontiers je ferai poème / si quelqu'un veut bien l'écouter. / L'honneur est mort et le bien même / et si je pouvais les venger…" Mais j'ai retrouvé, dans L'Enfer, le moment où Dante rencontre Bertrand de Born : "Je vis en vérité, et crois encore le voir, / un tronc sans tête aller ainsi qu' / allaient les autres de ce triste troupeau ; / et la tête coupée tenait par les cheveux, / pesant à la main en guise de lanterne ; / et elle nous regardait et disait : “ Oh moi !”/ De lui il faisait à lui-même sa propre lampe, / et ils étaient deux en un et un en deux ; / comment cela peut-il être, seul le sait qui l'ordonne." (je me suis permis de modifier la traduction de Jacqueline Brisset)

"Lanquan li jorn son lon en may..." Jaufré Rudel? Bertran de Born?

kairos Billet au pouvoir évocateur, qui renvoie au fondement de la parole comme jeu "érotique"? Et, toujours à relire, "L'amour et l'occident" de Denis de Rougemont, et son analyse de la courtoisie des troubadours et trouvère comme invention d'un "sensibilité" du désir...

"L'amour en occident"! Encore un livre qu'il faudrait que je retrouve. Espérons que Gallica fonctionne.

Oui, magnifique, L'Amour et l'Occident, critiqué par les médiévistes (notamment pour une généralisation jugée excessive des liens unissant cathares et troubadours). Mais justement, qui eut l'insigne mérite de raviver à son vent de passion ce foyer inextinguible...

kairos Ce "pont" entre l'orient et l'occident, par -dessus les médiévistes, ne le retrouve-nous pas notamment dans "Le Fou d'Elsa" d'Aragon (qui s'inspira justement des troubadours, leur art des écrits de "contrebande", dans ses poèmes de la "Résistance")?

Cher kairos, sur Aragon et les troubadours, il y aurait beaucoup à dire. Je vous conseille la lecture de ce papier sur le web, centré sur Roubaud, mais assez intéressant (la querelle de la rime, ce fut quelque chose, notamment avec un certain... Joë Bousquet). Sinon, on peut aussi penser à Char, Tzara, parmi les contemporains d'Aragon. Le poème "Allégeance" par ex. de Char dans Fureur et mystère, est à mon sens de la plus belle veine de la fin' amor.

Magnifique! Cela va être le printemps de la langue. "Trobar" et "torbar", je jubile.

;

Une langue qui brille et tranche, inverse et cachée ?

Belle et juste formule, Stéphanie. J'aime ces verbes et ces relations.

Trouvés quelques mots du provençal Jaufré Rudel, dans "La communauté qui vient", d'Agamben, cher Patrice. Plus le temps, là maintenant, préparation au labeur en sueur qui arrive, pour aujourd'hui. Mais sur le dernier billet de Stéphane Léger, peut-être l'as-tu déjà vu...

Merci Pierre, j'y file. J'ai envie de reprendre Agemben. Sais-tu, c'est cette "jeune philosophe" de l'Incertain qui m'avait recommandé de le lire... dans "les boucles du temps", comme dit le poète.

Cette "jeune philosophe", éternellement jeune... Son livre est sur ma table, à lire plus attentivement, aprés le tien... Ainsi que "le Glissant"... Provisions pour l'hiver. Livres à lire et relire, méditer, "jusqu'à la substantificque moelle".

Hello, Pierre, je n'ai trouvé qu'un mot : rencontre, pour Doatéa (je reprends les mots-clés qui accompagnent les billets de blog : quel bazar sinon en tête de blog). Grand salut.

Newsletter
Je m'identifie