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Derrière la salle de bains de Marie-Laure Dagoit
Derrière la salle de bains, il y a une femme.
Dans ses petits papiers, elle parle d'amour comme personne. Sans fard. Jouer jouir pour jouer. Quoi ? Faute avouée, faute à demi pardonnée ? Non, vous n'y êtes pas.
Ici on marche sur feu l'affect, sur l'eau d'une mémoire de surmâle revisitée, selon Jarry : L'amour est un acte sans importance puisqu'on peut le faire indéfiniment. Et comme à bon entendeur, salut, l'écouteuse s'y est fait plus qu'un genre.
D'ailleurs sur le carrelage de cette salle de bains, il n'y a pas que les mots qui tombent à pic : cette fille, qui l'eût ouï, n'a que la ritournelle de l'amour fou en tête. Car c'est ainsi, fée Marie-Laure n'en a qu'après les faits et gestes de l'érotisme. Comme une petite sœur des Catherine Breillat, Millet et consort ? Que nenni ! Elle s'en déprend violemment : «Quelle différence entre le livre de Catherine M. [La Vie sexuelle de C. M.] et un vulgaire roman porno vendu en gare? Alors, la vraie question à lui poser c'est: est-ce qu'il suffit de vivre quelque chose de fort pour savoir le raconter avec intérêt, talent?» (in La Spirale).
Faut dire que, dans cette salle de bains, le miroir d'Alice est sans tain. On voit tout venir, de loin. Derrière soi, c'est devant, et l'on se déplace dans la buée des mots que l'on trace d'expérience. Rappel.
Toute jeune, Marie-Laure Dagoit a tutoyé les éditions du Soleil Noir, aiguillon dissident d'un surréalisme désœuvrant (Ghérasim Luca, Stanislas Rodanski, Claude Tarnaud...), s'est passionnée pour les poètes de la Beat Generation, qu'elle édite (Burroughs, Pélieu, Giorno...), aujourd'hui conjointement avec Dard, Ossang, Tarkos, entre autres, en de très délicates plaquettes faites maison.
Quant à elle, le spectre de ses heurts et désirs irait de On me baise longtemps (Al Dante) à Et les lèvres et la bouche (Agnès Pareyre). C'est ainsi, l'amour peut être léger comme l'aveu qui l'a fait succomber. Une fois.
C'est passé.
Et il faudra sept vies pour doucher ses phantasmes comme on tourne sa langue dans sa bouche.
Mais chut.
On vous attend Derrière la salle de bains.
La clé est dans la baignoire.
le foutre des animaux constitue l'ordinaire/ il convient aux jours de jeûne
comme aux fêtes/ il peut bouillir en permanence et attendre le
réveil des femmes
on s'y jette en se plaignant de manger comme des bêtes
quant aux médecins/ ils en déconseillent la consommation car sa
digestion difficile ne le rend supportable qu'aux robustes estomacs
des paysannes
il nourrit les femelles & les Malades.
BOUILLI pour abattre la
groƒƒe faim ;
avec la BOUCHE
pour les Feƒtins.
est-il un hors d'œuvre ou un dessert ?
un fruit ou un légume ?
faut-il l'assaisonner de sucre/ de sel et de poivre
ou l'avaler nature ?
est-il à cause de sa chaleur supposée/ un remède préventif à la
concupiscence/ à moins qu'il ne corrompe le corps de l'intérieur?
je crois que quelqu'un a mis quelque chose dans mon cul
un manche lourd encombre ma raie
régulier/ mécanique comme forcé
d'en haut/ on voit sur les ventres immobiles
le foutre plat et lumineux s'étaler par endroit
comme des sables mouvants sous mes pieds
pour se perdre tout à coup dans le fouillis des cheveux
des sanglots étouffés par le sang
des bites bien repues
des précautions infinies
le foutre est doux comme le lait et le miel
et je sens à le respirer/ un charme inexplicable
il n'y a presque plus personne en France
qui ne veuille avaler en vaisselle d'argent
moi ? je n'ai peur de rien
en attendant le foutre
je porte des gants
la bouche ourlée
des talons rouges
le cul en lambeaux
je ne respire que pour ça
je n'aime aucun lieu sans lui
«Foutre», de Marie-Laure Dagoit (extrait)
[Derrière la salle de bains, liens: ebay : http://stores.ebay.fr/derriere-la-salle-de-bains ;
catalogue dsb : http://cataloguedsb.blogspot.com
(prix plaquettes auteurs entre 4 à 9 euros)]

Tous les commentaires
kairos Ce texte possède une densité lyrique qui le met, pour moi, en contre-point avec "le con d'Irène" de l'Aragon de "la Défense de l'infini"... L'érotisme transfiguré par l'érotisme lui-même?
Bien vu, cher Kairos. Je précise que ce texte, c'est MLD elle-même qui l'a choisi, sur simple contact, après lecture de ma présentation.
Chers Dominique et Kairos, Là, il est impossible pour moi de faire un cut-up. J'avoue que cette prose de j'en foutre ne me fait pas le même effet qu'à vous. Elle me donnerait presque une vague nausée. Sans doute avons-nous une conception différente de l'érotisme. Mais il m'intéresse de connaître celle des autres, vraiment :-)
kairos Chère Monika, il est vrai, nous sommes du côté du Divin Marquis, qui n'est pas tout à fait celui des pastels embués de David Hamilton... L'empire des mots, lesquels sont oeuvre de jouissance (pas tout à fait non plus le plaisir, mais son excès: "l'approbation de la vie jusque dans la mort", selon la formule de Georges Bataille?)... de la poésie comme transgression, expérience de l'irreprésentable, pour affirmer le jeu libre de"l'amour fou", là où la beauté est convulsive ou n'est pas?
Cher Kairos, Vous exagérez ! Entre les foutaises du Divin Marquis et les pastels embués de David Hamilton, il y a quand même un monde d'érotismes possibles. Les mots sont certes oeuvre de jouissance, mais certains font jouir les uns alors qu'ils incommodent les autres ... et Vice Vertu versa. J'aime les mots qui suggèrent la convulsion, beaucoup moins ceux qui la mettent sous mon nez, la font couler dans ma gorge ou me pénètrent sans sommation. Pour moi, il n'y a plus alors d'espace de représentation ou de transgression, juste les mots d'un(e) autre. Que je lis avec intérêt, mais sans écho. J'aime bien m'approprier les mots doucement ou violemment... mais à ma façon. Afin que cela devienne entre l'auteur et moi une co-création. Bataille, vous le savez, n'est pas mon auteur de chevet :-)
kairos C'est aussi parce qu'il produit de malaise (comme certaines toiles de Francis Bacon?) que ce texte touche à vif son sujet... Cordialement.
http://www.photographie.com/talent/eros/fr/13.html
Depuis mon message de ce matin 5h, j'ai un peu nagé à contre-courant ("Le Nageur d'un seul amour", c'était un très beau titre du poète libanais de langue française, Georges Schehadé). Mais voici que j'émerge à ce dialogue dont je me garderai bien de discuter un mot. Vous le savez, il y a un autre débat, jamais clos, à propos de la littérature, ou des mots, consistant à la (les) stigmatiser précisément au nom de ce qu'ils ne font pas. Ici les mots font. Et sans équivoque aucune, je dirai simplement que j'aime, en écriture, ce que "fait" Marie-Laure Dagoit.
Moi aussi . Merci.