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28
May

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La jeune femme éternelle et le vieux philosophe

Longtemps, la philosophie s'est cru éternelle, philosophia perennis. En 2005, fait assez rare, les Presses universitaires de Vincennes publiaient dans une belle collection le mémoire d'une étudiante en philosophie de 23 ans. 

Pour aussi remarquable que ce fut, L'Incertain. Lecture de Descartes, de Doatéa Nuri, n'en est pas moins une publication posthume, cette jeune philosophe ayant trouvé la mort peu auparavant dans un accident de voiture. Quelques semaines avant sa disparition, notre ami commun, Damien MacDonald, nous avait permis de passer ensemble une longue (et unique) soirée. A peine avait-elle évoqué l'aménagement d'un appartement tout près de nos lieux de vie, à Paris, Belleville, durant ce qui nous est un rituel de retrouvailles ardentes avec Damien. Il y avait comme un contraste saisissant, captivant, entre la douceur naturelle de son maintien, la profondeur de son écoute, et sa tenue, en salopette, toute tachée de peinture et de plâtre, jusqu'aux cheveux.

La réelle surprise, chargée d'émotion, que constitua cette parution se doubla d'incrédulité, pour qui comme moi n'est pas de formation philosophique, en regard de son sujet. Ainsi, une jeune philosophe osait encore traiter de Descartes, un tel monstre, père de la philosophie «moderne», inventeur cartésien de l'Etre pensant. Surtout, elle osait mettre à la question cet Etre pensant légué par l'histoire de la philosophie, en extirpant de la démarche même de Descartes une fable, un personnage de fiction, l'Incertain, dont le cheminement existentiel devait valoir bien plus à ses yeux que l'Etre de raison avéré, sûr de sa méthode et de son savoir.

Jusqu'ici, un intercesseur en particulier, merveilleux conteur philosophe, Ferdinand Alquié, avait laissé percevoir à toute une génération de l'après-guerre la possibilité d'un rapport dédoublé au maître de la «raison claire». «Ferdinand !» comme disent encore les (rares) continuateurs d'un surréalisme vivant. Car tel est bien là, l'apparent mystère d'Alquié, tenant d'un même geste les aventures rationnelle de Descartes et irrationnelle du surréalisme. Comme l'explique lumineusement Jean Wahl dans son Tableau de la philosophie française, en fait, «c'est un problème [de compréhension] qui peut être résolu si l'on pense que, pour lui, cet irrationnel même n'est que l'indication de quelque chose qui dépasse la raison ordinaire et qui est l'Etre». C'est ainsi qu'Alquié a constitué son ontologie, autour d'ouvrages également enchanteurs tels que Le Désir d'éternité, La Conscience affective.

Or, précisément, ce qui fait le prix de la démarche de Doatéa Nuri, c'est qu'elle est exactement inverse à celle d'Alquié, non pas celle d'un dépassement, mais celle d'une remontée initiale, souterraine, de l'enfance de la pensée. Son intuition géniale, c'est qu'avant même d'être une figure plus ou moins constituée, un personnage de fiction, l'Incertain est un être réel, sans parole, qui n'a pour toute existence, qui n'a pour lui qu'un discours «qui n'est pas le sien et qu'il utilise» ; ce discours «l'attache aux choses et à soi-même selon un rapport fixe». C'est ainsi que Doatéa Nuri est amenée, et nous conduit, à remonter à la source même de la pensée, à son éclosion, par le fait de se «délier», puis de «descendre en soi» (avec la rencontre du Sauvage en soi), et enfin «marcher» (au côté de l'Arpenteur) :

 

«Le discours s'ordonne selon des figures, le chemin dans le discours est un chemin hors du monde immobile, clos et pourvu d'un ordre immuable. "Chemin hors du monde" veut dire : chemin hors de l'assignation de soi.»

 

Cette lecture de Descartes, au travers du narrateur des Méditations métaphysiques et du Discours de la méthode, est également une traversée de «l'espace littéraire». On y rencontre aussi bien Lacan, Foucault, que Duras ou Michaux. Et si elle garde trace des lectures autorisées de Descartes, comme le précise d'emblée Doatéa Nuri : «Ces auteurs sont peu cités car ils ont dû être oubliés pour que le travail trouve son chemin propre.»

 

Doatéa Nuri a choisi bien plutôt de se ressourcer au langage, et précisément au fait linguistique même du verbe «être». C'est en son état de verbe de qualité qu'elle constelle son essai d'infinitives, «se faire incertain», «s'éloigner des livres», «d'où parler». Mises bout à bout, ces touches verbales incandescentes reconstituent en une proposition, celle d'une jeune philosophe, in absentia, toute la magie de cette traversée unique, non mortelle des mots, en nous.

 

Doatéa Nuri, L'Incertain. Lecture de Descartes, préface de Catherine Perret, postface de Bruno Clément, coll. Intempestives, Presses universitaires de Vincennes, 2005 (19€).

Tous les commentaires

Merci, Patrice, de ce bel hommage à une inconnue, nommée Doatéa Nuri.

Merci pour ce magnifique hommage.

Votre récit donne une forte envie de pénétrer dans le livre de cette jeune philosophe disparue. Et votre émotion promet une rencontre particulière. Merci pour cet hommage et votre amitiié pour Doatéa Nuri .

L’œuvre de Doatéa Nuri est pleine d’audace, superbement filée et écrite. Il faut surtout rendre grâce à Jean-Michel Rey (un des professeurs de littérature et de philosophie de Paris 8 parmi les plus «écoutés») de l’avoir accueillie dans sa collection aux PUV.

Il y a Descartes et l'image, le cliché d'un Descartes cartésien. J'ai toujours été frappée par l'importance du doute dans ses écrits, et notamment dans les Méditations Philosophiques, où le mot réapparaît de page en page. Méditations dont la démarche, elle aussi, est à l'inverse, comme une remontée à la source. "Quelle voie suivrais-je en la vie ?", c'est la phrase sur laquelle s'était ouvert le recueil de poèmes qui accompagnait le Dictionnaire dans son troisième songe, celui dont l'interprétation le conduisit à dire qu'il ne fallait pas s'étonner que les poètes "fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des Philosophes." C'est juste un écho, Patrice, à propos d'un philosophe et d'une vie qui me touchent, jusque dans le récit de sa mort. Comme me touche le texte que tu as écrit sur cette jeune philosophe morte si tôt, et sur son livre.

Justement, Anne, Doatéa Nuri s'inscrit dans la démarche de ce Descartes-là, de l'incertitude, laissant de côté celui de la certitude. L'Incertain, c'est le "narrateur", qui s'essaie à penser, des "Méditations". Peut-être n'ai-je pas été assez clair (au sens du vieux philosophe)...

Ce n'est pas explicite, mais on comprend sans peine que Descartes est cet "Incertain". Je n'ai pas voulu en parler plus directement, préférant attendre d'avoir lu le livre. D'où le choix d'un écho. De Descartes me touche beaucoup aussi ce qu'il écrit dans une lettre à propos des "plis du cerveau", avec l'exemple de son premier amour, qui louchait. Le "trait unaire" de Lacan. Et, d'une façon plus générale, toutes les fois où il a recours à sa propre expérience.

Ah, alors je précise encore (et puis j'arrête) : "le narrateur", autrement dit, l'Incertain, ce n'est justement pas Descartes pour Doatéa Nuri. C'est un personnage de fiction, élaboré par Descartes même et dans lequel elle s'essaie tout comme ce personnage à penser (c'est ça son sujet, 'qu'est-ce que penser'). Avant qu'il ne devienne le Descartes que nous a légué l'histoire de la philosophie. Oui, il faut lire Doatéa.

Ah bon, alors c'est (ce n'est qu') un dédoublement ! Comme Dieu est le double du doute. Bon, j'arrête moi aussi. Mais je lirai…
Je plaisante, Patrice. Ayant commencé sur le Doute, je n'avais pas l'impression d'être tellement à côté. Le Descartes dont j'ai parlé n'était bien sûr pas le Descartes de la tradition. Et je trouve très juste, lumineusement juste, ce choix de Descartes pour travailler un tel sujet.

J'étais en train de te répondre, Anne. Ce que je voulais dire plus haut, c'est qu'il m'est difficile de mieux préciser la pensée de Doatéa Nuri que je n'ai essayé de le faire. Mais, pour aller dans le sens de l'essai de Doatéa, et de notre échange, voici un extrait de Fondane qui explicite assez, je crois, cette possible ligne de fracture dont toute la pensée existentielle s'est nourrie (c'était aussi dans ce sens que j'avais parlé de "cheminement existentiel", à propos de l'Incertain de Doatéa, §3 de mon texte) : "Il (Descartes) était plongé dans une existence prodigieuse et il alla chercher une preuve, une preuve cartésienne, qu'il existait, lui, Descartes ! Il décida par conséquent (...) de douter de tout, comme si celui qui doutait n'était toujours celui dont on doutait. Il mit tout en suspens, tout, sauf le Je, et, par miracle, il retrouva ce Je intact, lorsque tout se fut évanoui. (Ce Je) était-ce encore un "je" existant ou était-il devenu un "je" pensant - car de cela dépendait, en somme, que sa découverte portât sur un monde existant ou sur un monde pensé." Ce "monde existant" me paraît être celui de l'Incertain...

Merci, Patrice.

Damien et toi, avez eu la chance...de rencontrer cette jeune femme éternelle, et nous avons bien de la chance de la rencontrer par vous. Par vous, par ce billet aussi, elle existe. Elle, et (ou) son Je. Merci D.Nuri.

Et grâces te soit rendu d'avoir ainsi signalé le passage d'une comète. Ce "monde existant" me paraît être celui de l'Incertain" trouve ici, "sous le rempart", un écho amplifié d'autant qu'il vient de loin, et de près à la fois. D'un vieux lycée où un professeur, qui fut un maître, m'a fait découvrir Descartes non pas sous l'angle de la méthode, mais du doute , et de la méditation autour de ce doute. Et du passage dans une tempête qui m'a fait douter de l'existence même d'un "je" comme être pensant. Il serait trop long d'évoquer ici Jonas et "le ventre du poisson". En tout cas encore merci, grâce à toi, je me constitue peu à peu une "liste" de provisions spirituelles à faire en vue de la traversée du désert de l'été. Et puis Doatéa Nuri, cométe de 23 ans ! L'envie de prolonger un peu sur ces vies si courtes, si rapides, si pleines. Je lirai ce livre.

Merci Pierre de ce passage. Elle sera toujours là, Doatéa. Nos vies seraient-elles en ruines. Elle resplendirait. A des années-lumière d'amour.

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