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La rencontre de David Gascoyne

Qu'est-ce qui fait qu'une histoire peut être bonne à raconter? Qu'est-ce qui fait que l'amour est l'amour sinon qu'il met au jour cette horlogerie secrète du monde que sont les rencontres? Ce moment d'une rencontre que rien dans le cours d'une vie ne peut laisser prévoir, c'est exactement ce qu'il est arrivé à l'écrivain anglais David Gascoyne (1916-2001) de connaître.

Cette histoire est intéressante parce qu'elle échappe à l'histoire littéraire classique. On sait que, depuis au moins une décennie, l'histoire littéraire a en effet largement redoré son blason au détriment des études plus analytiques, plus textuelles. Le meilleur indice en est le nombre grandissant de biographies au catalogue des éditeurs, jusqu'à la collection «Folio» qui publie directement des biographies inédites en poche.

N'empêche, le débat est ancien quant à la pertinence de l'histoire littéraire. Le principal argument à lui opposer étant que sa démarche rationnelle, de reconstitution linéaire d'une vie d'auteur, peut faire fi du temps de l'œuvre : c'est-à-dire des pratiques (artistiques) qui «inventent» une vie de manière autrement décisive que ne le laisse à penser l'énoncé, a posteriori, des faits émaillant une vie, fût-elle d'artiste, avec ses inévitables accents de légende.

Or, justement, par chance il arrive dans une vie des événements imprévisibles. Des événements qui, dans une vie d'écrivain, peuvent être encore redevables à l'œuvre d'avoir été, ou plutôt d'être. Ainsi de cette histoire de David Gascoyne que je tiens de deux sources sûres : l'éditeur et essayiste Michel Carassou, et la traductrice et également essayiste Christine Jordis.

En deux mots, puisque l'histoire littéraire est a minima une introduction nécessaire à un sujet, voici la trajectoire de l'écrivain David Gascoyne. Dans les années 1930, le tout jeune homme qu'il était se passionna pour le surréalisme dont il devint en Angleterre un véritable ambassadeur. Très vite toutefois, avec les rencontres de Pierre-Jean Jouve et Benjamin Fondane, il fut hanté par une dimension spirituelle plus métaphysique. Ce qui ne l'empêcha pas de se porter au secours des républicains en Espagne. C'est à ce moment qu'il compose l'essentiel de son œuvre poétique avec Miserere (publié par Granit en 1989) qui lui valut d'être un poète reconnu en Angleterre.

Voici le tout début de Pensées nocturnes, poème «radiophonique», écrit à la suite en 1956 :

Les Veilleurs de Nuit

(Voix A)

Que ceux qui entendent cette voix en prennent conscience,

Le soleil est couché. O vous qui écoutez dans la nuit,

Assis dans des pièces éclairées d'où l'obscurité s'est enfuie,

A travers l'éther obscur une voix vous intime

De ne pas oublier que la nuit vous entoure.

 

(Voix B)

 

Autour de nous, comme au-dedans, la bataille se déchaîne.

Enveloppé d'obscurité, notre ennemi,

Emissaire du monde des ombres,

Nous assaille, invisible, avantagé,

Nous observe à notre insu, usurpe l'initiative

Et s'en sert pour instiller en nous une méfiance

Jusqu'à soupçonner partout sa présence.

 

(Voix C)

 

Que ceux qui entendent ma voix en prennent conscience,

La Nuit est tombée. Nous sommes dans l'obscurité.

Je ne vous vois pas, mais dans mon regard intérieur

Vous êtes assis dans des pièces éclairées d'où l'obscurité s'est enfuie.

Mon message vous est diffusé par les ondes

D'une mer sans limite vers laquelle vous dérivez

Chacun dans une pièce éclairée séparée, comme sur des radeaux,

Survivants du grand navire perdu, Le Jour.

 

Ce poème semble annoncer les années de dépression qui s'ensuivirent. Ayant provoqué divers troubles à l'ordre public, David Gascoyne fut renvoyé sur l'île de Wight dont il était originaire. Il fut enfermé en asile psychiatrique durant près de dix années.

Advint alors la rencontre. Une certaine Judy Lewis avait pris pour habitude de venir faire la lecture aux malades. Un jour qu'elle entreprit de lire un poème, elle se tourna vers l'assemblée, et demanda :

— Quelqu'un parmi vous connaît-il David Gascoyne ?

Au fond de la salle, un homme leva timidement le doigt :

— Oui, c'est moi.

Quelque temps plus tard, David Gascoyne put enfin sortir d'hôpital. La légende dit qu'il épousa Judy Lewis, qui l'aida à vivre, à écrire à nouveau, et à voyager. Son œuvre fut rééditée, louée. Et Judy et David vécurent de longues années ensemble dans leur petite maison de l'île de Wight.

NB. On se reportera avec profit au site de la revue Temporel d'où est tiré l'extrait de poème de David Gascoyne.

Tous les commentaires

"Ne dites pas du mal des femmes ! Plus que les hommes, elles savent combien l'amour conduit haut, et elles prient, et elles cherchent tous les jours à voir et elles attendent tous les jours que s'accomplisse leur ascension par l'amour. Fermez les yeux, tendez l'oreille et entendez leur grand cri, leur prière de chaque jour pour que l'ascension s'accomplisse!" Adolf Rudnicki, "L'Ascension", Les Fenêtres d'or et autres récits.

"Il n'y a pas d'histoire en dehors de l'amour" et plus loin : "Un amour d'ordre général", un mouvement vers une lutte absolue ... Marguerite Duras, "Le Camion".

Il y a... il était une fois... Diseuses, merci, simplement.

kairos Eurydice réussit donc là où Orphée échoue: ramener vivant des enfers...

Quelle infinie tristesse dans ces mots venus de l'affreux (mais si profondément authentique) gouffre de la dépression: La Nuit est tombée. Nous sommes dans l'obscurité.Je ne vous vois pas, mais dans mon regard intérieur Vous êtes assis dans des pièces éclairées d'où l'obscurité s'est enfuie. Quelle belle idée, Patrice Beray, de nous apprendre que, au fond d'un hôpital psychiatrique, la lumière, un jour, pour cet homme a de nouveau brillé. La fin de l'histoire est tendre.

Merci pour vos mots à tous trois. C'est une histoire réelle que je tiens, mot pour mot, de témoins indirects, mais fiables. Une histoire où, pourrait-on dire, jusqu'à l'inespéré s'est produit. Pour le meilleur...

L'amour qui fait tomber les murs, c'est une belle histoire, presque un merveilleux pléonasme. (la reconstitution linéaire d'une vie d'auteur, peut faire fi du temps de l'œuvre : c'est-à-dire des pratiques (artistiques) qui «inventent» une vie de manière autrement décisive que ne le laisse à penser l'énoncé, a posteriori, des faits émaillant une vie, fût-elle d'artiste, avec ses inévitables accents de légende. ça je le recopie juste pour le plaisir de le relire. Serge Koulberg

Merci Serge Koulberg. Vous êtes donc le 4e à poster un commentaire. Les quatre côtés des murs n'ont qu'à bien se tenir maintenant...

suis infirmiere en psychiatrie et j'ai rencontré des personnes hospitalisées fabuleuses et j'ai rencontré l'homme de ma vie,l'un des hommes qui a bouleversé ma vie,qui savait ce qu'aimer veut dire et je l'en remercie encore mais ça n'a pas été facile tant il y a un interdit pour protéger les uns de tomber amoureux de ceux qui sont de l'autre coté,mais lequel?

Simplement merci, Agnès, pour ce témoignage.

Relisant ce poème, j'y retrouve, comme la première fois, le souvenir de la conscience précise que j'ai eue, enfant, de la profondeur enveloppante que l'écoute d'une voix venue de nul corps, une voix des ondes, donne à la nuit, à toutes les nuits.

J'en suis bien d'accord avec toi, Anne. On l'entend la voix, dans ce texte (fait pour être lu, radiodiffusé). Et oui, quels moments que ces écoutes-là.

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