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Un rêveur à charge (fable)

C'est un rêve. Le poète Ghérasim Luca hante les séminaires. Il s'invite. Son fantôme se dirige vers l'estrade. La salle est remplie de phonèmes aspirants, de morphèmes dont les rangs se sérialisent, puissant paradigme.

Du chœur s'élève un air repris à tue-tête : À la bonne chère de l'université, la langue est un plat qui se mange chaud... (Rires en moutonnement en direction de l'estrade.)

D'une travée, où l'on s'agite vers la sortie en brandissant des feuillets immaculés : Entendez-vous, le champ de l'écriture blanche, le champ... (Interjections : Chut ! Zut ! Assez !)

Du chœur, péremptoire, vers l'orateur muet : Ah mais ! proférez ! mais proférez !

Soudain, comme du haut d'un amphithéâtre, une vague : RRRÊVEURRR !

Courtois, le poète s'éveille et disparaît.

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Son corps léger

est-il la fin du monde ?

c'est une erreur

c'est un délice glissant

entre mes lèvres

près de la glace

mais l'autre pensait :

ce n'est qu'une colombe qui respire (...)

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Les colombes qui respirent sont comme des fantômes qui rêvent: il ne faut pas les déranger. Juste les saluer et s'esquiver sur la pointe des pieds...

Il a une allure toute féline, ce commentaire (tu sais combien je les aime, les félins).

Patte de velours rime avec toujours....

Oui, au sens propre des chats.

Les chats n'ont qu'un sens propre, et ils ont de plus leur langue à eux, qu'on appelle la langue de chat, et que seuls certains humains comprennent. Ceux-là même, bien souvent, qui savent entendre les colombes respirer et les fantômes rêver.... C'est comme cela que les boucles sont bouclées et que les pages blanches, elles aussi, parfois, se mettent à respirer en secret !

D'ailleurs les rêveurs ne sont jamais à charge. Ils sont bien trop légers. Et la plupart du temps, ils préfèrent flotter !

Belle fable aussi (tienne), les pages qui se mettent à respirer.

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Merci, c'est très beau.

Et du coup, éloigné, le poète abrite ses yeux sous La paupière philosophale ... Mi-métamoi mi-métatoi le métanous nous étoile . Le mot "pied" ose le mot "pierre" s'use tout colle . Tout est foutu touffu fétu . . faux défi défaut fou . Peau fine paupière finale foetale fatale philosophale (Le chant de la carpe)

Belle séquence musicale en contrepoint ou point de soutien. (et à la fin, un métaminou).

@ grain et Patrice
Lorsque vos chats rêvent, mes souris doivent-elles faire des cauchemars?

Non, nous sommes pour la "rêve générale", cher Tony.

Je suis entrain de lire Evelyne Grossman L'angoisse de pensée et j'ai pensé au titre de votre blog je cite "Renverser l'aspiration en inspiration, telle serait la dynamique essentielle de l'angoisse créatrice." plus loin "C'est ainsi que se définirait l'angoisse dans le déplacement original que Lacan fait subir à la notion ferenczienne du traumatisme de la naissance : moin l'horreur d'une expulsion dans un monde inconnu, hors de la chaleur de l'univers matriciel, que de l'étouffement, la suffocation, l'invasion au plus profond de l'être de ce qui lui est d'abord radicalement étranger : l'air à respirer. L'angoisse, ici encore, est une affaire de souffle." La langue de Luca se déploie peut-être dans cet étroit passage, celui d'une gorge serrée, et les mots qui nous parviennent, le soubresaut de l'étouffement, la langue sort de la bouche comme pour témoigner de ce que les poumons contiennent encore d'air, l'ultime inspiration avant la noyade

Ce que vous dites A bout de souffle (vraiment à bout ?) me fait associer ainsi : la langue dans son travail (et tout signe) est ce qui dit le mieux la mort alors qu'on vit (encore un peu).

Je rajoute juste que le mot "mort" est employé sans pathos.

On peut aussi, peut-être, comprendre cette "angoisse" qui "est une affaire de souffle" comme un problème de figuration (poétique), que l'on trouverait à débarrasser de toute rhétorique. Ghérasim Luca est fascinant de ce point de vue, qui est aux confluences: dans l'après-guerre, à mesure que la place (l'influence) du mouvement surréaliste lui était déniée (mais pas son aura au sens fort de Benjamin), cette aventure devenant de plus en plus secrète, et extrême, pour quelques-uns, tout s'est passé comme si Luca avait mis en scène dans son écriture la force mentale qu'il avait tirée de cette aventure comme une ultime représentation (figuration). Par comparaison avec les productions poétiques contemporaines, qui pour beaucoup se "performent", l'oeuvre de Luca (poésie, théâtre...) a ainsi un effet critique, dérivant, ô combien ressourçant (me semble-t-il...).

Entre le rêve, l'errance, l' erreur que je suis et suis, et que je est, et parfois hait, la source comme ressource , le poéme qui fait être ce qui apparait, la poésie et le poézi en fin. Merci à vous, poétes et esses.

Commencée comme une pièce un peu bouffonne, la fable se transforme en film, avant d'être aspirée dans un envol de mots spiralés. Qui rêve, qui est rêvé ?

Fine lecture, je t'en remercie, Anne, qui met au jour (tout comme Pierre plus haut) une part commune (la fable), en dépit de réalités inconciliables, telles qu'elles sont mises ici en scène.

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