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Sarkozy à Kaboul: «C'est moi qui décide»

«C'est moi qui décide.» Ce sont les mots de Nicolas Sarkozy prononcés mercredi 20 août à Kaboul. Ce à quoi il ajoutait: «si c'était à refaire, je le referai».

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Certains ont cru déceler une nouvelle expression du narcissisme maladif de l'intéressé. Mais il ne faisait que rappeler ainsi l'omni-puissance du président de la République française en matière militaire. Il ne faisait que redire somme toute, ce qu'un François Mitterrand énonçait le 16 novembre 1983: «L'engagement nucléaire ne peut reposer que sur la décision d'un seul. La pièce maitresse de la stratégie de dissuasion en France, c'est moi.»

 Certes nous n'en sommes pas ou plus là: la détention de l'arme nucléaire par la France a historiquement accentué l'accumulation de la puissance présidentielle (j'ai déjà abordé ce sujet dans un billet le 31 mars: Débat ou pas, le Parlement est toujours désarmé) mais les conditions même de la guerre, nucléaire ou pas ont changé, depuis le 11 septembre en particulier. Il n'en reste pas moins que la Constitution de la Ve République entretient dans ce domaine le pire des systèmes. D'abord la confusion: le pouvoir est théoriquement partagé avec le Premier ministre théoriquement «responsable de la Défense nationale» (art. 21), son gouvernement «disposant de la force armée» (art. 20). La révision du 21 juillet dernier n'a rien changé tant il est vrai que la tradition a donné l'exclusivité de la responsabilité au Président, depuis l'intervention sur Kolwezi en mai 1978 en passant par Baalbek en novembre 1983 jusqu'à Kaboul aujourd'hui. Nous avons donc un système où le Premier ministre est le seul à pouvoir endosser une responsabilité politique devant le Parlement alors qu'il est totalement dessaisi de celle-ci. Ce n'est finalement que l'expression d'un des plus graves défauts de ce régime qui érige l'irresponsabilité en norme universelle. 

 

Mais ce n'est pas le seul. Car il établit ensuite l'absence de contrôle en règle générale des institutions. Depuis 1958, le Parlement n’a jamais eu de pouvoir en dehors de la formule de l’article 35: « la déclaration de guerre est autorisée par » lui. Mais cette disposition était plus une survivance du droit de la guerre tel que fixé au début du XX° siècle qu’une formule adaptée aux mutations de la guerre elle-même depuis le milieu de celui-ci. Aussi la formule retenue par la réforme constitutionnelle a-t-elle été jugée bien venue puisqu’elle prévoit (nouvel article 35) une «information du Parlement au plus tard trois jours après le début de l'intervention» sans vote possible toutefois sauf si le Gouvernement veut prolonger l'intervention des forces armées au-delà de quatre mois. Le caractère dramatique des derniers événements  autorisait à penser qu'ils donnaient l'occasion d'une mise en pratique de ces changements si cosmétiques soient-ils. Eh bien non: «La France n'est nullement en guerre» avait déjà soutenu Fillon lors du débat sur la motion de censure socialiste le 8 avril. La commission de la Défense de l'Assemblée va donc être saisie mais seulement après la rentrée parlementaire. Mais il n'y aura pas de nouveau débat en séance pleinière. Les nouvelles dispositions de l'article 35 ne s'appliqueront pas car, vient de dire Roger Karoutchi secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement, «il ne peut y avoir de rétroactivité» et d'ailleurs il leur manque les lois organiques nécessaires. C'est exactement ce que craignaient les sceptiques devant les bonnes intentions d'une révision  dont la portée réelle était renvoyée aux circonstances de leur mise en oeuvre ultérieure.

 Dans cette actualité on n'aurait garde d'oublier comment Sarkozy est en train  de rallier discrètement la France au « modèle » américain du Conseil national pour la sécurité (NSC) en le centralisant un peu plus avec la création d’un nouveau Conseil de défense et de sécurité nationale. Cet organe va se substituer aux actuels Conseils de Défense et va donc confondre sécurité extérieure et intérieure. Son « conseil consultatif » (10 à 20 experts et personnalités) sera intégralement nommé par le chef de l’Etat. Le renseignement qui relevait du Premier ministre dépendra exclusivement du Président. C’est le parachèvement de la concentration quasi absolue des pouvoirs de défense et de sécurité dans les mains du président. De cela la révision n'a évidemment rien dit.

On est donc bien dans le cadre du renforcement de l'hyperprésidence dont on mesure ces jours-ci les dangers pour la nation et son coût en vie humaines. La nécessité d'une rupture institutionnelle avec ce régime s'en renforce d'autant. Tant pis pour ceux qui, à gauche et à l'extrême gauche ne veulent voir dans celle-ci qu'une manie républicaine anachronique. 

Tous les commentaires

Nous risquons d'aller de surprise en surprise pour nombre de modifications apportées par la récente constitution lorsque "les mises en oeuvre" seront précisées ultérieurement, même si toutes n'ont pas un caractère aussi dangereux et dramatique que celle que vous venez d'illustrer.

Merci. Recommandé.

Brrrrrrrrrr, ça fait froid dans le dos, surtout avec les velléités russes sur la Géorgie et la colère ressentie par Medvedev/Poutine au vu de la signature de la Pologne avec les Etats-unis au sujet de l'accord sur les installations sur le sol polonais des installations anti-missiles étas-uniennes... . Je crains que les "casus belli" ne se multiplient et que la France soit entraînée dans une spirale qu'elle ne pourra plus maîtriser. . Bien que n'ayant jamais été pro-chiraquienne, je lui avais été reconnaissante de ne pas avoir entraîné notre pays dans le "bourbier" irakien ; aujourd'hui, je me sens dans l'inquiétude quand aux décisions de notre actuel monarque en chef....

kairos La déclaration de la guerre est une chose... Mais l'emploi de l'arme nucléaire n'en est-il pas une autre? Peut-on envisager un "débat" parlementaire sur cette question? Et quelles sont les règles, par exemple, en Grande Bretagne ou aux Etas-Unis? Dès lors que le président incarne directement, du fait de son mode d'élection, la souveraineté de la nation, (ce qui n'est pas le cas du premier ministre, ni même du parlement en charge du "législatif intérieur", mais non pas de la diplomatie ni des armées, relevant du seul pouvoir exécutif), Nicolas Sarkozy s'octroie-t-il un rôle "renforcé" dans le présent cas? Il semble même, au contraire, que la réforme constitutionnelle étend la zone d'intervention du parlement... certes dans les limites du fait majoritaire (lequel, depuis le quinquennat et l'inversion du calendrier, pose l'élection présidentielle comme prépondérante, puisque déterminant politiquement la majorité parlementaire; et là me paraît la source véritable de "l'hyperprésidence").

La déclaration de guerre est la formule préférée du droit constitutionnel depuis la Convention de La Haye de 1907. Elle renvoyait au droit interne de chaque Etat signataire pour ce qui concerne l'autorité qui en a la charge. Le plus souvent ce furent les parlements; ainsi dans la France de la III° République ou aux Etats-Unis. Mais la guerre ne s'est pas laissée enfermer dans la terminologie juridique. Elle relève bien de la politique; et les formes en sont infiniment variées, depuis les opérations de "maintien de l'ordre" jusqu'à la lutte contre le terrorisme en passant par le nucléaire. C'est pourquoi les constitutions restent généralement impuissantes à prévoir les modalités de la délibération sur les divers types de conflits. Cependant, l'évolution des Etats vers des concentrations toujours plus fortes de la décision en cas de menace laisse ouverte la question du contrôle de l'exécutif dans ces circonstances. Après tout, le Watergate a été analysé comme une affaire d'Etat dont se saisissait le Congrès pour "empêcher" le Président américain de poursuivre la guerre au Vietnam. Et depuis la tension n'a pas disparu entre la reconnaissance de pouvoirs dictatoriaux au Président en temps de guerre et le contrôle de ceux-ci par le Congrès. Après le 11 septembre 2001 on a vu combien la présidence Bush a été un tournant dans l'histoire de l'Etat de droit avec l'adoption de lois de circonstances qui vont jusqu'à mettre en cause les libertés civiles au nom du maintien de l'ordre intérieur. Il est vrai qu'après débat le Congrès a reconduit en mars 2006 le Patriot Act, l'une de ces lois problématiques. Bref vous avez raison de rappeler que la tendance générale est à la sur-concentration des pouvoirs dits de Défense et pas seulement en France. De même que (et je l'ai plusieurs fois dit) les nouvelles dispositions de l'article 35 apportent un léger mieux dans un régime singulièrement dépourvu de contrôle parlementaire quelconque. D'ailleurs les dernières informations semblent venir démentir les considérations de ce billet d'hier (voir ci-dessous).

Merci pour ce billet fort instructif, notamment en ce qui concerne le virage vers la "centralisation", par le biais de la création d'un équivalent au NSC. Il semblerait que chaque décision, dans chaque domaine soit plutôt catastrophique, non ?

Oui quand on voit avec quelle précipitation et sans aucune réflexion ni opposition sont prises les décisions de ce président on a de quoi se faire du souci quant à l'intégrité de notre Pays et même de l'Europe. C'est un peu comme s'il avait le droit de vie ou de mort sur ses sujets : http://www.20minutes.fr/article/170457/France-Sarkozy-a-l-Ile-Longue-s-engage-a-maintenir-les-moyens-de-la-dissuasion.php

J'apprends ce soir par le Figaro.fr que le gouvernement aurait complètement reconsidéré sa position sur les modalités du débat parlementaire sur l'Afghanistan. La commission de la Défense se réunirait dès la semaine prochaine. Une séance de l'Assemblée serait consacrée à un débat public suivi d'un vote comme prévu par le nouvel article 35. Si cela est confirmé (Le Monde de ce soir ne semble pas en souffler mot) cela voudrait dire que l'Elysée démentirait la ligne du gouvernement jusqu'à ce jour (telle que je la stigmatisais dans mon billet d'hier). Cela ne change pas grand chose sur le fond ni de l'hyperprésidence ni de la guerre en Afghanistan que la majorité va soutenir publiquement. Mais le Président se sentira moins seul face à une opinion publique manifestement moins belliciste que lui.

Il semble en effet que B. Kouchner et H. Morin devraient être auditionnés par la commission parlementaire lundi ou mardi et qu'un vote aurait lieu à l'A.N. le 22 septembre. Même si ce vote a été demandé par l'opposition il ne fait aucun doute qu'il ira dans le sens souhaité par l'Elysée et le gouvernement ces derniers ne manquant pas de rappeler que l'envoi de troupes en Afghanistan avait été décidé sous le gouvernement Jospin... http://fr.novopress.info/?p=12714 http://www.20minutes.fr/article/246166/Monde-Afghanistan-Nous-avons-peche-par-exces-de-confiance.php

Je suis inquiète des commentaires verrouillés des informations des chaînes publiques, ça ressemble à de la propagande pour les valeurs de la guerre comme dernier recours pour régler ce grave conflit international?

Le discours de Castres, mardi 26.08.08, accuse par avance les députés qui ne voteront pas comme il faut sur l'Afghanistan de refuser de s'associer à la lutte pour la liberté contre les terroristes. Quelle "grande voix" pour dénoncer un tel amalgamme ?

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