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Bleus de ciel - figuration poétique contemporaine (Danielle Collobert)

En 1953, un auteur doué, promis durablement aux mannes universitaires de l'esthétique, publie finalement sous la forme de poèmes un livre dont il avait envisagé initialement de faire un roman. C'est Du mouvement et de l'immobilité de Douve, d'Yves Bonnefoy, œuvre poétique donc, profondément empreinte de philosophie. Quelques années plus tard à peine, en 1956, une adolescente (née en 1940) inaugure ses Cahiers, un journal donc, poétique, où elle invente mine de rien, avec l'emploi du tiret, une nouvelle forme, contemporaine, de verset :

 

Décembre

Je n'arrive pas à dire ce que j'ai saisi tout à l'heure en marchant toute seule près de la Contrescarpe – rues désertes – je me suis sentie moi marchant tout entière, seule – Voilà, c'est déjà faux – pas question de solitude – il s'agit surtout de la sensation de mon existence dans cet instant-là – vécu par moi – entièrement –

 

Alors qu'Yves Bonnefoy trouve en publiant son recueil à rompre avec l'influence du surréalisme, alors que d'autres gravitant dans l'aura du surréalisme vont s'aventurer définitivement à l'écart de toute mondanité littéraire (c'est-à-dire, dans le contexte de l'époque, hors de toute mondanité universitaire), Danielle Collobert s'approprie d'emblée le mot bruyamment colporté par son époque : l'existence. Puis très vite, un autre, tout aussi prégnant (et même ravageur) : «texte», pour poème.

 

Collobert_0.jpg

Danielle Collobert (1940-1978)

 

Si aujourd'hui on assiste à l'édition des Œuvres complètes (tomes I et II chez POL) de Danielle Collobert, c'est qu'on peut véritablement parler à son propos d'œuvre «culte» au creuset de ces dernières décennies.

La raison en est sans doute cette extrême solitude existentielle qui vaut témoignage pour l'écriture avec ces expériences des confins : l'engagement politique (dans un réseau de soutien au FLN en 1961), les voyages comme une impossible saisie des choses, le récit latent d'une vie où angoisse et désir ne se départagent jamais, jusqu'au suicide le 23 juillet 1978 dans une chambre d'hôtel, à Paris. Mais laissons cette légende puisqu'elle est déjà écrite (c'est d'ailleurs le sens étymologique du mot).

En ces décennies férocement anti-lyriques de l'après-guerre – essentiellement contre l'héritage du surréalisme –, les écrits de Danielle Collobert, avant de s'abstraire dans la page blanche, ont cette singularité, presque sans pareille, de porter la marque d'un sujet. Une marque tragique certes, mais qui préserve sa voix jusqu'à nous, par-delà les vicissitudes formelles, toutes théoriques, de l'absolu laboratoire contemporain :

 

Mars

Il suffit que l'on prononce le nom d'une ville pour qu'aussitôt l'espace s'apaise un peu, le temps se transforme – on arrive à partir peut-être – il faut un tel courage, à cause du matin, du réveil – la rencontre dans la rue – course – côtoiement incessant aussi – chaque matin les mêmes gestes – comme découdre un peu de mon corps à peine cicatrisé par le sommeil – plonger de différentes manières chaque jour –

 

Cette écriture dit comme nulle autre les limites d'un moment de l'histoire poétique : celle d'une impossible ouverture au monde de l'imagination. Où se joue la figuration de soi dans l'existence à la manière de bio-morphes, ces «êtres» indéterminés, mais néanmoins doués de vie, qui peuplent le tableau Bleu de ciel de Kandinsky. Et elle est poésie, cette écriture qui se veut témoin de l'expérience des choses, y compris jusque dans la radicale dénégation de ses pouvoirs, jusque dans son abîme de perdition, par le rythme proprement inouï qu'elle ressource :

 

interruption dans le sommeil – l'inertie – courts moments de paix où il sera sans doute allongé sur le côté – bras replié sous la tête – vision claire d'un semblant d'absence au monde

 

Nota bene. Les citations de Danielle Collobert sont extraites des Cahiers (1956-1978) et de il donc (Change/Seghers-Laffont). Evidemment, en publication imprimée, ces passages sont "justifiés" (ferrés à gauche et à droite). Mais cela importe peu ici. J'ai volontairement choisi des passages qui ne présentent aucun retour à la ligne – d'où ma lecture (par la force des seuls tirets) de ces strophes (plutôt que paragraphes) comme des versets inédits, "contemporains".

Tous les commentaires

Et encore une nouvelle découverte à faire ! Patrice, on t'adore.... mais tu vas commencer à nous coûter cher ! Merci... et amitiés GdS

kairos Un peu comme l'ombre d'Antonin Artaud en Mai 68...

Le rapprochement est très judicieux, cher kairos. En 1968, Alain Jouffroy commençait ainsi sa préface à l'édition d'Artaud dans la collection "Poésie/Gallimard" en poche : "Quand on a lu Artaud, on ne s'en remet pas." En 1983, quand il éditait les "Cahiers" de Danielle Collobert, Jean-Pierre Faye plaçait en 4e de couverture les mots suivants : "DC dont il fut dit que rien n'a été tenté de plus avancé, de plus risqué..."

J'ajoute, en évitant soigneusement les "formules chocs", qu'à la relecture de Collobert (surtout ses Cahiers), je suis frappé par cette invention d'une forme-vie (au sens de Meschonnic), "d'une" écriture donc, dont est emblématique cet emploi du tiret. Là où d'autres, éminemment consacrés, paraissent (pour faire simple) bien empesés.

kairos Connaissez-vous l'étrange livre de Sophie Podolski: "Le pays où tout est permis" (publié par un éditeur improbable "Transédition", en 79, composé intégralement dans l'écriture manuscrite mêlée dessins)? Philippe Sollers en avait fait paraître, dans "Tel quel", de larges extraits, avec une présentation qui se limitait à quelque chose comme: "pour rappeler qu'écrire est d'abord une façon de vivre" (je cite de mémoire et très approximativement)... N'est-ce pas de cela dont il s'agit avec Danièle Collobert?

en attente

Oui, cher kairos, sans doute aussi chez Sophie Podolski (je me souviens parfaitement de ces "traces"). Mais je me méfie quand même un peu des oracles de Sollers. Il n'empêche, que serait créer (par l'art, quel qu'il soit) sinon "inventer" sa vie ? Une chose (l'art) bien surfaite, non? Si l'histoire littéraire, qui a bien du vent en poupe aujourd'hui, recèle quelque intérêt à mon avis, c'est bien celui-ci : "retracer" (comme on dit dans les polars) une vie par une oeuvre... Et non l'inverse.

Versets et répons, de l'une à l'autre, qui est aussi la même, étrangère, dans ce rythme que l'entrelacement de tes mots, Patrice, nous fait sentir, et qui pourrait être celui que l'on entend dans le silence d'une chambre, quand le sang cogne dans les artères. Merci infiniment pour cette découverte, encore une…

Danielle Collobert a été un auteur très important pour toute une génération et il m'intéresse de savoir pourquoi son oeuvre écrite continue à passer outre les frontières (bien artificielles) érigées par des courants de pensée ou d'écriture de la poésie contemporaine un moment dominants (notamment "l'écriture textuelle"). Dans les années 1984-92, j'animais avec des proches une revue, "Delta, station blanche de la nuit". Nous avions alors puisé chez Danielle Collobert matière à titrer deux numéros de notre revue : "L'éternité est ridicule" et "Le nom d'une ville". Et en retour merci pour ces commentaires.

"Le nom d'une ville", ça peut faire partir dans toutes les directions, mais "l'éternité est ridicule", ça vous cloue là, sur place, pour longtemps.
C'est bien que tu précises en commentaire ces questions qui te guident. Ça m'a fait revenir à ton texte précédent, ce (0BP) dont j'avais oublié la signification. Et à une vision d'ensemble de ton projet, qui n'est pas 1+1+1+1.
Le lien avec le tableau de Kandinsky commence à apparaître aussi. Il faut du temps…

Chère Anne, je ne comprends pas le sens de tes remarques, là. Ou plutôt il me semble que tu cherches une "logique" qui n'a pas lieu dans cette suite de "billets". Ce sont chaque fois des essais, des recommencements. Par ailleurs, ce que tu cherches à "lier" s'explique parfaitement dans son contexte, le contexte du passage concerné. Cette référence par exemple aux "êtres" de Kandinsky n'est là que pour imager, donner corps, à la question de la figuration de soi, telle qu'elle m'apparaît dans la poésie contemporaine, et en particulier chez Collobert. Même chose pour mon ludique "BP". Au-delà..., je ne sais, je ne sais plus rien. Et très touché bien sûr par ta lecture diffractée.

C'est probablement que je m'exprime très mal… Mon 1+1+1+1 était pour dire que tes billets n'était pas indépendants les uns des autres, un poète plus un poète, plus un poète etc., comme une lecture première (peut-être seulement la mienne) pourrait le laisser croire. Ce n'est pas pour autant que je cherche une logique… Ils sont dans une sorte de bleu de ciel d'où ils procèdent (et là, je redouble volontairement sur Kandinsky, le lien que j'évoquais dans mon commentaire précédent concernait uniquement Kandinsky-Collobert, c'est la raison pour laquelle j'avais mis un interligne), celui de ta pensée, que tu as précisée pour ce billet-ci, qui sera autre pour un autre, etc. Ça ne fait pas 1+1+1+1… Mais un tableau. Dans lequel notre regard pourra se déplacer, à notre guise… C'est plus clair comme ça, même si je m'amuse un peu avec une image ?

Pour Collobert (comme pour les poètes qui vont suivre), c'est "bleus" de ciel (comme des bleus sur le corps), Anne. Juste pour parfaire le tableau (mot juste ici, que la poésie moderne s'est approprié)...

J'ai bien vu, Patrice, depuis ma terre, que c'est le ciel qui fait les bleus…

Est-ce que c'était dans l'intermittence d'un songe ? J'ai vu quelque chose de très beau, avec de la couleur bleue. Quand j'ai voulu l'attraper au passage, depuis mon petit bout de terre, il avait disparu. C'est pas juste…

Ci-gît poème contemporain subliminal et périssable pour AGC...

Merci, Patrice… Et je l'apprends par cœur. Il ne risquera plus de s'envoler.

Dans le bleu foncé du matin - Gilles Aillaud - Ed Bourgois : . " parce que ce qui ressemble demeure différent , la ressemblance est l'instrument de la séparation ". .

Chère Vancouver, oui, c'est aussi notre "inachèvement" au sens de Koltès. Cet autre monde (en nous tous pourtant) que montrent certains...

Je..ne lis pas beaucoup Koltès.. Merci Patrice, pour ce drôle de fil - je ne suis pas érudite et me demandais s'il y avait lien ou pas entre Bataille et Kandinsky ? Merci pour Danielle Collobert - j'aime la photo d'elle -et son écriture qui passe les frontières- Je connaîtrai bientôt- Merci pour les - choses - et les bio morphes - et la figuration de soi- Le nom d'une ville, ça me fait automatiquement penser à Paterson et Williams. ( pas à Claudel). J'ai lu un peu aujourd'hui sur le blog de D.Autié sur Delta

Je vois ce que vous voulez dire, Vancouver : "Bleu du ciel" (de Bataille) et "Bleu de ciel" (de Kandinsky). C'est exact, j'ai aussi joué de ça. De là à dire que c'est un lien... vers Collobert peut-être, mais moins sûrement entre les deux. Je dois la photo à Nathalie Riera qui tient un superbe site http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/danielle-collobert/ Et va pour l'échappée américaine...

Pas érudite toi ? Entre Anne, Patrice et toi, je me sens ignarissimantesque !

Pour Grain . Paris 12 Juin 11 heures .Chère petite amie Ne vous inquiétez pas. Je vous ai attendue au Dôme de 8 hres 1/2 à 10 heures, mais l'essentiel est que vous ne soyez pas indisposée.---- Car je crains que ce soit non le temps qui ait changé vos projets, mais une indisposition sourde et je sais très bien d'où elle vient Il faisait beau ce matin depuis 7 heures où je me suis levé C'est ainsi que je suis parti à 8 hres moins le quart. Maintenant à onze heures il pleut en effet. (...coupure..) Antonin Artaud P.S ; Je vous téléphonerai. . ( Lettres à Anie Besnard )

Chère Gds, c'est juste un coin de connaissance - de connaissances particulières. Mais tu me fais penser que, dans ces derniers billets, mon approche n'était sûrement pas la bonne - trop du général au particulier (du coup, plein de références, etc.). Déplacée ici, sur Mediapart, en tout cas. Je vais plutôt m'attacher dorénavant à partir du particulier (une parution récente, par ex.), que je devrai de toute façon recontextualiser dans son "milieu", son histoire, notre histoire...

Non, surtout Patrice ne change rien !!!! Ton approche n'a rien de déplacée bien au contraire ! Elle fait naître en moi plein d'envie de lectures, de découvertes, de partages. ne t'attache dorénavant qu'à continuer à être comme tu es !!!! STP !!!!! Patrice, tu m'entends ? RIEN CHANGER, SURTOUT PAS !!!! CONTINUER !!!!!!

Grain, non je n'ai pas l'érudition de Anne ou de Patrice ou de Antoine Perraud, ou de toi ou d'autres. Je n'ai pas fait d'études et j'étais tout le temps à l'hôpital quand j'étais petite pour un souffle au coeur . Ma mère m'amenait des livres sans les avoir lus elle-même ...Puis - nous étions huit enfants- elle m'a inscrit - j'avais 15 ans- dans un cours de théâtre sans que je lui demande..J'imagine qu'elle ne voulait pas que j'ai la même vie qu'elle. Après par les rencontres liées au théâtre..voilà... Depuis le peu de temps que je suis sur Mediapart , grâce à vous tous, j'ai continué d'apprendre une foule de nouveaux mots et de sens..J'ai un plaisir, une joie , grande, quand je ne comprends pas ou ne sais pas et qu'il me faut chercher.. C'est ce que Bonne-voglie nomme le partage..il me semble.. Pardon pour ces confidences, mais ce que vous dites Patrice, me questionne- " Déplacée ici sur mediapart, en tous cas." Je ne crois pas que ce soit à vous de faire l'effort mais à nous...De dépasser une peur, une timidité.. Quand vous dites plus haut, " retracer une vie par une oeuvre et non l'inverse" . Ou " trop du général au particulier ". Ou quand vous dites à Anne " Ce sont chaque fois des essais, des recommencements". Vous êtes simple, clair. Pourquoi avons nous peur , vos lecteurs et lectrices, du - Club qui commente-( à vous et à A.Perraud,) de ne pas comprendre , de ne pas avoir votre culture. Je ne sais pas.

Par "déplacée ici sur Mediapart", je questionnais juste mon approche des "sujets", Vancouver. Je ne mets en rien en cause les destinataires de mes billets. D'autant moins que ce partage que vous évoquez et où on entend Bonne-voglie, je suis bien placé - grâce à vos retours - pour dire qu'il n'a rien de virtuel. En deçà ou entre nos mots, à chacun, je suis toujours très impressionné de sentir ce que j'ai appelé ailleurs une "mémoire première" comme on dit, ailleurs, pour tout autre chose, matière première : celle dont chacun est fait. Et dans cette mémoire, il y a beaucoup de présence. La vôtre, pour commencer (mieux vaut toujours avoir les premiers mots pour dire les choses que les derniers - sourire).

Vancouv', je suis désolée. Je ne pensais pas qu'avec mon simple commentaire imbécile pour décrire mes petits complexes à la con, j'allais vous piquer tellement à vif dans des parts si intimes, Patrice et toi. C'est vrai qu'en vous lisant parfois, et en constatant l'étendue de vos références, je me sens une impostrice, une qui fait semblant de jouer dans la cour des grands.... mais qui, si elle est parvenue à bac + 4 1/2, y est surtout arrivée par la tchatche, un sens de l'à-propos (j'ai en mémoire un oral sur Lacan des plus surréalistes où j'ai obtenu 17/20)... mais n'a rien vraiment retenu de tout ce qu'elle avait été censée avoir appris. Tu as parfaitement raison, c'est à nous de dépasser nos peurs, nos timidités, nos complexes, nos lacunes, en matière de culture comme de mémoire, et d'assumer notre envie de découvrir et de se laisser prendre à l'envie d'apprendre, encore et toujours, de découvrir, encore et toujours. Tout ce qu'écrit Patrice me donne envie d'aller immédiatement acheter le bouquin. Et tout ce que tu écris (toi, Anne, et quelques autres aussi) me donne envie de relire Artaud, Deleuze, Arendt, Bourdieu, Poe, Char, Gracq, Jarry, Cendrars, Semprun, Wittig...et pas mal d'autres que j'ai lus... mais serais incapable de citer (et peut-être même de retrouver dans ma bibliothèque-foutoir). Je pense profondément (et l'ai dit un jour à qqln en commentaire) qu'un des (multiples) talents de MdP, c'est qu'il aide à devenir plus intelligent. Parce qu'il y a des spécialistes, comme toi du théâtre, Anne du cinéma ou Patrice et Antoine de la littérature, mais pas seulement. Aussi, justement parce qu'il y a échange, partage, dialogue. Bonne Voglie avait une fois encore raison, indubitablement ! Dis Bonne, tu reviens quand ?

Je ne sais pour Bonne-voglie, mais moi je t'entends, t'écoute même. On est tout à fait sur la même longueur d'onde, Gds. Tout va bien. Bonne aventure !

Oui, tout va très bien grain de sel, c'est moi qui suis désolée d'avoir fait ma Cosette ;o)

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