Pour l'épaisseur d'un trait (l'écriture selon R. Bringhurst)
La « Bibliothèque typographique » d'Ypsilon éditeur vient de s'enrichir d'un nouveau titre, La Forme solide du langage, un court essai, brillant et dense, du poète, typographe et linguiste canadien Robert Bringhurst. Son plus grand mérite est peut-être de raviver un mystère aussi entier que celui de l'origine du langage : l'invention de l'écriture.
Dans un précédent ouvrage de la collection intitulé Le Trait, on avait pu « retracer » (voir ce billet) grâce à son auteur, Gerrit Noordzij, l'histoire trop négligée de la conception et de la formation manuelle du tracé des lettres qui avait précédé ce grand saut (quelque peu oublieux de cette genèse) que constitua la typographie avec l'invention de l'imprimerie.
Le présent essai de Bringhurst explore en quelque sorte l'autre versant de l'écriture, celui où elle est donnée comme « une forme solide », codifiée, de langues particulières. Pour l'auteur, « en croissant hors du dessin », il faut donc admettre que l'écriture s'est dégagée une fois pour toutes des images initiales qui ont mené à son surgissement. Ainsi, pour qu'elle puisse être codifiée, elle est devenue « abstraite », ce que résume cette phrase d'Eric Gill rapportée par l'auteur : « Les lettres sont des choses, non des images de choses. » Dès lors, ces symboles ne renvoient plus directement à la parole (d'une langue), pouvant être érigés en un système scriptural autonome (lexicologie, grammaire...).
Dès l'entame de son ouvrage, Bringhurst pose remarquablement son sujet, en anthropologue averti, clairvoyant. A la base, l'écriture en elle-même n'est pas une langue, mais un système de représentation. Dans l'histoire de l'humanité, des cultures orales ont fort bien pu se passer de ce système scriptural, car ce n'est là avant tout que « moyens artificiels » de « contrôle gestionnaire du langage ».
L'écriture est donc une invention, alors que « les langues ne le sont typiquement pas », qui « se maintiennent elles-mêmes et se développent partout où vivent des hommes ».
Cette invention a pour originalité d'avoir essaimé dans quelques foyers socio-économiques et politiques hautement organisés : Mésopotamie (il y a quelque 5000 ans), Chine du nord (circa 4500 ans), Guatemala et au sud du Mexique (circa 2000 ans). Dans chaque cas, comme le souligne, Bringhurst l'écriture a surgi pour servir en quelque sorte dans le cadre « de travaux et de jours » parfaitement ordonnancés, rejoignant par là la thèse déjà formulée par Jack Goody, notamment dans La Raison graphique.
Pour Bringhurst, il ne fait donc aucun doute que l'écriture a dû faire une sorte de détour pour rejoindre le corpus de la « littérature, à savoir l'art de conter et la poésie », qui « implique l'utilisation de la langue davantage pour les besoins de la découverte que pour ceux du contrôle ».
Là est en effet le superbe paradoxe de cet essai, qui peut assener que « la littérature n'est pas la cause de l'écriture », que « la littérature au sens écrit représente le triomphe du langage sur l'écriture : la subversion de l'écriture à des fins ayant peu sinon rien à faire avec le contrôle social ou économique ».
Voilà donc découvert un peu de cet autre versant de l'écriture, qui nicherait dans l'épaisseur du trait.
Pour y parvenir, l'auteur s'attache avant tout aux rapports de l'écriture avec le sens. Ainsi, dès lors que l'on s'attache à signifier quelque chose, en écrivant une langue parlée, une roue complexe (voir dessins) de capacités que se découvrent les écritures de par le monde entier se met en mouvement.
Dans les quatre « genres majeurs d'informations linguistiques » que distingue Bringhurst, il est une partition élémentaire propre au langage qui se situe entre le sens et le son. Dans la dimension prosodique de l'écriture (la plus explicitement créative), c'est dans la circumnavigation de l'un à l'autre que se produit une alchimie (cette fameuse forme solide du langage), une fixation en propre, par l'écriture, de ce que l'on a à l'esprit, que l'on peut résumer ainsi : les images censées se rapporter à des choses ou des idées sont figurées au travers de sons. Puis vient s'y apposer le stade de la graphie du son, « du son du mot qui nomme le sens ». Mais ce « ne sont plus alors (des) symboles du sens mais des symboles du son ». Autrement dit, transparaît à l'écrit de façon éclatante la non moins fameuse « signifiance » du langage.
L'auteur ajoutant, non sans humour : « Une fois la graphie des sons établie, on cherche parfois des moyens de clarifier le sens »...
Ainsi l'écriture rejoindrait, par un artifice complexe, ajoutant encore à son énigme, le jaillissement de la parole tel qu'énoncé dans les toutes premières lignes de cet essai :
« Lâchez un mot dans l'océan du sens et des ondes concentriques se forment. Définir un seul mot signifie tenter de saisir ces ondes. Personne n'a les mains assez rapides. Lâchez maintenant deux ou trois mots à la fois. Des motifs d'interférence se forment, se renforçant ici l'un l'autre et s'annulant là. Saisir le sens des mots n'est pas saisir les ondes qu'ils causent ; c'est saisir l'interaction entre ces ondes. C'est ce qu'écouter signifie ; c'est ce que lire signifie. Ce qui est incroyablement complexe, pourtant les hommes le font chaque jour, et très souvent rient et pleurent à la fois. En comparaison, écrire semble tout à fait simple, du moins avant d'avoir essayé. »
Et à ceci près qu'historiquement, « écrire au sens littéraire est un des métiers les plus solitaires »...
Robert Bringhurst, La Forme solide du langage, Ypsilon éditeur, traduction de Jean-Marie Clarke et Pascal Neveu, 80 p. 18€.


Tous les commentaires
Patrice, trobador ! (Et cette excellente maison d'édition que tu m'as fait découvrir : Ypsilon)
J'avais lu jadis que l' "écriture" cunéiforme avait été inventée pour gérer les stocks de grain, dans les greniers de Mésopotamie, je crois. Pour, en quelque sorte, chiffrer les choses, les énumérer. Et voici qu'on apprend -mais on s'en doutait un peu, n'est-ce pas- que ce chiffrage fut détourné par le truchement du souffle -l'oralité, une ouverture- et de l'ouvrage -le tissage du texte- pour défricher et déchiffrer le monde en en enchantant le mystére.
Je ne sais plus qui a écrit que l'invention de la langue comme langage "structuré" fut d'abord une modulation du grognement en chant, l'animal, se mettant debout, libérant ainsi la colonne d'air qui longe le shin, la colonne vertébrale, se mettant d'abord à moduler des phonémes, il a cherché ensuite à leur donner un sens ? L'humain : le sens du vertical enchanté ?
Puis la partition, pour, sans doute, partager cette musique avec d'autres, et les générations à venir. Un texte doit se dire, toujours, je le pense, je le pensais hier en entendant un comédien bouffer certaines consonnes d'un poéme de Rimbaud (le Bohémien), mutilant ainsi la musique qui fut pourtant, à son origine, "métrisée" par l'alchimiste.
Pure merveille, Patrice, que ce que tu pointes ici :"saisir l'interaction entre ces ondes". Le "non-dit" est dit entre les ondes du dit, c'est un poéme, ce qui fait être. L'écrire, c'est le partage, forcément le partage, ne serait-ce qu'avec un autre moi-même, plus tard, aprés la pluie.
?
? : !
Oui, Pierre, formidable éditeur Ypsilon d'Isabella Checcaglini.
Trobador est bien venu qui nous rappelle l'inconnue qui entoure dans la lyrique médiévale le surgissement de l'écriture des troubadours. Bien des fées (et pas des moindres, Nelli, Zumthor...) se sont penchées sur cette extraordinaire efflorescence conjointe du chant et de l'écriture à la fin du XIe siècle, sans jamais parvenir à en remonter tout à fait la source.
Ce livre de Bringhurst est à n'en pas douter un condensé d'une réflexion au long cours, dont je suis loin d'avoir exploré toutes les zones...
@ Patrice Beray
"Nelli, Zumthor…" plus l'un des plus grands poètes en langue française (Quelque Chose noir), trésor vivant, troisième oulipien majeur après (au sens temporel) son maitre Queneau et Pérec, inventeur en prose du sidérant Grand Incendie de Londres, érudit colossal, Provençal écrivant en français et nourri de littérature anglaise, amateur et consommateur gourmand-gourmet de sonnets, amoureux fou et continuateur, en son genre, de la poésie des troubadours, j'ai nommé… Jacques Roubaud (1994), La Fleur inverse : l'art des troubadours, Paris, Belles Lettres.
Bien à vous,
J. A.
Je me référais à des recherches "philologiques" classiques, auxquelles on pourrait d'ailleurs adjoindre le très débattu ouvrage de Denis de Rougemont, L'Amour et l'Occident.
Bien sûr, les recherches de Roubaud sur l'art formel des troubadours, les distinctions qu'il opère dans le "trobar", cette recherche de métricien qui le guide, dans la mise au jour du nombre et du rythme dans le poème (notamment, la "sextine", d'Arnaut Daniel, le grand Arnaut de Dante, "sextine" qui fascinait déjà Queneau...), toute cette aventure poéticienne est du plus haut intérêt sur ce grand moment de la lyrique médiévale, où précisément se produit une cristallisation dans l'écriture qui l'a peut-être dissociée du chant. Merci pour cette incise.
J'ai refais un tour dans leur catalogue... Unica Zorn ! Je t'en reparlerai.
" il faut donc admettre que l'écriture s'est dégagée une fois pour toutes des images initiales qui ont mené à son surgissement..."
Initiales.... Une phrase que je vais faire rouler dans l'océan de ma tête toute la journée. Merci Patrice de nous donner à méditer !
Ce livre devrait te passionner qui recèle encore bien des réflexions sur les langues, "les" écritures du monde entier. L'auteur est surtout connu pour son travail de traducteur et de typographe (passionnant - selon lui, par ex., les lettres en italique ne sont pas penchées mais cursives...). Quant à l'océan, nul doute que tu l'entendes rouler au loin : il vit sur l'île Quadra, en bordure de l'île de Vancouver, en Colombie-Britannique...
J'apprécie grandement cette belle présentation du livre de Robert Bringhurst, et de son auteur. Merci Patrice, d'ouvrir vers tant d'inconnu et de densité passionnante.
Formidable présentation : merci beaucoup.
Je note ces mots ...
Cette réflexion de l'auteur empreinte d'un humaniste nourri à toutes les humanités du monde pour vous remercier de vos lectures :
"Les (vraies) traditions humanistes autour du monde tendent plutôt à se reposer sur un autre principe : non que tous les membres d'un groupe devraient parler ou écrire d'une seule voix, mais plutôt qu'un seul individu puisse parler et écrire avec plusieurs voix différentes. Les différentes façons d'écrire servent alors d'emblèmes pour différentes façons de parler, et différentes façons de parler aident à classer, humaniser et ordonner l'information, non à classer et à stéréotyper le locuteur."
Un bel enseignement de linguiste pour la mondialité qu'il reste à inventer...
Passionnant, Patrice. L'écriture comme geste menant au jour une part du réel du son.... ce geste de soi à soi et de soi aux autres.
Oui, Marielle, l'écriture a beau être donnée comme une expérience indirecte de l'existence, cette prégnance symbolique qui s'y attache a néanmoins ceci de particulier qu'elle n'en demeure pas moins une pratique qui, opérant une mise à distance, n'en met pas moins en jeu la totalité du langage, et donc relationnellement la présence à autrui, et au monde. Bien sûr, tout est dans la manière de poser ces "gros" mots, et surtout de s'orienter des uns vers les autres...
"une expérience indirecte de l'existence " mais une exopérience directe de l'être, non ? Si c'est un conjungo, une épousaille de l'être et de l'existant. Un verbe, quoi, comme si poïen en était un.
Pierre, j'avais "oublié" ce commentaire. Difficile d'ailleurs d'y répondre autrement que par la pratique, par le "faire", en effet.
Mais plutôt qu'expérience directe de l'être, je dirais ouverture sur ce qui est par l'expérience, en "encrant" les figures de l'écriture (pas en "ancrant", j'aurais bien trop peur d'une clôture conceptuelle, mais c'est mon point de vue, ma manière d'être...).
Merci pour cette référence. L'ouvrage a l'air passionnant.Avez-vous remarqué à quel point la pensée ne sui t pas le même cheminement selon que vous ayez choisi de la "manuscrire" ou de la taper sur un clavier? Comme si les déliés sur le papier guidaient la reflexion vers d'autres chemins...Ou encore de quelle façon des voies du langage en prenant des intonations séduisantes ( chaleur, mélodie de la voix...) peuvent altérer durablement "une forme solide du langage"?
Nadja,
j'ai sous vent expérimenté (anglicisme adopté depuis le "Have you been experienced?" de Jimi) que la pensée du marais ou de la forêt rejoint souvent celle du réseau des réseaux, mais pas celle des salons ni des saloons. De solitaire à solitaires, peut être, et pas toujours avec un trait d'union, mais par fois.
Quand je tape sur un clavier, il m'arrive de penser à Glenn Gould. Je suis trés prétentieux.
Bien sûr, nadja. C'est toute l'histoire de cette "forme" que vous convoquez là. Son rapport à la vie.
Transmission à autrui de votre écrit concernant ce livre .
Tant de facettes à explorer , je vais tenter cette aventure : merci .
Merci infiniment pour l'éditeur.
Depuis longtemps amoureuse de la calligraphie (j'ai eu la chance d'apprendre à écrire avec de l'encre et une plume) dans les années cinquante. L'écriture devait être belle et je prenais alors un plaisir immense à entralacér les lettres, faire les majuscules. J'en ai gardé une écriture souple, légère, et si aisée que ma pensée coule sur la page blanche comme de l'eau claire. Le plair d'écrire à la main est irremplaçable.
Lu et recommandé , Patrice
Sache que je te lis toujours avec plaisir et curiosité
Cordialement
Grand salut, cher Ben.
En (petit) complément de ce billet, dans le sens de la démonstration de Bringhurst, un extrait de dialogue du Phèdre de Platon, très instructif sur l'importance de l'enseignement oral et la place alors réservée à l'écriture (en soutien de la mémoire, pour les initiés): « (...) La vraie parole est celle qui, nourrie de savoir, s’écrit dans l’âme de l’homme qui apprend, celle qui est capable de se défendre elle-même, et qui, d’autre part, sait dire ou faire silence devant qui il faut. — Tu veux dire la parole animée et vivante, dont on peut dire que la parole écrite est le fantôme. »
Yes, man !
Oui, lu et recommandé, moi z'aussi. Merci d'avoir l'œil. Qui éclaire.
Ouvrons l'œil, exactement. Et à ce propos, même si cette note de lecture ne se voulait en rien exhaustive sur de tels sujets, cette référence quand même sur l'ouvrage de Jérôme Peignot et Marcel Cohen, Histoire et art de l'écriture.
Time and again... the lack of a means to avoid misunderstandings on the part of others, and also errors in one's own thought, makes itself felt. Both have their origin in the imperfection of language, for we do have to use sensible symbols to think.... Symbols have the same importance for thought that discovering how to use the wind to sail against the wind had for navigation.
Gottlob Frege
Le symbole, comme un javelot porté par le vent contraire, loin, très loin du geste...
"Tu veux dire la parole animée et vivante, dont on peut dire que la parole écrite est le fantôme...."
La parole écrite n'est pas toujours fantôme. Elle sait aussi être habitée et vivante. Et donner, et transmettre, et donner vie (ou envie). Elle sait aussi, parfois dire ou faire silence. Et s'écrire dans l'âme de celui qui lit....
On écrit avec ses oreilles...
http://www.festivalsilencio.com/
http://www.literaturwerkstatt.org/index.php?id=736&L=0
Résolument, oui, pour les oreilles. Et pardon, bien sûr, j'aurais dû recontextualiser cette citation de Platon, qui n'est là que pour montrer le long chemin - sur elle-même - qu'a dû accomplir l'écriture. Ce que dit Bringhurst, au nom du langage. Cela revient à animer, emplir les figures de l'écriture du tout de l'expérience, des choses, de ce qui est.