La parole en bandoulière
Une note, une pensée jetée dans le dos des jours. Depuis des semaines, je lis et relis, par toutes sortes de chemins de lecture croisés, un des derniers ouvrages parus de Miguel Abensour, Pour une philosophie politique critique (Sens & Tonka).
On reviendra forcément vers cette somme qui rend compte des « itinéraires » (sous-titre de l'ouvrage) de pensée de ce compagnon de travail (critique) de Maximilien Rubel (voir ce précédent billet).
Les textes composant cet ouvrage s'échelonnant de 1974 à 2008, on pourrait même parler de traversées de la conscience politique contemporaine, du moins telle que Miguel Abensour la revisite, la refonde, à part, dans un temps revendiqué in fine comme étant celui de l'« après » critique totalitaire.
En dehors de toute idée de système, il s'agit donc pour ce philosophe intempestif de remettre en tension l'utopie et la démocratie : « Contrairement à la doxa prisonnière de l'horizon libéral, il n'est pas vrai que la démocratie ait évincé l'utopie, comme si l'époque de la démocratie avait succédé à l'époque de l'utopie en en signant la fin. »
C'est là l'espoir, communicatif, de cette pensée mise en parole, articulant le lien humain chez un philosophe du politique comme Pierre Leroux à l'humain chez un philosophe de l'éthique comme Emmanuel Levinas.
Quand je lis un philosophe, j'ai toujours en tête ces mots du poète « objectiviste » américain George Oppen : « Maintenant il nous faut parler. Je ne suis plus sûr des mots, cette horlogerie du monde. »
Miguel Abensour est un des rares (selon moi) qui ait le sens de cette contre-horloge du temps, son utopie, qui est aussi le sens du poème. Car le poème porte la pensée en bandoulière. À la différence, intolérable pour notre aujourd'hui livré au bruit assourdissant du monde, qu'il ne répond pas (sauf par un baiser comme Jean-Pierre Duprey) : il pose, il rencontre, il met en tension, il découvre.
J'y reviendrai donc (forcément) mais, pour conclure ce billet, un exemple de ce « présent » du poème avec ces vers de Stanislas Rodanski, où on peut percevoir, brute, non filée par la parole, toute la question (non tranchée) de la radicalité de l'altérité, qui hante la pensée contemporaine de l'éthique, d'Émile Benveniste à Emmanuel Levinas :
On frappe à mes tempes
Qui vive ?
Moi
Qui ? Moi
Toi
Miguel Abensour, Pour une philosophie critique, « Itinéraires », Sens & Tonka, 25€, 400 pages.
Je signale également la parution (en mars prochain très certainement) des Utopiques I & II, aux éditions de La Nuit d'Irénée D. Lastelle.


Tous les commentaires
"Car le poème porte la pensée en bandoulière"
Et le rêve, aussi, parfois. " Bandoulière", encore un de mes mots préférés...
Comme (d'excellente) habitude, Patrice, ta "compagnie des phares et balises" éclaire de jours nouveaux.
Ces vers (de Rodanski), quelle "conclusion"!
Et ce livre, sûrement "essentiel". A voler? (Quand on ne peut plus l'acheter) (Ou attendre des jours meilleurs. Mais l'esprit a besoin de nourriture, aussi.)
Le rêve et le livre, j'essaierai de faire passer, chers amis, en bandoulière...
Bandouliére, bandouliére... Ferais-tu allusion à une contrebande, aussi? A travers les montagnes?
Merci Patrice, pour l'espoir communicatif.
"Tout enfant dans la lande a ses visions".
Moi aussi j'aime ce mot, bandoulière. Et tes textes, Patrice, enchantés et enchanteurs.
En cette époque qu'il faut faire déchanter, oui, trouvons à nous enchanter.
Comme le faisait Mano Solo à sa façon, ce grand amoureux de Cendrars, rencontré un soir, du temps où j'étais "Ah Paris je t'aime et je te hais", dont j'apprends à l'instant avec tristesse la mort...
Mano Solo, oui. Cette voix, trop rarement entendue.
« Contrairement à la doxa prisonnière de l'horizon libéral, il n'est pas vrai que la démocratie ait évincé l'utopie, comme si l'époque de la démocratie avait succédé à l'époque de l'utopie en en signant la fin. » Cette citation de Miguel Abensour est l'évidence même . Il s'agit pour ce philosophe de " remettre en tension l'utopie et la démocratie..." Assurément!... Encore faut-il que démocratie et utopie soient en phase.Sans reprendre le poncif " l'utopie d'aujourd'hui est souvent la réalité de demain"( pertinent dans le domaine du progrès mais moins évident dans les aspirations humaines st sociétales...), la démocratie ouvre le champ des possibles à l'utopie, lui permettant l'expérimentation qui lui a toujours été refusée, notamment, en politique. Mais pour cela il faut que la majorité qui résout tout débat démocratique soit assez imaginative et courageuse pour choisir l'utopie.... Et là, c'est pas gagné!....
Merci de nous faire partager votre intérêt pour cet ouvrage.
C'est effectivement un large débat... En deux mots, j'insisterai simplement sur la dimension critique de la philosophie politique d'Abensour qui s'élève précisément contre ce qu'il qualifie de "sacralisation acritique de la démocratie". Ce qui m'intéresse en particulier, c'est qu'à cet effet, par la confrontation de la démocratie et de l'utopie, il instaure une autre pensée politique du social (par la recherche de l'altérité) dans une dimension temporelle inédite qui n'est pas seulement, à mon sens, le fameux "horizon d'attente" phénoménologique... Bien sûr, vous avez raison, la partie est loin d'être engagée, dans les faits, de la sorte.
J'entrevois, mais euh:
« Contrairement à la doxa prisonnière de l'horizon libéral, il n'est pas vrai que la démocratie ait évincé l'utopie, comme si l'époque de la démocratie avait succédé à l'époque de l'utopie en en signant la fin. »
Oui, mais l'horizon d'attente ça fait loin dans notre monde pressé. L'horizon d'attente: il y a bien une ligne, quelque part ?
Je te rassure, Dominique, cet "horizon d'attente" n'est pas de mon fait, et il ne m'impressionne pas non plus ; je l'emploie justement pour dire (pas assez clairement sans doute) que, dans mon texte, je lui ai substitué le présent, le présent du temps humain (du lien, de l'inventivité...).
"L'horizon d'attente", chére Dominique, si je puis me permettre : chaque jour le soleil se léve. Et il ya des trouées dans les nuées. Peut-être cet horizon est-il en chaque un, chacune. (Je dis ça ; chaque nuit j'attend le jour.) Et cette ligne, une ligne de conduite, peut-être. (Mais ce monde "irréparable"). Mais l'utopie en nous, plus qu'un espoir : une vitalité. ("Une désespérée vitalité" PPP)
(L' horizon libéral : le soleil se couche à l'ouest.)
"radicalité de l'altérité" dites-vous à la fin de vos lignes : voici un mot, altérité, qui a besoin de silence ; car sa fortune récente, comme souvent, nous fait perdre son exigence.
Merci Patrice de cette remise en tension / attention.
("attention : fragile" comme on écrivait sur certains colis envoyés ou transportés)
Le plus étonnant, le plus impressionnant sans doute, Marielle, c'est comme le poème montre dans leur effectivité toutes ces questions qu'on attend du côté de la philosophie, des sciences humaines. Il ne s'agit en rien de "justifier" le poème, trop souvent ravalé au rang d'agrément de la pensée (à coups de citation de poètes par exemple pour "illustrer"). Comme vous vous y attachez vous-même, il suffit de le prendre pour lui-même, car il répond de lui-même.
On frappe à mes tempes
Qui vive ?
Moi
Qui ? Moi
Toi
"Car Je est un autre" ?...
Merci cher Patrice pour toujours tant d'émotions si vives.
Vous avez vu, Mithra, dans ces vers comme la verticalité, l'espace du poème, délie et lie la ligne...
Oui, c'est en effet cela que je vois, et je lis à travers ces lignes comme la retenue d'un souffle.
L'inspiration du poète...
...des poètes...
Je note cet ouvrage et j'essaierai de le lire... Difficile pour moi de mettre un autre commentaire, mon ignorance de l'auteur étant totale... Juste ceci: mais "l'horizon libéral" n'est-il pas aussi l'utopie de la démocratie? Et une "doxa" est-elle contraire à l'utopie ou l'exprime-t-elle? mais sans doute trouverai-je les réponses dasn cet essai qui semble en effet stimulant...
Partir de ce qui est, c'est sans doute s'évader. Y revenir, aprés un long voyage, peuplé de nouvelles connaissances : il y a un ailleurs, autrement.
Cher kairos, la "doxa" ici est à prendre au sens d'un point de vue dominant, entendu le plus largement par la communauté, sur un sujet. C'est donc une critique formulée par Abensour à l'encontre de "l'horizon libéral". Sur le site des éditions De la Nuit, il y a quelques lignes assez explicites sur le rapport de ce philosophe politique à l'utopie.
Et puis, entre vous ces dialogues, colonne qui vertébre ces lieux. Permanence du poéme, et du poétique l'inspiration, encore du souffle pour une longue marche. Je vous aime. Vous m'êtes devenus nécessaires. (Scandons l'incandescence scandaleuse du lumignon).
Sinon le monde, Pierre (comme le disait James Cagney dans L'Enfer est à lui - de mémoire: "Maman, le monde est à moi"), le temps nous appartient ou du moins il nous appartient d'en faire un présent (grande découverte de Benveniste)...
Je précise qu'il s'agit ici d'une simple note, comme signalé, ne retraçant pas l'itinéraire complet de la pensée politique de Miguel Abensour (il eût fallu lui associer aussi les travaux sur Hannah Arendt, Claude Lefort, Machiavel...). J'ai simplement voulu pointer, au travers des dernières préoccupations du philosophe politique (le "lien humain", "l'humain"), de possibles corrélations avec l'utopie du poème, son présent.
C'est bien ainsi que je l'ai lu, Patrice. Une note, la notte, comme une incitation, ou mieux : invitation. J'avoue que je ne connaissais pas même le nom de Miguel Abensour. Mais j'ai bien lu la relation que tu en fais avec Lévinas, que j'aimerais tant pouvoir relire, et Leroux que je ne connais pas non plus. Ces béances dans mon propre.
Ce qui m'importe, tu le sais, comme à toi sans doute, c'est cette laison possible et devable en et entre philosophie politique et poétique, ou poétique philosophique et politique, ce que l'on peut oser polétique.
Autour de la Sation Blanche, tu sais où, rodait cette idée et ce penchant de haut en bas et de bas en haut, en même temps que nous (L et moi) "découvrions" Lévinas, Verdier, le Zohar, en "cachette" de Pham Cong Thien.
Peut être aussi pouvons-nous risquer : l'utopie du poéme est son présent. (En posant qu'il me faudra comprendre ce que cela veut dire. Tu sais ce que le surréalisme en dit.)
Je ne doutais pas de ta lecture, Pierre, simple précision...
Oui, très juste, "l'utopie du poème est son présent", dans le sens où c'est une découverte toujours renouvelée, toujours commencée sur le "qui-vive".