Thématiques du blog
Un autre Bonaparte
Un peu plus d’un an après sa prise du pouvoir, Nicolas Sarkozy n’en finit pas de désorienter à la fois ceux qui l’ont soutenu et ceux qui l’ont combattu. Il apparaît comme inclassable, à la fois libéral et étatiste, pro-américain et souverainiste. Son activisme est bien fait pour brouiller les pistes et faire prendre les vessies élyséennes pour des lanternes à journalistes. Sous ce dernier angle, la production hebdomadaire est assez réussie : c’est à qui s’interrogera à qui mieux mieux sur « l’autre président » que sa confrontation aoûtienne à « deux géants » (la Chine et la Russie) nous aurait donné (voir L’Express du 28 août).
Est-il bien utile de s’interroger sur la nature politique d’une présidence moulée dans les plus petits détails de la V° République présidentialiste ? A l’heure où une opposition aphone ne sait toujours pas comment s’y prendre, il n’est peut-être pas inutile de réfléchir à quoi nous avons à faire avec le sarkozysme pour peu qu’on admette qu’il exprime une tendance profonde de la société française. La question a cheminé à travers nombre d’essais parus au cours des derniers mois. Elle a appelé trois types de réponses.
- La première voit dans le sarkozysme une modernisation de la France en retard d’une transformation européenne de la politique. Berlusconi en serait l’emblème : culte du fric, transgression des symboles, mépris de l’Etat de droit, démagogie, instrumentalisation des médias. Cette thèse est celle de Pierre Musso (« Le sarkoberlusconisme » Ed. de l’Aube). Elle privilégie exagérément le cas de l’Italie qui est dans une crise politique presque unique en Europe, droite et gauche confondues, institutions incluses. L’analogie entre Sarkozy et Berlusconi n’est sans doute pas fausse en ce qui concerne le contrôle des médias, sauf que le second en est propriétaire et affronte les magistrats alors qu’en France ce sont les médias qui sont un complexe d’intérêts industriels et publics et que les magistrats n’ont pas à en connaître.
- La seconde réponse est celle d’Alain Badiou (« De quoi Sarkozy est-il le nom ? » Lignes) : Sarkozy renouvellerait le vieux fond pétainiste grâce au basculement à droite des couches moyennes et populaires écrasées par le triomphe du capitalisme moderne. Sa réussite aux présidentielles de 2007 parmi les électeurs du Front National (confirmée aux élections municipales et cantonales de mars 2008) en serait l’illustration. Cette explication rend compte d’un aspect bien réel du sarkozysme ; son côté Brice Hortefeux. Mais elle n’en est qu’une petite part et repose sur une vision très post-maoïste : la nostalgie de la Résistance, les raccourcis historiques entre l’Etat français et la République. Badiou ne voit pas que Sarkozy a remarquablement utilisé les institutions de la V° République, en les perfectionnant avec la révision constitutionnelle de juillet dernier.
- La réponse qui semble le mieux résister est celle qui voit dans le sarkozysme une actualisation du bonapartisme comme culture historique de la bourgeoisie française. Il ne faut pas y voir un simple clin d’œil plus ou moins éruditau passé ou aux figures du premier et second Napoléon. Il faut y voir un véritable système politique inventé dans la France post-révolutionnaire du XIX° siècle et que d’ailleurs elle a pas mal exporté depuis. Le sarkozysme en est l’expression dernière qui réalise son adaptation aux nouvelles conditions de la mondialisation, aux nouveaux rapports de force internationaux, aux nouvelles règles du capitalisme financier. Sami Naïr a commencé à explorer cette voie (« Un détournement » Gallimard). Il y souligne les aspects atypiques (par rapport au bonapartisme gaulliste) que serait la mesure donnée par l’admiration officielle des Etats-Unis comme modèle de société, d’économie, de puissance impériale. Pourtant les ingrédients du bonapartisme le plus pur sont bien là dans trois domaines au moins:
- L’apologie du pragmatisme et le mépris des idées qui permet de déclarer obsolète le clivage gauche/droite. « Ce qui est bon et juste, c’est ce qui marche » : cette maxime du blairisme est devenue celle du sarkozysme et a séduit les socialistes que l’on sait.
- La promotion d’une vision du pouvoir comme une fin en soi dont la justification est dans le marché, l’économie mais plus dans la politique. La politique n’est que le champ de la conquête de ce pouvoir : elle sélectionne le meilleur pour qu’il s’occupe ensuite des vrais enjeux qui ne sont plus dans la politique. Nous ne sommes pas loin de la « Théologie politique » de Carl Schmitt qui identifiait (en 1922) l’essence du pouvoir à la pure décision sans justification ni fin.
- La réduction de l’histoire à des évènements et du social à des phénomènes identitaires où la religion occupe une place constitutive. Cette dévaluation de l‘histoire correspond bien à une vision selon laquelle, il n’y a plus de projets de transformation de l’humanité possible. C’est la traduction française de la fin de l’histoire de Fukuyama. Il faut donc raconter des histoires au jour le jour, épuiser le temps dans la durée du quotidien. C’est l’importation du Storytelling (Christian Salmon, La Découverte), cette machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits des consommateurs puis des citoyens.
Cette modernité du sarkozysme très mal pensée par la gauche, a d’ores et déjà fait sentir ses effets. On peut dire qu’en un an, ils ont donné un chef incontesté à la droite historiquement et cycliquement divisée,et produit des résultats sur deux registres essentiels :
- D’abord, la privatisation du lien social. C’est un programme entier du nouveau libéralisme qui nous vient de l’ordo libéralisme allemand (et que Michel Foucault avait remarquablement analysé dans les années 77-78). Il institutionnalise l’économie de marché, encadre juridiquement la régulation marchande, limite l’intervention publique. Il ne s’agit plus de gouverner à cause du marché comme le disait la théorie libérale classique, mais par le marché. L’économie de marché n’est plus le principe de limitation de l’Etat mais le principe de régulation de son action. C’est un Etat sous surveillance du marché et non plus un marché sous surveillance de l’Etat. On passe de l’échange à « l’égale inégalité pour tous », à la concurrence érigée en principe constituant. L’individu est considéré à partir de ses intérêts économiques qui le conduisent à essentiellement chercher à vivre dans un meilleur système économique. Le citoyen aura donc des intérêts constitutionnels en tant que consommateur et non plus qu’en tant que producteur. La souveraineté du consommateur devient le symbole du système économique concurrentiel qui est ce meilleur système que l’Etat doit faciliter par des arrangements institutionnels et la détermination des règles du jeu. La promotion de la concurrence ne débouche donc pas sur le « laisser-faire », mais sur la nécessité d’une « gouvernementalité active » sur le modèle de l’entreprise ( la « gouvernance » ).Le résultat c’est un activisme juridique qui produit un Etat procédural et une dépolitisation de la vie sociale. C’est « l’économie sociale de marché », concept ordo libéral prototypique. Elle permet la neutralisation économique des effets des politiques sociales. Le marché ne doit plus être perturbé par le social. Cette vision sous-entend une complète inversion de la doxa libérale: la question n’est plus de savoir comment limiter l’Etat au nom des mécanismes du marché mais comment le faire exister par le marché. Ce n’est plus l’Etat minimum mais l’étatisation à partir de l’économie qui est l’enjeu principal. La liberté économique peut ainsi devenir une nouvelle souveraineté politique.Avec le sarkozysme on a l’embarras du choix des exemples de cette véritable idéologie. C’est la révision du droit du travail selon les principes fixés par le Medef : que la loi et le règlement cèdent le pas au contrat ; que l’idée même de durée légale du travail soit remise en cause ; que le licenciement puisse se faire « à l’amiable » (la « rupture conventionnelle »). C’est la réduction du système de protection sociale : que l’assurance individuelle privée couvre aussi bien le risque dépendance des personnes âgées qu’une part de l’assurance maladie (le « chèque santé »). C’est la culpabilisation des citoyens par une série de mécanismes (franchises médicales, lutte contre les fraudes aux prestations sociales, dévoiement de la mission de l’hôpital public, renforcement des contraintes pour les chômeurs, révision à la baisse des allocations familiales). C’est la transformation progressive de l’école en entrepriseoù la compétition est la règle : salaire des enseignants fixé au rendement, temps de leur travail flexible, statuts précaires, diversification de l’offre c’est-à-dire mise en concurrence des établissements. Le Second Empire avait manifesté une remarquable activité dans la transformation des relations sociales dans le sens du libéralisme économique d’alors. Le sarkozysme manifeste la même tendance au profit du néo-libéralisme contemporain.
- Ensuite la mise en cause du principe d’égalité par la spiritualisation de la citoyenneté. C’est la préférence pour le communautarisme fondé sur les appartenances religieuses.Les bases de cette politique sont dans le livre de Nicolas Sarkozy quand il était ministre des cultes (« La République, les religions, l’espérance ». Pocket, 2005). Elles se retrouvent tout autant dans le discours de Constantine (5.12.07) que dans celui du Latran (20.12.07) que dans celui de Doha (14.01.2008). Dans ce dernier Nicolas Sarkozy avait tenu un propos retentissant:" Je respecte ceux qui croient au Ciel autant que ceux qui n’y croient pas. (...) Mais j’ai le devoir aussi de préserver l’héritage d’une longue histoire, d’une culture, et, j’ose le mot, d’une civilisation. Et je ne connais pas de pays dont l’héritage, dont la culture, dont la civilisation n’aient pas de racines religieuses. Je ne connais pas de culture, pas de civilisation où la morale, même si elle incorpore bien d’autres influences philosophiques, n’ait un tant soit peu une origine religieuse. Dans le fond de chaque civilisation il y a quelque chose de religieux, quelque chose qui vient de la religion. ".L’idée de base, comme le relève justement Naïr est donc qu’il n’y a pas de société sans foi religieuse, sans transcendance. L’espérance terrestre est toujours mutilée et mutilante. C’est la religion qui fait lien. « La morale républicaine est insuffisante pour répondre aux interrogations fondamentales de l’être humain ». Un croyant est supérieur à un incroyant. « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Jamais depuis 1884 un chef d’Etat français républicain n’est allé aussi loin. La laïcité est assimilée à un intégrisme comme si l’humanisme des Lumières n’avait jamais existé. Etcela inspire une nouvelle politique des rapports entre Eglises et Etat en rupture avec la tradition républicaine. L’Etat devra financer les religions pour les tenir égales entre elles (« il n’y a pas assez d’églises dans les banlieues de Seine St Denis », mais il n’y a pas non plus assez de mosquées »). Il faut « institutionnaliser les mouvements spirituels » (sic ; cad les sectes) pour mieux les contrôler. L’éducation religieuse doit suppléer aux manques de la morale républicaine (oubliée la « laïcité d’éducation » de Jaurès : l’enseignement des valeurs de raison, d’égalité, de liberté de solidarité)."Jamais un chef de l'État ne s'était immiscé avec autant d'insistance dans les salles de classe, dans l'esprit des élèves, et dans les programmes et la feuille de route des enseignants", écrivent Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi, dans "Main basse sur l'école publique" (éditions Démopolis). Ils relèvent que, depuis son élection, Nicolas Sarkozy a eu "l'occasion d'imposer dans l'agenda médiatique une authentique révolution libérale dans l'Éducation nationale". Cette assignation du citoyen à ses cultures et croyances même s’il ne les met pas en pratique relève de la conception anglo-saxonne du lien social : ce sont les communautés d’appartenance qui sont constitutives de la société.La lutte contre les inégalités n’est pas tant de la responsabilité de l’Etat que de la charité publique (« Si l’Eglise de France n’a pas le souci des plus pauvres, qui l’aura ? »). Et la compassion est érigée en ferment de la loi.Dans l’histoire politique française, c’est la pratique concordataire et gallicane du Premier Empire que seule la loi de 1905 avait abolie. Dans les temps d’aujourd’hui c’est la perspective d’une confrontation identitaire religieuse (telle que Samuel Huntington en a fait un ingrédient de la politique bushiste de démonisation de l’Islam). Le sarkozysme avec le soutien affiché à l’Amérique dévastatrice de l’Irak et du Moyen-Orient nous met dans cette voie.
On pourrait aussi prendre l’exemple de la politique d’immigration (dite « choisie ») et de l’activisme dont Sarkozy a fait preuve sur ce sujet dans l’Union Européenne. Elle renvoie elle aussi à une mutation du lien social parce que les flux migratoires d’aujourd’hui sont liés à la mondialisation et que personne ne parvient à les contrôler sauf sous l’angle strictement marchand : on veut bien des immigrés mais seulement dans les domaines où la main d’œuvre ou les compétences nous font défaut. Sus donc au regroupement familial, au droit d’asile, au droit du sol (à Mayotte) et au droit des gens en général (les tests ADN, nouvelle interprétation biologique de la citoyenneté qui pourra être appliquée demain aux citoyens français eux-mêmes). C’est le mélange officiel entre identité nationale et immigration qui nous fait tourner le dos à la meilleure et plus ancienne tradition de notre droit.
Cet état du sarkozysme au pouvoir ne serait pas complet si j’omettais la révision constitutionnelle. Je n’en dirai rien pour en avoir déjà beaucoup parlé ici même, sinon que sa logique est parfaitement dans la veine d’une accentuation du bonapartisme que les institutions de la V° République ont remis d’aplomb voilà 50 ans. Là où certains ont voulu voir une certaine amélioration des conditions du travail législatif du parlement, il y a un renforcement du présidentialisme, du déséquilibre et de la confusiondes pouvoirs. On a conservé un Premier ministre seul responsable en cas de crise d’une politique présidentielle dont il n’est pas responsable. C’est la source la plus évidente de l’irresponsabilité dont est marqué indélébilement ce régime.
Ce néo-bonapartisme est-il sans limites ?. Sarkozy s’est construit comme un autre Bonaparte. Il a indéniablement réussi la modernisation et l’unification des droites françaises. Il en est devenu le chef incontesté que telle ou telle sensibilité à droite l’aime ou pas. Mais il reproduit les traits d’un Bonaparte classique. N’oublions pas alors que ce qui a toujours fait la force du bonapartisme dans notre histoire c’est son caractère social interclasse à ses débuts. Le succès électoral de Sarkozy est dans la coagulation des couches défavorisées, de la boutique, de la petite entrepriseet de la bourgeoisie d’affaires. Il est aussi dans la croyance que cette société a, que l’homme providentiel auquel elle s’est donnée restera au-dessus des factions pour mieux satisfaire les intérêts de chacune des couches et catégories. Mais cela n’a qu’un temps. Dès que ce bonapartisme social n’a plus les moyens de sa politique les conditions de sa révocation grandissent. Se pose alors l’ultime question, celle de la capacité politique de la gauche à présenter une alternative globale. Nous n’en sommes visiblement pas là.

Tous les commentaires
Je me rangerais très volontiers à la troisième analyse, celle du Bonapartisme que vous disséquez avec détails. Mais au fond quel que soit l'analyse personnelle de chacun d'entre nous, la résultante c'est la formidable efficacité, à l'heure actuelle, de la méthode Sarkozy qui désoriente l'adversaire parce que celui-ci à la base est déboussolé. Sarkozy n'a cette efficacité que parce qu'il répond à un contexte général. La même méthode ne lui aurait jamais, il y a même dix ans, permis d'être élu. Dans les exemples que vous citez on pourrait ajouter le RSA dont tout le monde se félicite sauf sur son mode de financement, habilement choisi pour susciter la contre verse. Que nous dit-il ce RSA (oui il faut aider les populations pauvres, victimes de la précarité). Une mesure (sociale) justifiée sur le cours terme, (comment s'y opposer ?) mais qui porte en germe, à terme, la diminution puis la disparition du SMIC et l'idée que la précarité doit être admise, non combattue mais accompagnée. Oubliez le "travail plus pour gagner plus" et vivre soit disant dignement Il eu mieux valu faire porter les efforts sur la création d'emplois non précaires, la formation, la recherche. Dès que ce bonapartisme social n'aura plus les moyens de sa politique, les conditions de sa révocation émergeront. C'est la seule chose que nous puissions espérer. Mais à mon avis il faudra être patient.
Je partage votre opinion sur le RSA (en fonction de ce que j'ai pu lire à son sujet dans Alternatives Economiques). Pour ce qui est des "conditions de la révocation" elles ne semblent pas réunies si on en s'en tient à l'état de la gauche politique; mais on ne peut exclure une protestation sociale d'envergure. Comme le dit bien Thibault, "Sarkozy ne devrait pas oublier que les salariés souffrent vraiment".
La révision constitutionnelle du 20 juillet en guise de 18 Brumaire, comme vous y allez ! Je n'abuserai pas de l'espace "commentaire" de votre blog, l'ayant déjà beaucoup accaparé pour réfuter - ou plutôt essayer de répondre à votre analyse de cette réforme, laquelle me semble mériter, non l'indignité que vous lui attribuez, mais une appréciation globalement positive, si l'on met de côté les présupposés tacticopolitiques qui ont écrasé le débat à gauche. Passons. Mon propos ici, rapide, sera de manifester mon scepticisme minéral face à cette tentative, revenue en vogue aujourd'hui, de plaquer sur la France du début du XXIème siècle une historiographie marxiste datant du milieu du XIXème. Avec De Gaulle les analogies étaient tentantes, mais avec Sarkozy les comparaisons ne se répètent pas, elles tournent à la farce. C'est même faire beaucoup d'honneur à l'hôte actuel de l'Eysée, si l'on veut bien se donner la peine d'oublier Victor Hugo et se plonger dans les ouvrages d'historiens contemporains qui ont réévalué à la hausse le rôle de Napoléon III dans son époque. A tout prendre, si l'on veut ranger les présidents récents dans une typologie politique nationale, comme Jacques Chirac évoquait évoquait irrésistiblement Henri Queuille, Nicolas Sarkozy n'est pas sans ressemblances avec l'opportunisme politique, le revanchisme social et les appétits de tous ordres de.. Adolphe Thiers. Foutriquet, plutôt que Badinguet ! Cela reste quand même un plaisir de vous lire, cher Paul Alliès.
Nous avons décidément, cher Jean-Michel Helvig un problème très moderne de communication. Mon propos sur le sarkozysme comme bonapartisme s'emploie à écarter la dimension purement historienne du rapprochement et les trop rapides raccourcis analogiques. Je m'interdis donc le moindre droit de suite sur Foutriquet qui avait si bien "mérité de la Patrie". Je reste en effet assez classique (disons rubelien) pour considérer la catégorie du bonapartisme comme une culture politique essentielle de la France contemporaine et de ses élites. Les conditions de production de ce régime, à la fois sociales et politiques restent pertinentes pour interpréter la modernité de Sarkozy. Reste évidemment la question de l'usage comme de la part de l'histoire dans l'analyse néo-institutionnelle si ce n'est l'histoire politique elle-même (voir là-dessus les travaux de Michel Dobry). Il y aurait beaucoup à dire en effet sur les réductions des cultures politiques aux trois fameuses familles (dont le bonapartisme fourre-tout) de René Rémond. Je reste pour autant convaincu de l'intérêt de cette histoire longue pour caractériser des phénomènes hachés menus par des procédés de communication ou des ressources symboliques tels que le sarkozysme en use tous les jours. Quant à l'analyse de la révision constitutionnelle, je ne vous ai évidemment pas convaincu; tout de même, cette destruction méthodique du Premier ministre et du gouvernement n'est-elle pas la vérité d'un système où la responsabilité politique s'évapore toujours plus ?.
Nous tomberons peut-être d'accord sur le fait d'espérer un phénomène inverse de "condensation" en 2012...
kairos L'irresponsabilité du régime est tout de même tempérée par les élections... et d'abord celle du président lui-même! Ce qui me paraît "piégé" dans le dernier débat constitutionnel, c'est qu'il a porté sur l'équilibre, ou la séparation, entre l'exécutif et le législatif, alors que le fait majoritaire écrase ce dilemne; et qu'une véritable évolution serait peut-être à rechercher dans des pouvoirs de contrôle, d'enquête et de questionnement spécifiques à l'opposition... en quelque sorte, rendre à celle-ci la fonction tribunicienne, que depuis Auguste le Prince accapare... Autre interrogation: le "bonapartisme" peut-il s'accompagner d'une dévalorisation de l 'état national? Que Nicolas Sarkozy veuille restaurer le principe d'autorité est une chose... somme toute banale, mais en recherche-t-il les moyens? S'en remettre ainsi au marché, à l'église, aux médias, à n'importe qui sauf au focntionnaire, n'est-ce pas un renoncement, sinon un désir d'impuissance? Que reste-il en propre à l'état? La protection policière et la justice (ce qui donne le sentiment de la force), et ce pour qu'untel s'ébatte tranquillement dans sa villa corse? Nicolas Sarkozt liquide davantage qu'il ne renforce... La défroque louis-philipparde ne lui va-telle pas mieux que l'habit impérial?
Le Second Empire fut un régime durant lequel on a beaucoup voté; on considère même que les français ont fait un apprentissage du suffrage universel pendant ces vingt années, sans quoi l'épanouissement de la République n'aurait pu se faire. Mais cette "activité civique" n'est pas antinomique avec un système fondé sur l'absence de responsabilité politique au sens parlementaire du terme. Ainsi vous avez parfaitement raison de rapporter l'économie de la révision constitutionnelle à l'équilibre des pouvoirs et contre-pouvoirs de contrôle. Et de ce point de vue la France n'a pas le moins du monde rattrapé son retard européen en matière d'équilibre entre majorité et opposition. Enfin dans le rapport du sarkozysme à l'Etat national il y a une indéniable veine souverainiste qui va bien avec la rhétorique du volontarisme politique et de la protection des "faibles", ici et maintenant menacés par la mondialisation. Cela nous ramènerait vers le bonapartisme historique (mais Jean-Michel Helvig va encore me le reprocher). Allons-y quand même avec cette citation de Napoléon le grand:"Je traite la politique comme la guerre; j'endors une aile pour battre l'autre".
kairos Une veine souverainiste? Je reste dubitatif... L'Europe + l'OTAN me paraît la destination de la politique de Nicolas Sarkozy, ce qui semble bien exclure tout rêve "impérial" et consacre la vision giscardienne de la France comme puissance moyenne. Pour les votes sous le Second Empire, ils relèvent du plébiscite, ce qui n'est pas le cas de nos jours, et même contrairement à l'esprit gaullien (une défaite référendaire valait alors départ, pour ne rien dire de la cohabitation!). Enfin, le pouvoir législatif dispose tout de même du droit de discussion et de proposition de loi; il vient d'obtenir une extension de la maîtrise de l'ordre du jour. Maintenant, qui sait, s'il n'avait couru l'aventure militaire, jusqu'où Napoléon III aurait fini par infléchir la "libéralisation" du régime? Jusqu'à la démocratie parlementaire?
"Un peu plus d’un an après sa prise du pouvoir, Nicolas Sarkozy n’en finit pas de désorienter à la fois ceux qui l’ont soutenu et ceux qui l’ont combattu" ==> par contre, pas de surprise pour les 3 millions de "blancs et nuls" qui savaient a quoi s'attendre avec Marie-Segolene Sarko .
L’analyse est superbe mais on peut en tirer des conclusions différentes et beaucoup plus optimistes pour la gauche. Certes Nicolas Sarkozy désoriente peut-être déjà ceux qui l’ont soutenu. Il a réussi pour son élection a fédérer les diverses composantes de la droite et il n’est pas sur que sa pratique du pouvoir les satisfasse toutes: il reste néanmoins à prouver que ces insatisfaction sont durables et que sur le long terme ceux qui l’ont soutenu ne lui font plus majoritairement confiance. Mais par contre Nicolas Sarkozy ne désoriente pas du tout ceux qui l’ont combattu. Il donne même raisons a leurs craintes les plus « excessives » que l’on qualifiait pendant la campagne présidentielle de TSS et qu’on laissait a l’extrême gauche ou aux jeunes militants. Je pense que les opposants a Sarkozy peuvent reprendre a leur compte les 3 aspects que vous développez au vu de sa pratique: 1/ Sarkozy c’est effectivement « le culte du fric, la transgression des symboles, le mépris de l’Etat de droit, la démagogie, l’instrumentalisation des médias ». J ajouterais qu a la base de cela, il y a la vulgarité l’inculture et l’absence d idees un peu theoriques. 2/ Sarkozy c’est effectivement l’extrême droite « pétainiste » et Algérie-française par sa composante « Brice Hortefeux » 3/ Sarkozy c’est effectivement le « bonapartisme » avec. - « L’apologie du pragmatisme et le mépris des idées » ce qui masque les différences politiques. - « Le pouvoir comme une fin en soi ». « La politique n’est que le champ de la conquête de ce pouvoir : elle sélectionne le meilleur pour qu’il s’occupe ensuite des vrais enjeux qui ne sont plus dans la politique. » - « La réduction de l’histoire à des évènements et du social à des phénomènes identitaires » - « La privatisation du lien social ». - « La mise en cause du principe d’égalité par la spiritualisation de la citoyenneté ». - « La révision constitutionnelle » qui est certes une « accentuation du bonapartisme » avec « renforcement du présidentialisme », « confusion des pouvoirs » et « Premier ministre seul responsable en cas de crise d’une politique présidentielle dont il n’est pas responsable. ». - J’ajouterais l’impérialisme même si il est sous la bannière « occidentale » plus que purement nationale. Cette liste est lisible. Les dangers et les injustices quelle porte sont beaucoup plus lisibles que ceux du gaulisme ou du chiracisme. Cette liste trace donc en négatif ce qui unit et qui fonde la gauche. Prenons les contraires de la liste ci dessus et nous obtenons la trame de la pensée et de la politique de gauche (républicaine). A l’heure ou il est de bon ton de se moquer de la gauche et notamment du PS qui se dispute, qui ne trouve pas de leader, qui manquerait d’idées, qui perd de l’audience et de la crédibilité, il faut rappeler la grande importance « des valeurs du PS » un texte fondamental et fédérateur, adopte récemment qui peut fonder la politique des prochaines années. Le sarkozysme en remettant d’actualité et en fédérant les diverses composantes de la droite, sans masquer les incohérences ni les injustices de la politique produite par cette fédération hétéroclite , donne a la gauche l’opportunité unique d’ouvrir les yeux sur les fondamentaux, de penser et de s’unir sur la base d observations, d idées, de valeurs plus justes et plus cohérents. C’est ce qui se passe aux US avec Obama qui vient apres Bush. En France ce mouvement n’a pas gagne les appareils mais il est déjà en marche.
Je ne suis pas de ceux qui se moquent du Parti socialiste et j'essaie de prendre ma petite part dans sa reconstruction. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, d'une complète reconstruction. Certes aucune des formations socialistes de l'Union Européenne n’a pu ou su échapper à ce qui apparaît comme une révision historique des fondements de la tradition social-démocrate. Au cours des deux dernières décennies, elles ont toutes perdu leurs repères, même ceux qui sont enracinés dans la culture politique de leur pays, sans en trouver de nouveaux. C'est dire que l'antisarkozysme même le mieux construit ne suffira pas à donner au PS français une identité ni un projet qui lui font tant défaut aujourd'hui. Il est quand même le parti le moins nombreux de toute la social-démocratie européenne, stagnant depuis des années à 100.000 adhérents. Il a vu ce chiffre tripler avec la campagne Royal. Mais il a perdu depuis 40% des adhérents en un an ; donc une incapacité crasse de ce parti à savoir accueillir et conserver ses sympathisants. Et la distorsion s’accroît entre adhérents et électeurs comme on l'a bien vu en 2005 lors du référendum sur le TCE. Il est le moins ouvrier et populaire d’Europe. Le taux du soutien électoral des 7 millions d’ouvriers et des 7 millions d’employés n’a cessé de décroître de 1993 à 2002 pour atteindre cette dernière année là 13% seulement ; ce fut une cause essentielle de l’élimination de Lionel Jospin. La remontée au 1° tour de Ségolène Royal dans ces milieux ne s’est pas confirmée au second. Ce déficit s’est même aggravée dans les dernières décennies : ce sont les couches moyennes salariées plutôt privilégiées, bien éduquées et bien protégées qui y dominent aujourd’hui amplement. L’insertion du PS dans le réseau associatif reste lâche et inorganisée. Enfin la présidentialisation et la professionnalisation du PS atteint des niveaux inégalés ailleurs. Deux raisons structurelles expliquent cette dernière spécificité: le cumul des mandats dont la pratique est le mode privilégié d’une carrière politique socialiste ; l’assimilation complète du présidentialisme de la V° République qui est devenu l’horizon exclusif de la plupart des courants et leaders du parti qui le reproduisent souvent dans les collectivités territoriales. Le PS doit à présent réinventer un projet de gauche dans un nouvel univers où les idées néo-libérales possèdent une supériorité normative face aux idées social-démocrates. Mais il ne pourra pas le faire sans un réarmement avec les autres partis de l’UE.
Tout cela est très bien. Mais resterons nous longtemps des "spectateurs"? ... Que Sarkozy soit ceci ou cela, quelle importance, face aux dégâts ! La question que je me pose de plus en plus souvent depuis un an est :"Comment arrêter ça, quels moyens avons nous ?" Les grèves ? Les manifs ? Il s'est publiquement réjoui récemment de ce qu'aujourd'hui "plus personne ne s'en aperçoit". Et de fait, quel effet ont aujourd'hui les "vieux" moyens de lutte sur les "nouveaux" dirigeants ... Toutes analyses cessantes, le vrai problème, et il est de taille, est de trouver quelles nouvelles réponses nous pouvons apporter à ce gouvernement, à son chef et à leurs amis, pour qu'ils comprennent qu'ils ne peuvent indéfiniment pourrir nos vies... Il est grand temps de s'y mettre, et (petit clin d'oeil à mon cher Paul), il ne suffira pas de dire "Tombe Sarko, tombe !"...
Une contradiction ? "Que Sarkozy soit ceci ou cela, quelle importance ?" "le vrai problème est de trouver quelles nouvelles réponses nous pouvons apporter à CE gouvernement et à SON CHEF." Moi je croirais au contraire que la vraie réponse serait de s'interroger sur ces Français, moyens ou pauvres, qui se sentent justement proche de SARKOZY, l'abomination des autres, ce marchand de briquets, inculte et vulgaire ?
Est-ce pour cela que Dominique de Villepin a vendu sa collection sur Bonaparte ??? Je pense que Sarkozy apprécierait cette comparaison avec l'empereur...