Guy Cabanel, poète marabout
Drôle d'oiseau, le marabout. Pour voler à son aise, il rentre la tête plus que de raison. Sa tête chauve qu'un long bec acéré porte goulûment à plonger dans les entrailles du vivant. Pas un dont on a envie de dire, comme Mallarmé visant Dieu en personne – c'est un emplumé !
Quand, en 1958, Guy Cabanel et son complice dessinateur Robert Lagarde «fabriquent» À l'animal noir, le premier animal de ce bestiaire hérité du Maldoror de Lautréamont n'est autre que ce vautour des marécages de la savane africaine.
Cette œuvre au noir, tissée dans «la matière de la nuit» (titre du poème introductif), les deux amis la reproduisent sur plan d'usine (papier héliographique), à Saint-Lizier, en Ariège.
Au préalable, les cahiers de poèmes ont été dactylographiés sur calque, et les dessins exécutés de même. Le tout est emboîté en un livre-objet tiré à 17 exemplaires.
Parmi les destinataires, André Breton qui, de Saint-Cirq-la-Popie, à distance du Tout-Paris existentialiste, témoigne par retour aux deux auteurs le plus vif enthousiasme. Se présentent alors les activités du groupe surréaliste, ses dernières grandes revues : Le Surréalisme, même; L'Archibras.
Épurant, effilant à l'extrême son écriture, Guy Cabanel accomplit en ces années le dessein ultime de la poésie surréaliste du «tout-image». Un poème brut dans son jaillissement et raffiné dans son exécution. Automatique et savant. Pur effet, en conciliation des contraires, cette poésie est auditive, ce chant a comme nul autre l'oreille du langage. L'œil vient après, comme le montrent les aménagements postérieurs des poèmes sur l'espace de la page.
Ce sont pour l'essentiel les poèmes des Fêtes sévères disséminés au gré des possibilités de publication qui valent à Guy Cabanel d'être associé à Jean-Pierre Duprey, Joyce Mansour, Ghérasim Luca et quelques autres parmi les voix les plus signifiantes du mouvement surréaliste de l'après-guerre.
Les mouches sèchent la mer, les oiseaux
ont les cris du sexe, vite morts.
Ils crachent des poux vexants, tordent le sang,
fusent, crimes, giboulées.
Cimes dans l'eau, jaunes dans le puits,
plaisir d'Arabie.
Oh le soufre dans la main, au pli du ventre,
joie des stagnations.
Pourquoi ta caresse, carabe ?
Au pied du colosse, des lambeaux dans ce trou,
c'est l'œil, émeutier.
Les gouttes qui suintent du soleil
donnent sa pâleur à la campagne.
Basalte doux comme un nageur,
couronne sur l'épaule, c'est du feu.
Cet automne, cela fait exactement vingt ans que j'ai heureusement rencontré Guy Cabanel. Il y eut ainsi en 1992 la réédition (il faudrait dire l'édition) d'À l'animal noir par les soins de Patrice Thierry, aux éditions de L'Éther Vague, suivie de Croisant le Verbe.
Aujourd'hui, c'est la parution tant attendue en un volume des poèmes des Fêtes sévères qui, rassemblés, retrouvent enfin leur «consistance originelle», aux éditions Les Hauts-Fonds, d'Alain Le Saux.
Une porte claque, le voyage.
Voyez le port sans âge dans le lac.
Le matin dans l'œil s'accroche
aux plaies du jour,
saccageons cette lumière des visages
qui rient dans l'eau.
Les filles d'Égypte, aux lèvres cruelles,
par les tempêtes et les vins, hirondelles.
La nuit blanche d'armes,
au galop couvert de puces,
près des berges flambées, le loup,
le hibou, tard dans la boue, crevés,
c'est la fleur du pommier ou un regret,
le lys dans le pavé, sous le manteau
la nuit, épaisse comme une peau.
(Pour indication, ces poèmes sont composés de versets. Voyez comme ceux-ci sont ensuite disposés sur l'espace de la page.)
Et merveille, voici que le geste éditorial ne se départant pas en générosité s'accompagne d'une autre publication, novatrice en ceci qu'elle réunit proses et poèmes récents en un volume, auquel s'est joint Jacques Lacomblez, intitulé Dans la roue du paon.
Au fil du temps, après une période prolongée de silence, plus rien n'a contrarié l'écriture de Guy Cabanel : pas davantage l'oublieuse histoire littéraire qu'une vie sociale tout en arrière-pays (le poète a participé à l'édification de quelques barrages pyrénéens).
Et loin de se tarir, la parole a infusé de toute la force vive du désir d'inventer, cette source qui toujours se remonte.
Calme des eaux et de la lune,
un point rouge, deux accents
sur l'ovale blanc intrus presque,
Murasaki écrit.
Face aux vagues de la nuit
que brutalisent deux flambeaux,
lanterne avide et lisse
se gardant de frémir.
Ah ! le sang bondit,
dieu dans la tasse fermée,
ah ! sur une tige
l'oiseau se tient encore !
L'encre d'une chevelure
s'est répandue sur le brocart,
un jonc de jade blanc
demain le nouera-t-il ?
Demain de grises nuées
auront chassé monts et rivières,
seul un arbuste sera là
avec une flamme éteinte dans les feuilles.
(« Lac Biwa »)
Les Fêtes sévères, de Guy Cabanel, dessins de Robert Lagarde, 84 p., 15€ (20 ex. comprennent une pensée poétique manuscrite de l'auteur : 30€).
Dans la roue du paon, de Guy Cabanel, dessins de Jacques Lacomblez, présentation de Patrice Beray, 96 p., 15€ (10 ex. comprennent un dessin original de Jacques Lacomblez : 100€).
Les deux ouvrages parus aux éditions Les Hauts-Fonds (22, rue Kérivin, 29200 Brest). On peut se les procurer auprès de l'éditeur.
N.B. Lors de la première présentation d'À l'animal noir, les deux auteurs avaient poussé le mystère jusqu'à différer la publication des textes relatifs aux trois animaux majeurs (dont le marabout) parmi les vingt-sept animaux qui composent cet ouvrage mythique. Ces trois animaux majeurs ont donné lieu en 1961 à un additif intitulé Maliduse. Les éditions Les loups sont fâchés en annoncent une réédition imminente (le 13 octobre).
Par ailleurs, Ab irato a tout récemment superbement édité, par l'entremise d'Alain Joubert, un texte longtemps tenu inédit de Guy Cabanel, Hommage à l'amiral Leblanc, suivi de ses Pensées et proclamations (96 p., 10€).
Guy Cabanel sera présent à Paris, le 1er octobre, à la galerie Étienne de Causans (25, rue de Seine) pour le vernissage de l'exposition en ce lieu de Mireille Cangardel.
Signature par Guy Cabanel des ouvrages publiés aux éditions Les Hauts-Fonds à Saint-Brieuc, au Musée d'art et d'histoire, le 9 octobre, à 18h, lors du vernissage de l'exposition rétrospective de Jacques Lacomblez. Et à Paris, à la galerie nuitdencre (64, rue Jean-Pierre-Timbaud, XIe), le 13 octobre, à partir de 18h, signature par Guy Cabanel de Maliduse (Les loups sont fâchés).


Tous les commentaires
cher Patrice, ôte-moi d'un doute, le titre de la revue, ce n'est pas "Le surréalisme, même", à une virgule près? Et avant l'Archibras, n'y a-t-il pas "La Brèche"? Ces petits détails, pour saluer au passage ton travail éditorial, ici et ailleurs... Amitiés.
Tu as tout à fait raison, cher kairos : Breton tenait d'ailleurs beaucoup, je crois bien, à la virgule inclusive (qui signifie : le surréalisme tel qu'en lui-même). Pour le reste, je n'ai pas voulu me livrer à une recension de toutes les revues au sommaire desquelles a figuré Guy Cabanel... Mille mercis pour ta lecture.
Dans le torrent, masquée par le sable et la boue, une pépite lance son éclat. Le chercheur ne dort pas, mais passe et fait passer...
Ceci pour faire remonter l'or et le mot.
En écho et de gué à gué, cher Pierre.
Ce mot d'un autre Pierre (Peuchmaurd) sur Guy Cabanel : un être en or massif !
Une vocation pour "l' à venir", quand "l'employeur" m'aura lourdé -ce qui sera une maniére de m'alléger : mineur de fond dans les librairies... Ou garde-fourré dans les arbres, pour deviner les pages... Tu sémes des pépites dans ce que j'aperçois tout à coup comme un trou béant dans ma pauvre petite bibliothéque noire. (En trouver une de bois massif, pour porter les mots d' or, qui éveillent l'éternelle renaissance) Repartir sur les chemins de traverse... (D'où l'idée du passe-montagne, pour la fête de La Madeleine.) (MP public : ton livre "Le temps du poéme" : une nécessité.)
Souhaitons-nous, Pierre, de vivre (un peu, quand même) de l'or du temps.
Et merci public...
Pas de souci, Patrice : je ne crains plus "l'à venir". Il est éternel comme une présence et un présent (le double sens de ce mot, tu sais. Je sais que tu sais.) Comme tu sais la Shekhina.
Envie de redire ici : or, mot, et meorot. Rien à craindre.
Cher Pierre, après un "détour" par la pointe occidentale de Brest, j'étais à Saint-Brieuc hier, où l'on a fêté et Jacques Lacomblez et Guy Cabanel. Deux présences "inaltérables"...
“Comme la profondeur des cimes, la hauteur des océans minute l'expérience intime.”
L'inversion des liens habituels entre les mots dans cette phrase de Guy Cabanel en épigraphe du catalogue des Éditions Les Hauts-Fonds me fait penser à une autre que tu avais citée, Patrice, “le loup est un homme pour le loup” (de mémoire, impossible de la retrouver malgré le moteur de recherche amélioré, ou alors aurais-je, une fois de plus, rêvé ?).
Je leur ai adressé la commande de plusieurs ouvrages, les deux Guy Cabanel – au passage, regarder les œuvres de Lacomblez dans la galerie de la rue Jean-Pierre-Timbaud était comme un voyage vers le centre, pour cela très proche de Fred Deux – et aussi CruciFiction ainsi que On achève bien Auden.
Je reviendrai peut-être, quand je les aurais lus, ici ou là.
Ton rêve ne te trompe pas, Anne, "le loup est un homme pour le loup" est bien de Guy Cabanel.
Etrangement, c'est avec Robert Lagarde surtout que Fred Deux avait bcp de points communs (cela m'avait saisi lors d'une exposition, à Montauban, au tout début des années 90).
Merci pour Les Hauts-Fonds, c'est une jeune maison d'édition prometteuse. On est quelques-uns à être heureux de fêter Guy Cabanel, son oeuvre et l'homme.
Les loups sont fâchés, mais les anges aux anges...
j'aime particulièrement Lac Biwa. Merci.
Je pourrais donc procurer ces volumes en écrivant à ale-saux@orange.fr ?
Oui, James !
Et je n'ai toujours pas réussi, cher Patrice, même en le commandant, à me procurer Hommage à l'Amiral Leblanc! Devrais-je faire sentir à mon aimable libraire (féminine)... un mouvement de colère? Ou alors à l'éditeur, qui me semble avoir dans cette histoire une plus grande responsabilité? Allez... j'essaie encore une fois, avant de m'énerver!
Le plus incompréhensible, cher Tony, c'est que l'éditeur de l'Amiral (Ab irato, voir son nouveau site) a un diffuseur. Il faudra d'ailleurs que je pense à lui signaler qu'il ne sert à rien de "médiologiser" mon patronyme...
Debray... ou de loin, ça ne s'invente pas! Ne te laisse pas médiologiser en effet!