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De la science des autres à la science de soi, construire des identités intellectuelles en rupture épistémologique
Cet article se propose d'aborder la question de l'identité du point de vue ethnologique et d'identifier la posture du chercheur selon l'époque et le courant auquel il appartient. Nous y rencontrerons l'approche interactionniste et ethnocentrique. Ces deux approches convoqueront alors la question de la sérendipité et la nécessaire socio analyse. Ce sont donc trois parties qui organiseront notre réflexion autour du constat et des questions qui suivent.
Jusqu'aux années soixante, la tendance à penser les ethnies, comme un donné social et culturel immuable, conduit à une approche primordialiste de la question de l'identité. Celle-ci même qui nous est attribuée dès la naissance, serait donnée par les gènes selon le point de vue primordial. Certes, on vient au monde dans une classe sociale, une ethnie mais la question de l'identité ne serait constituer un attribut organique. Elle est au départ primaire. Cependant qu'est-ce que l'identité ethnique? Comment peut-on l'aborder en toute objectivité? De quelle vigilance épistémologique peut-on s' « équiper »?
Pour aborder ces questions nous nous appuierons sur différents travaux, d'une part nous partirons du célèbre texte de l'anthropologue et ethnologue norvégien, Fredrick Barth, Les groupes ethniques et leurs frontières, afin de saisir les dynamiques identificatrices dont les groupes ethniques se saisissent pour se définir et se reconnaître, pour se désigner comme différents ou comme identiques.
Puis après ce regard introspectif, de l'ethnie se décrivant du point de vue culturel, permettant inclusion et exclusion, nous verrons comment le regard ethnologique extérieur à l'ethnie observée peut donner lieu à diverses interprétations d'un même fait. Nous prendrons ici appui sur la controverse de Sahlins et Obeyesekere, à propos de la mort du capitaine Cook.
Enfin nous porterons alors une attention particulière à l'ethnocentrisme comme point de vue explicatif des phénomènes sociaux et culturels, et verrons que la sérendipité permet l'objectivation du point de vue du chercheur et ouvre la possible rencontre avec cet « Autre », différent et semblable.
Franchissement des frontières et survivance identitaire
La question de l'identité ethnique et du groupe ethnique posée dans les universités américaines sous l'approche culturaliste est remise en question bien après les années soixante, notamment avec l'ouvrage collectif dirigé par Fredrick Barth, ethnics groups and boundaries. L'anthropologie sociale est alors au centre des préoccupations scientifiques de Barth. Il s'agit alors pour l'anthropologue norvégien de privilégier et d'isoler pour sa théorie, l'aspect absolument social et relationnel des réalités humaines. Vu à travers le prisme de l'approche interactionniste, inspirée de la théorie de Erwing Goffman, les notions-clés telles que « culture » et « identité » perdent de leur caractère essentialiste et objectiviste. Essentiel pour Barth d'apporter une attention particulière aux relations sociales, car ce sont ces mêmes interactions qui renseignent sur le processus identitaire et la construction dynamique de ces identités.Les attributions sociales, biologiques, sexuelles, écologiques, géographiques constituent l'essence même de la « culture » et de l'« identité ». Ce qui est alors ici novateur, est que cette approche sociale et environnementale connaissant des géométries variables a pour effet de rendre dynamiques les notions de « culture » et d' « identité », d'où leur préservation, la frontière (boundaries) ethnique est alors instable car en perpétuelle reconstruction, en perpétuelle invention, ce qui ne permet plus selon la théorie essentialiste, d'assigner de l'extérieur des caractères immuables et définitifs à la « culture » et à l'« identité » de l'ethnie observée. Approche scientifique qui n'est pas aisée à défendre, dans les années soixante , au regard de la prédominance culturaliste, dont Sahlins est un des théoriciens.
En effet, que dire de cette approche culturaliste, sinon une objectivation de l'« Autre » qui finalement ouvre sur des approches que nous qualifierons ici de« partisanes », illustrées notamment par la célèbre controverse qui a opposé Obeyesekere à Sahlins au sujet de la mort du capitaine Cook.
Controverse entre le maître de Chicago et le maître de Princeton
le regard porté sur l' « Autre » n'est jamais dénué d'un sens partisan, soit il est habité par une doctrine, soit il est, et ce n'est pas le moindre obstacle épistémologique, par une identité marquée culturellement.
Sahlins, un des maître du structuralisme et du culturalisme, propose une interprétation historique et anthropologique de la mort du capitaine CooK marquée par une lecture des faits occidentalisée.
Revenons aux faits, le 14 février 1779, Le capitaine Cook meurt poignardé. Pour comprendre cette mort, il faut remonté au 17 janvier 1779, lorsque Cook et son équipage aborde les côtes hawaïennes, le hasard de son arrivée coïncide avec les rites du Makahiki dont l'un est l'accueil du dieu Lono, figure de la fécondité. Ce sont donc selon Sahlins, les éléments factuels qui donnent lieu à cette cérémonie festive et réservent cet accueil ritualisé de Cook. Reparti vers le large, quelques semaines plus tard, une tempête contraint Cook à échouer de nouveau sur les rives Hawaïennes, dans la baie de Kealakekua. Seulement, l'heure n'est plus aux rites consacrés à Lono mais la période est aux hommage rendus au dieu Ku, dieu de la guerre. Si dans un premier temps aucune attitude hostile ne s'exprime, très vite à l'arrivée du roi, le contexte change et Cook (image incarnée de Lono) est pris à partie et meurt, car seul le dieu Ku ne peut signer sa présence à cette période. Une fois Lono parti, il ne peut revenir que l'année suivante, il est donc une menace pour que survivent les hommes.
Ainsi pour Sahlins, la mort de Cook est la mort de Lono. Cette conception de l'histoire rattachée au rituel est également abordée par le totétisme de Claude Lévi-Strauss, le lien nature et surnaturel constituant une large parentèle.
Ce point de vue est interprété par Obeyesekere, qui se réclame de l'appartenance, immigré tiers-mondiste, comme l'ultime diktat de l'impérialisme occidental. Il est inconcevable pour Gananath Obeyesekere que cette confusion est pu avoir lieu dans la mesure où l'apparence du capitaine Cook ne correspondait aucunement aux croyances attachées à Lono, « a discordance betwen the cultural conception of Lono and the physical perceptions of the events as they occured »1.
Aussi Obeyesekere propose une autre version prenant appui sur ce qu'il qualifie d'absurde confusion « perception/conceptualisation ». Pour lui the normal beliefs des hawaïens ne peuvent qu'être rattachées qu'à une représentation iconographique du dieu Lono, dans la mesure où celui-ci se manifeste invisiblement aux prêtres et s'il devait ce même dieu se présenter aux hommes, il aurait l'apparence des autochtones et non celle des anglais. Imprudence de l'anthropologue qui de la même manière adopte une approche très etnocentrée, la même qu'il reproche à Sahlins. Il manque, selon l'anthropologue de Chicago, à Obeyesekere, l'approche de la culture propre aux hawaïens. En effet, sahlins affirme que les autochtones n'auraient pu saisir le message de Lono, celui-ci ne parlant pas la langue du peuple, car comme tous les dieux d'hawaï Lono est étranger. Il vient d'une autre île selon la mythologie hawaïenne.
Que retenir alors ici de cette controverse, qui au-delà des courants de pensée et des écoles met en jeu l'identité de deux chercheurs?
Nous entrons ici, dans cet espace qu'il nous semble devoir inlassablement interroger, celui de la vigilance épistémologique. Ce que nous souhaitons dire ici, c'est l'importance d'interroger sa propre identité dans la démarche de recherche.
L'anthropologue à la recherche de son identité, processus culturel?
Un terme nous semble ici approprié celui de la sérendipité. The serendipity2, terme anglais inventé en 1754 par le philosophe Horatio Walpole3 qui en quelques mots désigne l'art de trouver la bonne information par hasard.
Nous ne prônerons pas, évidemment, les seuls atouts du hasard mais plutôt une réelle attention portée à qui nous sommes lorsque nous regardons cet « Autre » qui diffère de nous mais auquel il nous est tendancieux de lui prêter quelques traits nous appartenant.
Cette identité qui « se situe non pas seulement à un carrefour mais à plusieurs. Il (le thème) intéresse pratiquement toutes les disciplines et il intéresse aussi toutes les sociétés qu'étudient les ethnologues 4», qui se veut être un processus dynamique pour rejoindre les travaux de Fredrick Barth, soit un processus inscrit dans une dynamique d'interactions, n'en demeure pas moins à toujours être questionner. En effet, le chercheur étant lui-même immergé dans des relations sociales qui l'implique.
Alors que faire de cette « terre étrangère » qu'est l'autre, qu'est le territoire géographique que pénétre l'ethnologue, si ce n'est d'en accepter toute l'étrangeté. Cependant, ceci dit, rien n'est plus compliqué que de devoir quelque peu s'acculturer à l'étrange. Claude Lévi-Strauss n'affirme-t-il pas en préambule de Tristes tropiques, « Je hais les voyages »... Cet incessant effort pour s'oublier soi pour découvrir l'autre.
Difficile distorsion cognitive à laquelle nous ne prétendrons pas répondre ici, mais dont il nous semble incontournable de garder à l'esprit si l'on souhaite apprendre l'Autre et en saisir toute l'humanité, dans sa différence culturelle et identitaire.
La sérendipité doit alors pouvoir advenir pour que la réflexion intellectuelle soit soumise à un perpétuel questionnement et ouvre d'autres possibles interprétatifs que les seules théories qui font écoles et dont les théoriciens s'emparent comme d'une identité immuable.
Certes on peut nous opposer ici le nécessaire débat disciplinaire et scholastique, ce qui est effectivement incontournable à l'enrichissement, mais nous persisterons à penser que l'obstacle épistémologique ne doit en aucun cas être contourné mais abordé comme objet de sérendipité et comme instrument nécessaire à l'émergence de l'objet de science « objectivé » afin que l'altérité est toute sa place comme découverte et étude.
L'ethnocentrisme dont témoigne la controverse de Sahlins et Obeyesekere pouvait dans cette optique pouvait donner lieu à une dispute plus enrichissante du point de vue de l'ethnologie plutôt qu'à une querelle identitaire mettant en scène deux positions (au sens bourdieusien) occupées par deux tenants d'écoles opposées. Aussi nous prendrons ici, le parti de Fredrick Barth, dont la position scientifique ouvre plus aisément à la compréhension de ce que serait une identité ethnique et culturelle, l'interaction sociale étant au centre de la dynamique identitaire et pourvoyeuse d'un processus de socialisation secondaire, elle permet l'émergence et la confrontation à l'obstacle épistémologique.
Conclusion pour ne pas conclure
Au terme de cet article qui ne se veut finalement n'être qu'un commencement pour notre réflexion, il nous semble important de rappeler la question de l'ethnocentrisme au centre de ce travail. Ethnocentrisme comme premier obstacle épistémologique... En effet la mise en conscience de cet écueil auquel chacun d'entre nous est confronté dans sa pratique de recherche ne relève pas de voeux pieux mais bien d'une disposition du chercheur à faire oeuvre de recherche sur sa propre posture tel que nous l'a également enseigné Bourdieu5, d'une autre façon que celle de Bachelard, à qui nous empruntons ici le terme « obstacle épistémologique », le sociologue se regardant faire de la sociologie. Nécessité alors d'une approche cognitive des champs avec lesquels on se construit et contre lesquels on se construit également.
C'est donc de cette position qu'il nous faudrait alors nous entretenir pour se saisir de l'altérité qui constitue l'essence même de l'être humain en se posan alors une question, comment cette position de rupture épistémologique peut-elle être subsumée au titre d'une science analysant ses propres zones d'ombres conceptuelles, n'apportant qu'une vision très partielle de la réalité observée?
1Gananath Obeyesekere, the apotheosis of captain Cook. European mythmaking in the pacific, Princeton university press, 1992, p. 61
2www.intelligence-creative.com
3Homme politique et écrivain du 18 ème siècle, auteir notamment du château d'Otrante qui lance la vague du roman noir en Grande Bretagne
4Claude Lévi-Strauss, L'identité, éd.La découverte, Fasquelle, 1977, PUF,réédition 1993
5Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, éd. Raisons d'agir, 2004

